Société 

Comment une application de potins a créé le malaise au lycée Saint-Etienne

actualisé le 04/06/2015 à 22h20

L'application Gossip permet d'envoyer des rumeurs sans être identifié (Photo ML / Rue89 Strasbourg / cc)

L’application Gossip permet d’envoyer des rumeurs sans être identifié (Photo ML / Rue89 Strasbourg / cc)

En seulement quelques jours, Gossip, une nouvelle application mobile qui permet de poster des ragots de manière anonyme, a fait plusieurs victimes parmi les lycéens du collège épiscopal Saint-Étienne de Strasbourg. Suspendue momentanément, les syndicats de lycéens demandent sa suppression totale. Encore en marge des problématiques de cyber-harcèlement, la rumeur à portée de smartphone est un phénomène nouveau et inquiétant.

Elle n’a rien demandé à personne et pourtant un de ses secrets a été dévoilé à tout son lycée. Via une nouvelle application mobile de partage de rumeurs, Gossip, Mélanie (prénom modifié), 18 ans, étudiante en terminale ES au collège épiscopal Saint-Étienne de Strasbourg a été la cible d’une dizaine de ragots désobligeants :

« Un problème que j’avais avec une fille du lycée concernant un garçon a été divulgué à travers Gossip. En quelques secondes, tout mon lycée pensait que cette fille avait eu des rapports sexuels avec un garçon que j’aimais bien. C’était un différent très personnel et qui ne nous concernait que toutes les deux. Très peu de personnes de mon entourage étaient au courant de cette histoire et je ne sais toujours pas qui a balancé ça sur l’application. C’est vraiment embarrassant ; quand j’ai vu que les rumeurs commençaient à me concerner, je me suis énervée, je n’étais pas bien. On m’a même traitée de nymphomane, je n’ai pas compris ce qui m’arrivait ni pourquoi j’en étais la cible. J’ai toujours été très discrète sur ma vie personnelle, je n’ai jamais cherché à avoir ce genre de commentaires ».

La rumeur envoyée à tous les contacts du répertoire

Comme elle, une petite dizaine d’autres lycéens du collège Saint-Étienne a fait l’objet de commentaires déplacés, d’insultes et de moqueries. Et, à la différence de Facebook, Snapchat ou Twitter – où les auteurs de posts sont facilement identifiables grâce à leur compte personnel – les élèves ont vu qu’avec Gossip, tout échappait à leur contrôle. Si au départ, les lycéens ont téléchargé l’application pour rire et faire des blagues, ils ont vite compris que le phénomène prenait une tournure dangereuse :

« Cette application est malsaine, on ne peut rien gérer, c’est entièrement anonyme. Ailleurs sur les réseaux sociaux, comme Facebook et Twitter, au moins, on sait d’où vient la rumeur. Là, il n’y avait aucune limite. N’importe qui peut dire n’importe quoi et c’est diffusé sur tous les contacts téléphoniques que l’on a dans notre répertoire. Si ma mère, par exemple, avait eu l’application Gossip, elle aurait pu voir les rumeurs sur moi. Du coup, ce qui a démarré de manière enfantine au début a très vite pris une ampleur énorme. Je ne sais toujours pas qui a envoyé ces rumeurs sur moi mais ça déstabilise parce que cette histoire, je ne l’ai pas racontée à beaucoup de monde. Quand j’ai vu ces messages, j’ai supprimé l’application. Le principe est totalement idiot. Ça crée des tensions entre nous alors que c’est notre dernière année, nos derniers moments ensemble même, alors au lieu de partager de bons souvenirs, il y a des gens qui ont préféré semer le trouble. »

Quatre attaques d’élèves dès le premier jour

En à peine deux ou trois jours, l’ambiance au sein de ce lycée privé s’est dégradée, rappelant étrangement les histoires de la série télévisée Gossip Girl de laquelle s’inspire largement l’application. Dans la série, les étudiants privilégiés d’écoles privées de Manhattan, sont tous accros au blog de « Gossip Girl » : une mystérieuse blogueuse qui dévoile tous les derniers potins et rumeurs sur leur communauté très fermée.

