Tribune 

Après cinq ans d’études, des stages ou la vie en pause

Après Sciences-Po, un master en relations internationales et plusieurs stages, Maëva pensait qu’elle trouverait un emploi à la hauteur de ses qualifications. Mais deux ans après le diplôme, elle cherche encore et refuse d’enquiller un énième stage. Elle raconte ici l’expérience d’une génération qui galère face à un marché de l’emploi parasité.

Après cinq ans d’études post-bac et trois stages longs, me voici arrivée sur un marché du travail… inexistant ! En faisant mes choix d’orientation et en intégrant l’université (l’Institut d’Etudes Politiques de Strasbourg plus précisément), personne ne m’avait prévenue que les études, ça ne préparait pas à un métier, mais à un horizon infini de stages et autres emplois déguisés en services civiques, et que ceux qui décidaient d’abandonner l’espoir de trouver un job correspondant un tant soit peu à leur parcours pouvaient toujours se recycler en professeur remplaçant de l’Éducation nationale ou en livreur Deliveroo.

Premiers pas dans la recherche d’emploi, euh, de stage

J’ai réalisé un premier stage de six mois au sein d’une ambassade dans le cadre de ma deuxième année de Master (jusqu’ici, tout allait bien). Les personnes qui y travaillaient m’ont expliqué qu’ils ne pouvaient pas m’aider pour trouver mon premier emploi car les postes vacants dans les services où ils avaient des contacts n’étaient ouverts qu’aux titulaires d’un concours de la fonction publique.

Deux mois avant la fin de mon stage, j’ai donc commencé à chercher des offres d’emploi. Après de longues heures passées sur indeed et consorts, l’angoisse s’est mise à monter : à côté de toutes les offres me paraissant intéressantes était écrit le mot « stage ». Parfois, le type de contrat n’était pas précisé dans l’intitulé, mais j’ai vite appris à modérer mes poussées soudaines d’espérance en allant vérifier tout en bas de l’annonce la présence inéluctable du mot « stage ».

Manifestation contre la prolifération des stages... en 2008 (Photo Damien Roué / FlickR / cc)

Manifestation contre la prolifération des stages… en 2008 (Photo Damien Roué / FlickR / cc)

Conventions bidons et université chilienne

Un peu effrayée par ce que j’avais vu, j’ai décidé de faire l’autruche et de me dire qu’après un deuxième stage, ce serait plus simple de trouver un vrai contrat de travail. J’ai donc répondu à quelques offres, et j’ai été assez vite retenue pour un stage dans un grand groupe français du CAC 40.

N’étant plus inscrite à l’université, je n’avais plus les moyens d’obtenir une convention de stage par la voie « classique ». J’ai alors fait quelques recherches sur internet et je suis vite tombée sur un site proposant des conventions de stage. J’ai d’abord demandé aux ressources humaines de cette entreprise s’ils acceptaient ce genre de conventions (« pas de problème », m’ont-ils répondu), avant de me résoudre à débourser les 500 euros demandés par l’organisme en échange de la convention « envoyée sous 48 heures ». J’ai également obtenu un certificat étudiant attestant de ma scolarisation officielle au… Chili ! C’est sympa le Chili, j’adorerais y aller quand j’aurai un emploi.

Cette convention a ensuite été signée par une entreprise dans laquelle l’État français détient près d’un tiers des actions. Une de mes amies a tenté d’utiliser le même organisme pour effectuer un deuxième stage après son Master, mais la librairie qui devait l’accueillir a refusé de signer cette convention en expliquant que ce n’était pas légal et que ça ne passerait pas les contrôles de l’administration. Plus on est gros et lié à l’État, plus on peut s’affranchir des lois ?

Dans le service, autant de stagiaires que d’employés

Un autre point m’a surpris lors de ce stage : le service dans lequel j’étais comptait plus de stagiaires que d’employés en CDD ou CDI ! L’expérience était certes formatrice, les missions intéressantes et la gratification mensuelle était fixée aux alentours de 1000 euros, soit au delà du seuil minimum de 554 euros. Il n’empêche que le service tournait grâce aux stagiaires, que cette situation n’était pas nouvelle et qu’elle n’était pas près de changer (aucun stagiaire ne s’est vu proposer de poste à l’issue du stage, et l’offre à laquelle j’avais répondu est régulièrement publiée).

En discutant avec d’autres jeunes fraîchement diplômés, j’en suis venue à la conclusion que cette situation n’est malheureusement pas un cas isolé : nombre de « stages » – ou pire encore, de « services civiques » – sont en réalité des emplois déguisés. C’est effectivement une stratégie gagnante pour les employeurs : après s’être acquittés d’une « gratification » dérisoire, le stagiaire peut être exploité à l’envi (les récupérations d’heures supplémentaires et les jours de congés étant réservés à l’élite détentrice d’un vrai contrat de travail), et remplacé à la vitesse de l’éclair par un autre jeune stagiaire, sans respecter le délai de carence normalement imposé par la loi.

Boom de l’emploi qualifié… réservés aux stagiaires

Il existe un vivier quasi-illimité de jeunes disposés à accepter des stages et services civiques, pour la simple et bonne raison qu’il n’existe pas assez d’offres d’emploi correspondant à leur formation.

Mais alors pourquoi existe-t-il autant d’offres de stages et de services civiques en rapport avec nos parcours universitaires ? La multiplication d’offres de formation en relations internationales / communication / culture / développement durable (liste non exhaustive mais représentative de mon cercle d’amis jeunes diplômés et en galère) a-t-elle contribué à créer une dynamique incitant les employeurs à ne plus créer de vrais postes mais à profiter du désespoir des milliers de jeunes laissés sur le carreau après avoir bûché pendant cinq ans en imaginant se préparer à leur futur emploi ?

Aujourd’hui, après cinq ans d’études et trois stages, l’angoisse se mêle à la colère et à un amer sentiment de s’être fait berner.

Combien de millions d’euros ?

Cela soulève également la question du gaspillage de l’argent public : combien de millions d’euros sont dépensés chaque année pour financer des filières d’enseignement qui ne correspondent pas aux besoins réels du marché du travail actuel ? Je ne compte plus le nombre d’amis diplômés qui, découragés après des mois de recherches infructueuses, renoncent à trouver un CDD ou un CDI correspondant à leur formation et acceptent n’importe quel boulot afin de pouvoir commencer à vivre une vie d’adulte indépendant.

La vie sur pause

Car même après quatorze mois de stages, soit quatorze mois passés à travailler à fond pour une gratification de misère, on n’a droit à rien, pas même au RSA parce qu’il faut attendre d’avoir 25 ans pour être officiellement considéré comme pauvre. Je refuse de signer pour un énième stage, mais en attendant j’ai mis ma vie sur pause et j’ai bien peur de devoir participer au grand gâchis qui consiste à accepter un emploi payé au SMIC pour lequel un BTS aurait été amplement suffisant. Choix qu’une de mes amies titulaire d’un Master en gestion de la culture et de deux stages longs s’est résolue à faire.

J’ai conscience d’avoir la chance de pouvoir encore m’appuyer sur mes parents, mais j’aimerais maintenant pouvoir leur montrer que je n’ai pas fait tout ça « pour rien » et que je suis capable de trouver un véritable emploi dans ma branche.

L'AUTEUR
Maëva
Diplômée de Sciences-Po Strasbourg et... "en recherche active".
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