Environnement 

À la Wantzenau, on ne veut plus de graviériste dans la gravière

actualisé le 28/03/2016 à 21h05

Depuis les années 30, bien qu'officiellement interdite, la baignade se pratique dans le Wolfert. (A.F)

Depuis les années 30, bien qu’officiellement interdite, la baignade se pratique dans le Wolfert. (Aline Fontaine)

Un graviériste a reçu l’autorisation d’étendre son activité à l’étang du Wolfert à La Wantzenau. Mais depuis des dizaines d’années, l’endroit est utilisé par des amateurs de plongée et de baignade. Une partie des habitants vient de saisir la justice, bien décidée à préserver ce site.

Il est 19h, le soleil commence sa descente sur l’étang du Wolfert, à la Wantzenau. Le calme règne aux alentours. Un triathlète enchaîne les traversées en crawl. Seul un chien à l’affût de sa balle tente de le concurrencer. Sur la rive, la famille Buermann est venue d’Hoenheim pour profiter des derniers rayons de chaleur d’août.

Le père de famille lance tout en déballant son pique-nique :

 

« On dirait que c’est imminent. D’habitude, à cette période, il y a beaucoup plus de monde le soir. On a l’impression que c’est demain qu’ils vont tout clôturer. »

Derrière ce « ils » se cache la société GSM Italcementi. Le 8 juillet 2014, le graviériste a reçu l’autorisation par la préfecture du Bas-Rhin d’étendre son activité et ainsi d’inclure le Wolfert dans son périmètre d’exploitation pour les vingt prochaines années. Au grand dam des résidents locaux, qui, même si la baignade y est interdite car sur un terrain privé, le fréquentent.

L’entreprise, propriétaire du terrain, a toujours toléré la présence des nageurs et promeneurs. Sauf que les 8 hectares du Wolfert recèlent dans leurs fonds près de 1,7 million de tonnes de granulats. Une ressource que convoite GSM. Selon l’industriel, les deux autres gravières de la commune ne suffisent plus. Pour Gérard Schnell, responsable qualité-sécurité-environnement chez GSM, l’extraction du Wolfert permettra à l’entreprise de continuer à exister :

« Il nous fallait une visibilité à long terme. C’est la logique industrielle, pour pouvoir investir notamment. On va ainsi être en mesure d’acheter une nouvelle drague. »

L’entreprise GSM exploite déjà les étangs du Silverlake et du Hohrain. (Photo AF / Rue89 Strasbourg)

Le marché du BTP le justifiait-il ? Gérard Schnell ne cache pas que la production annuelle de l’entreprise a baissé ces dernières années, de 450 000 à 280 000 tonnes. La livraison de matériau pour la ligne grande vitesse, c’était il y a deux ans. Le temps des travaux de terrassement au Parlement européen ou de construction du tram est aussi terminé. Les gros chantiers se font rares, mais, assure Gérard Schnell, « il fallait absolument garder la possibilité d’extraire plus, même à un rythme inférieur ».

Ainsi, le groupe prévoit-il de poursuivre ses activités dans les bassins actuels pendant 12 ans et pour les 8 dernières années du permis d’exploitation, elle s’intéressera au Wolfert. En 1994, lors du dernier renouvellement de son autorisation d’exploitation, GSM avait fait connaître son désir de creuser dans l’étang. La préfecture s’y était alors opposée, arguant que la nature y avait repris ses droits.

Vingt ans plus tard, l’entreprise a multiplié les arguments pour convaincre les autorités de l’intérêt de cette extension. Gérard Schnell les rappelle :

« Le site de La Wantzenau est le plus ancien en activité d’Alsace, il date de 1893. Il fait partie d’une zone prioritaire graviérable, donc il a un intérêt général. Comme il se trouve aussi dans une zone Natura 2000, nous avons fait réaliser une étude d’impact environnemental pour montrer que les espèces protégées ne seraient pas menacées par l’extraction. Dans notre dossier de demande de dérogation, nous avons attesté que nous aménagerions des mares pour que les crapauds calamites ou les couleuvres à collier, par exemple, puissent se reproduire normalement. »

« Un déni de démocratie »

Une enquête publique a été ouverte par la Ville de la Wantzenau. C’est l’étape qui a réveillé une partie des habitants, craignant de perdre l’accès à « leur » Wolfert. Thierry Seibert, opposant au projet de GSM, a découvert le lancement de l’enquête publique au hasard d’un footing, début janvier 2014 :

« Je passais le long de l’étang et c’est là-bas que j’ai vu un panneau l’annonçant. Dans aucun des bulletins municipaux, ils n’en parlaient. »

Les deux clubs de plongée et celui de triathlon espèrent pouvoir continuer leurs activités dans le Wolfert. (A.F)

Les deux clubs de plongée et celui de triathlon espèrent pouvoir continuer leurs activités dans le Wolfert. (Photo AF / Rue89 Strasbourg)

Comme lui, 162 personnes se rendent en mairie pour exprimer leur opposition. L’association de triathlon qui s’entraîne et organise chaque année une compétition autour du Wolfert s’y oppose également, ainsi que le club de plongée, habitué des lieux.

