Société 

Acquittée 4 fois, l’universitaire Pinar Selek inquiète quant à l’issue d’une cinquième décision de Justice

La Turquie vote ce dimanche dans le cadre d’un référendum qui vise à étendre les pouvoirs de son président conservateur Recep Tayyip Erdogan. En exil, l’universitaire Pinar Selek, passée par Strasbourg, craint que le durcissement du régime mette fin à la série d’acquittement dont elle a jusqu’ici bénéficié. Aucune date n’est connue pour la prochaine décision, que les juges prendront sans passer par un procès.

Pinar Selek était de passage à Strasbourg jeudi 13 avril le temps d’un colloque sur la Littérature. De retour dans la première université française qui l’a accueillie, les étreintes sont longues et chargées d’émotion quand elle croise ceux qu’elle a côtoyé près de trois ans, là où ses démarches d’exilée ont débutées.

Depuis 1998

Sociologue, Pinar Selek effectuait ses travaux au sein du groupe armé kurde, le PKK. Le gouvernement turc lui avait demandé de révéler l’identité de personnes qu’elle a interrogées, ce qu’elle a refusé malgré la torture.

Elle est alors accusée d’avoir participé à un attentat terroriste, une explosion sur un marché le 9 juillet 1998. Des enquêtes concluent plus tard à une fuite de gaz, mais la chercheuse est à chaque fois poursuivie par le procureur en appel pour terrorisme.

Dans son calvaire, Pinar Selek a vécu deux ans en détention provisoire. Plus de 200 avocats se sont penchés sur son cas. Ce qui rend son cas hors-norme est que la Cour d’Assises a elle-même annulée son propre acquittement en 2012, ce qui a fait redémarrer la procédure du début. Une première condamnation en 2013 est annulée pour vice de procédure.

Acquittée une quatrième fois en 2014 lorsque tout a recommencé, l’universitaire attend une cinquième décision de justice, sauf que cette fois-ci, la Justice sera rendue de manière bien différente :

« Les juges vont décider entre eux. Cela peut-être dans une semaine ou dans six mois. »

En janvier 2017, le Procureur avait requis une condamnation à perpétuité. Le durcissement du régime islamo-conservateur turc qui a suivi le coup d’État raté en juillet 2016 s’est soldé par le licenciement de 3 613 universitaires et 10 131 fonctionnaires.

Licenciement d’universitaires

Ses soutiens visent désormais à généraliser le cas de Pinar Selek à celui des universitaires en Turquie.
Autour d’une eau pétillante, l’exilée politique, aujourd’hui chercheuse associée à l’Université de Nice-Sophia Antipolis, confesse l’incertitude permanente est difficile à vivre :

« Parfois j’ai peur de perdre l’équilibre. J’essaie de sortir de ce film dont je ne connais pas le scénario et la fin. Mon cas a des particularités mais je fais partie de la purge actuelle avec de nombreuses personnes qui ne sont pas du tout médiatisées. Si je suis condamnée cela pourra aussi avoir des répercussions sur ma famille. Car même en exil, je ne me tais pas. Heureusement qu’il existe une solidarité sans frontières, autour de valeurs, que je retrouve vraiment en France. »

Pour oublier, elle écrit. Alors que ses travaux se concentrent sur la diaspora arménienne et visent à rendre la sociologie publique, son deuxième roman devrait bientôt paraître.

« Une continuité du régime »

Dix-neuf ans après les faits, l’universitaire estime que son cas montre une certaine continuité du régime :

« Le loups gris, les nationalistes turcs étaient au gouvernement quand j’ai été poursuivie. Ils ont été exclus du gouvernement ensuite, lors des débuts d’Erdogan, qui mettait alors en place des politiques libérales. Mais ils sont restés présents dans certains corps de l’État. Ils sont désormais de retour dans une alliance islamo-nationaliste. Le contexte n’est pas très positif, mais je pense que l’on peut toujours changer les choses. La visibilité européenne de ces agissements est importante. »

Réfugiée politique, elle ne peut pas voter pour le référendum qui vise à étendre les pouvoirs du président Erdogan (AKP), dans le temps mais aussi dans des domaines comme la nomination de juges, qui se tient ce dimanche 16 avril :

« Il est sûr qu’un « non » affaiblirait Recep Tayip Erdogan, mais il n’y aura pas d’alternance. Une opposition existe, mais elle n’est pas organisée comme un parti. »

De passage à Strasbourg, Pinar Selek attend une cinquième décision de Justice (photo JFG

Les soutiens cherchent à mobiliser

Ses soutiens veulent désormais interpeller les décideurs français et européens. Mais ces derniers ont montré une certaine frilosité face aux provocations de ses dirigeants. L’Etat turc est en position de force depuis qu’il assume la question des réfugiés pour l’Union européenne.

L’Université de Strasbourg est représentée dans le comité de soutien strasbourgeois de Pinar Selek. Ses membres espèrent un soutien renouvelé du nouveau président Michel Deneken, après les positions très affirmées de son prédécesseur Alain Beretz. La présidente de l’Université niçoise où Pinar Selek travaille ne s’est pas personnellement prononcée, là où d’autres présidents, à Brest et Paris VIII l’ont fait.

Si les voies de recours turques concluent à une condamnation, les appuis de Pinar Selek réfléchissent aussi à un recours auprès de la Cour européenne des droits de l’Homme à Strasbourg.

Aller plus loin

Sur Mediapart : Pinar Selek, symbole de la résistance démocratique en Turquie (tribune)

L'AUTEUR
Jean-François Gérard
Jean-François Gérard
A rejoint la rédaction de Rue89 Strasbourg à l'été 2014. En charge notamment de la politique locale.
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