Economie 

Delphi voulait les délocaliser en Pologne, ils restent et montent leur boite

Derrière cette façade anonyme de la zone industrielle d'Illkirch, se cache le laboratoire des douze fondateurs d'Ineva. (Doc. remis)

Derrière cette façade anonyme de la zone industrielle d’Illkirch, se cache le laboratoire des douze fondateurs d’Ineva.
(Doc. remis)

Décembre 2012, les salariés de l’équipementier automobile Delphi apprennent leur licenciement et le transfert de leur usine en Pologne. 19 février 2015, douze d’entre eux fêtent le premier anniversaire d’Ineva, la start-up industrielle qu’ils ont fondée en investissant leur indemnités.  

Entre un fabricant de billard et la société des amis des bergers allemands, à Illkirch-Graffenstaden, dans la morne zone industrielle du Girlenhirsch, où des lycéens du Corbusier se planquent quand ils sèchent les cours, les locaux d’Ineva sont discrets. Pas d’enseigne, murs gris, fenêtres noires, rien ne laisse deviner ce qu’il se passe derrière les portes vitrées. « Ce sont les anciens locaux des machines à coudre Pfaff », explique Christophe Knecht, le directeur général d’Ineva :

« Nous les avons trouvés nous-mêmes, tout refait ensemble, du sol au plafond, les soirs, les dimanches. Pour faire des économies, mais surtout par esprit d’équipe. Au départ, nous visions le Parc d’innovations pour rester dans un environnement plus conforme à ce que nous faisons, mais c’était trop cher. À terme, cela aurait pu compromettre notre activité. »

Au milieu des entrepôts qui ne respirent pas franchement une économie dynamique et conquérante, les douze d’Ineva veulent incarner le renouveau et l’innovation. Dans une immense pièce au fond d’un sombre couloir, la « cathédrale ». Le rêve de tous les physiciens en herbe. Pièce acoustique, chambre noire, cage de Faraday, bancs d’essais, des chambres climatiques, tous les câbles du monde, des outils à foison… Les douze hommes y testent toutes sortes de nouveaux produits et machines pour les industriels et fabricants de la région.

On appelle ça de la validation industrielle. Christophe Knecht détaille :

« On permet à nos clients de vérifier que leur produit – un interrupteur qui sera vendu dans le commerce, un logiciel ou un engin de domotique – correspond aux objectifs qu’ils se sont fixés et qu’il est de bonne qualité. Histoire que ce ne soit pas leurs clients qui servent de cobayes. C’est ce que nous faisions auparavant pour les produits Delphi. C’est le même travail sauf que maintenant, nous cherchons en plus les produits. »

La Pologne ou la porte

Il y a encore deux ans, les douze hommes, la quarantaine, ingénieurs-cadres bardés de diplômes, travaillaient dans le même laboratoire, au sein de la multinationale américaine Delphi. Le boulot y était plaisant, le salaire plutôt bon, la boîte tournait. Mais un matin de décembre 2012, la direction générale propose un drôle de cadeau de Noël : un déménagement en Pologne. Sinon, c’est la porte ! Christophe Knecht se souvient :

 « Comme j’étais le chef du labo, j’ai dû proposer aux membres de mon équipe leurs futurs licenciements. Un coup de massue, on ne s’y attendait pas du tout. Et puis la proposition d’emploi à Cracovie, au salaire polonais, ça avait du mal à passer. Mais nous nous ne sommes pas laissés abattre, et nous avons très vite décidé de faire quelque chose ensemble. »

Ils étaient une trentaine au départ. Mais au fil des séances de préparation, de brainstorming, en fonction des opportunités de chacun, à mesure que leur projet prend consistance, ils ne sont plus que douze à l’arrivée. Malgré un conflit social long et douloureux, plus vraiment d’amertume envers Delphi. Après d’âpres négociations, la direction a finalement accepté de leur céder une partie des machines pour environ 100 000 euros. Un geste de la part de l’équipementier automobile, qui depuis a cessé toutes ses activités à Illkirch et qui initialement prévoyait de tout expédier en Pologne.

Aujourd’hui, le fait d’avoir tous travaillé pour Delphi rassure les potentiels clients. Et surtout, les conditions financières du plan de sauvegarde de l’emploi leur ont donné l’opportunité d’entreprendre, reconnait Christophe Knecht :

 » S’il y a bien une chose que je retiens de la création d’entreprise, c’est que, malgré toute la volonté du monde, malgré la myriade d’organismes d’accompagnement, sans capital de départ, sans fonds propres, c’est très difficile de se lancer. Sans cet argent, nous n’y serions pas arrivés. »

Trop solidaires pour être honnêtes !

Même s’ils n’y connaissaient rien, les douze ont tout fait eux-mêmes, avec l’aide de Semia, un incubateur de start-up local, lancé par l’université de Strasbourg, la Ville et la Région. Business plan, quêtes de fonds, recherche du premier client – « le plus important » -, tout n’a pas été un long fleuve tranquille pour ces techniciens, qui ne se sont pas laissés abattre par les tracas administratifs, et les sacrifices de la vie privée.

Ni même par les fins de non-recevoir des banquiers, échaudés par la vision d’une économie tendance sociale et solidaire que défendent les douze  :

« Même si nous étions tous des ingénieurs-cadres, animés par l’esprit d’entreprise et la volonté de gagner de l’argent, les banquiers et les investisseurs ne nous prenaient pas au sérieux quand nous évoquions notre volonté de créer une société à douze, sous le statut de coopérative (Scop)… Nous n’arrivions pas à nous débarrasser de l’image d’une bande de copains un peu idéalistes. »

Du coup, pour les rassurer, ils ont dû opter pour un statut plus conventionnel de société à actions simplifiées au capital de 370 000 euros apportés par les douze, auxquels s’ajoute un prêt de la Sodiv à hauteur de 100 000 euros, un prêt bancaire classique, ainsi que des subventions de la Région et un prêt de la BPI (de plusieurs centaines de milliers d’euros) pour un projet d’innovation précis, en l’occurrence concevoir une machine capable d’aider les opérateurs à mesurer la qualité d’un produit fini.

Malgré tout, ici, tout le monde fait tout, du café à la relation aux clients, du secrétariat à la comptabilité, de l’ordinateur aux machines, du bureau à l’usine. Bien qu’Ineva ne soit pas formellement une Scop, toutes les décisions sont prises à douze, chacun a mis la main au pot selon ses capacités, ils sont les seuls actionnaires et les seuls décisionnaires.

Une gouvernance d’entreprise certes plus démocratique – un homme égal une voix, sauf en cas d’égalité – mais pas nécessairement plus sereine et apaisée. Les débats sont vifs. Même s’ils se sont forcément rapprochés dans les derniers mois, les douze hommes n’étaient pas spécialement amis avant, et restent avant tout collègues-associés. Leur objectif n’est pas de changer le monde mais de convaincre de nouveaux clients, en Allemagne notamment, reconnait sans ambages Christophe Knecht :

« Quand Delphi a fermé, nous avons eu le sentiment d’être des pions, victimes d’une décision globale. En créant Ineva, nous avons voulu reprendre notre destin en main en agissant sur le terrain local avec un objectif commun. »

Le coup de massue s’est transformé en coup de fouet. D’ailleurs, la start-up a failli s’appeler « En avant ».

L'AUTEUR
Thomas Monnerais
Thomas Monnerais
Journaliste à Strasbourg.
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