Dans son rapport, le commissaire enquêteur a beau relever ces nombreux désaccords, ils ne l’empêchent pas de conclure par un avis favorable sans réserve à l’extension de l’exploitation. Un avis dont prend acte le maire d’alors, Claude Graebling, lors de son dernier conseil municipal en février 2014. Pour Thierry Seibert, c’est « un déni de démocratie » :

« La force publique aurait dû nous représenter, là pas du tout. 162, ça peut paraître peu, mais c’est beaucoup à l’échelle d’une ville qui compte 6 000 habitants. Regardez, en juillet, le projet de géothermie au port aux pétroles à la Robertsau a avorté en partie parce que 600 Allemands et 135 Français s’y sont opposés lors de l’enquête publique. À l’échelle de Strasbourg, c’est finalement peu. Et nous, personne ne nous a écoutés. »

Un étang de souvenirs

Thierry Seibert ne s’arrête pas là. Il décide de fonder une association, WWW, autrement dit Wantzenau Wolfert Wasserrat. Wasserrat, ou rat d’eau, un nom peu flatteur, mais dont le sens chez les Wantzenauviens est affectueux, puisque c’est comme ça que les locaux appellent les enfants qui passent leur temps dans l’étang.

Dans les esprits des 130 membres, il faut défendre les intérêts des habitants. Tout le monde a des souvenirs là-bas, Thierry Seibert aussi, devenu président de cette association :

« Quand j’étais jeune, j’y venais après les foins. Depuis 1930 que le Wolfert n’est plus exploité, les gens viennent s’y baigner, même si c’est normalement interdit. Ce n’est pas une simple piscine, c’est un bien culturel, un lieu de vie intergénérationnel. Dans les années 70, la commune l’avait même classé zone de loisirs. Nous espérions tellement que la Ville rachèterait l’étang. Et c’est finalement un lobby d’industriels qui l’emporte. »

Préserver l’environnement à tout prix

Le but premier affiché de l’association est, en évitant l’exploitation, de conserver le patrimoine naturel tel qu’il existe actuellement dans la zone du Wolfert. En septembre 2014, l’association dépose un recours administratif gracieux à la préfecture. Dans son dossier, elle dénonce le fait que l’inventaire écologique validé par la préfecture est incomplet. Cinq mois plus tard : rejet de la préfecture. Un premier échec pour Thierry Seibert et ses compères qui ont l’impression de réincarner David contre Goliath :

« Ils n’ont donné aucune explication sur la partie environnementale. Pourtant, il y a plein de manquements. Comment l’entreprise va-t-elle faire pour replanter les algues et les poissons qui vivent aujourd’hui dans l’étang, quand elle aura creusé 52 mètres ? Nous n’avons toujours pas de réponse. »

Gérard Schnell de la société GSM avoue que le bureau qui a mené l’étude d’impact s’est en effet contenté d’observer la surface.

Au mois de juillet, l’association WWW a saisi le tribunal administratif pour un recours contentieux contre le permis d’exploitation. À nouveau, WWW pointe du doigt les risques environnementaux. Le dossier est à l’étude, la date d’audience n’a pas été encore fixée.

Des comités de suivi sont censés vérifier que les rénaturisations promises ont bien lieu. (A.F)

Le maire se demande si les comités de suivi, censés veiller à la renaturisation, ont bien fait leur travail. (A.F)

Entre ces forts intérêts divergents, le nouveau maire, Patrick Depyl, essaie de jouer l’arbitre. Même s’il a voté contre le projet d’extension quand il était conseiller, maintenant qu’il a hérité de ce brûlant dossier, il doit « coller des rustines ». Patrick Depyl regrette néanmoins que le caractère sensible du Wolfert n’ait pas été suffisamment pris en considération :

« Je ne comprends pas pourquoi il fallait prendre une décision aussi rapidement avant les municipales. En tout cas, avec moi, ça aurait différent car j’étais plutôt favorable pour prolonger le permis pour 12 ans sur le site actuel et voir, après, en fonction du marché, si huit autres années ailleurs étaient nécessaires. En plus, les renaturations promises par l’entreprise pour les deux premiers étangs n’ont pas été menées à bien, et aucun comité de suivi ne l’a notifié. »

Le maire joue désormais la carte de la concertation entre l’entreprise, les différentes associations utilisatrices du lieu, et la préfecture. « C’est sûr que la facilité serait de clôturer, et on n’en parle plus. Mais personne ne souhaite cela. » L’objectif de Patrick Delpyl est de trouver un compromis pour les douze prochaines années, tant que le Wolfert n’est pas exploité.

Bientôt la "baignade interdite" sera remplacée par "baignade dangereuse". (A.F)

Bientôt la « baignade interdite » sera remplacée par « baignade dangereuse ». (A.F)

À l’issue d’une première réunion de discussion, le 29 juin, le maire, les dirigeants des associations et de l’entreprise ont co-signé une lettre à l’attention du préfet. Ce dernier a accueilli favorablement les propositions d’aménagement. Les clubs de plongée et de triathlon, qui, en vue de l’exploitation de Wolfert devaient quitter les lieux, pourront continuer leurs activités. Le plus difficile, pour le maire, reste d’encadrer la baignade d’ici l’été prochain.

« Elle ne sera plus interdite, mais considérée comme dangereuse. Peut-être faudra-t-il aussi penser à fermer des routes afin de limiter la fréquentation et travailler au renforcement de la surveillance du site par les gendarmes. »

Une première solution à court terme, à moins que le jugement du tribunal administratif n’en décide autrement.

L'AUTEUR
Aline Fontaine
Aline Fontaine
La plupart du temps je suis derrière une caméra, et parfois je la troque contre un stylo pour écrire sur des sujets de société qui ont trait au Moyen-Orient ou à la Roumanie.
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