Et c’est justement en voulant télécharger un des épisodes de la série qu’un élève de Saint-Étienne a découvert l’application Gossip. Le bouche à oreille a fait le reste. Dès le premier jour, quatre élèves ont été attaqués sur leur apparence physique, leur manque d’argent et leurs relations intimes. Soupçonnant que l’auteur de ces attaques étaient Mélanie, le lendemain, elle était devenue la cinquième cible. Pierre Bourcier, élève en terminale ES, décrit l’atmosphère que son lycée a vécu pendant une semaine :

« On a commencé à sentir la trahison autour de nous, cela a créé une sorte de méfiance perverse, le climat dans l’établissement s’est détérioré en à peine quelques jours. Car le pire, c’est que les histoires qui étaient divulguées étaient souvent vraies, du coup, tout le monde s’est mis à chercher d’où ça venait. La moitié des gens se sont mis à télécharger l’application, tout le monde a été mis au courant très vite des potins qui visaient particulièrement les classes de terminale. C’est le côté anonyme qui est horrible, c’était gratuit, lâche, ça a été utilisé comme un défouloir. »

Déjà 60 000 téléchargements, déjà suspendue

Des incidents que les créateurs de Gossip n’ont certainement pas vu venir. Lancée par une « jeune Parisienne dotée d’une langue bien pendue », d’après le communiqué de presse de la créatrice Cindy Mouly, Gossip a très rapidement été victime de son succès. L’application, téléchargée déjà 60 000 fois, selon le Point, propose aux utilisateurs de « mettre en ligne des potins de façon totalement anonyme » sur leurs amis, les contacts inscrits sur leur répertoire téléphonique ou sur leur compte Facebook.

Une façon de fonctionner qui a fortement choqué les parents d’élèves d’autres établissements en France. Une page Facebook contre Gossip a été créée et a récolté près de 900 « like ». Dans la description de l’application, il est également précisé qu’elle est « à consommer avec modération ». Ironie du sort car elle fait l’objet aujourd’hui d’une mise hors-service par l’équipe faute de… modération : « Suite aux nombreuses réactions suscitées par Gossip, nous avons pris la décision de mettre l’application hors service quelques jours, le temps de mettre en place un système de modération plus élaboré », peut-on lire sur l’application lorsque l’on essaye de voir de nouvelles rumeurs.

Employant le même concept que Snapchat, les ragots ne sont visibles que de façon éphémère, pendant 10 secondes. Et à l’égal de Twitter, les messages ne peuvent pas dépasser les 140 caractères. Les personnes concernées sont identifiées clairement et pas sous pseudonymes. Il est aussi possible, en plus des potins écrits, de poster une photo ou une vidéo de 10 secondes aussi, accompagnée d’une légende. Si l’application est normalement interdite au moins de 16 ans, cette mesure n’a pas forcément été prise en compte lors de son téléchargement.

Au lycée Saint-Étienne, si l’application n’avait pas été suspendue aussi rapidement, elle aurait pu faire de nombreux dégâts. Ce qui est resté de l’ordre de l’agression en ligne aurait très bien pu se transformer en cyber-harcèlement si les attaques avaient été émises de façon répétée. Pour le chef d’établissement Guy Heitz, le problème de Gossip est bien réel mais il ne s’agit pas de situations de harcèlement.

D’autres applications comme Gossip existent aux États-Unis

En France, 40 % des élèves (collège et lycée) déclarent avoir été victimes d’une agression en ligne, selon l’ouvrage de Catherine Blaya, Les Ados dans le cyberespace (2013, De Boeck Supérieur). Selon un rapport du même auteur co-écrit avec Seraphin Alava intitulé « Risques et sécurité des enfants sur Internet » publié en 2012, les filles seraient trois fois plus nombreuses à être harcelées sur Internet alors que les garçons se disent plus souvent être harcelés par téléphone portable.

Désormais à portée de smartphone, la rumeur véhiculée par l’application Gossip – avec sa dimension inédite de l’anonymat total – a gravi les échelons de la sournoiserie, selon Florence Heitz, responsable de l’équipe mobile de sécurité de l’Académie de Strasbourg :

« Dans tous les cas de cyber-harcèlement que nous traitons, il est plutôt rare de voir ce type d’anonymat. Gossip n’a pas eu le temps de s’installer dans le paysage des réseaux sociaux, heureusement, car c’est encore plus lâche que ce que l’on voit normalement. Cela rajoute du sournois à la situation car l’adolescent s’enferme dans une spirale de violence, il ne sait pas d’où ça vient, et ça continue quand il rentre chez lui le soir. Mais dans notre Académie, on ne recense que très peu de problèmes comme ceux-là. Sur cette année scolaire, entre 5 et 10 situations de cyber-harcèlement nous ont été signalées. Les cas les plus fréquents restent tout de même le harcèlement frontal, des bousculades, des moqueries. »

Mais même si Gossip est suspendue aujourd’hui, d’autres applications du même genre existent déjà aux États-Unis et pourraient très bien s’exporter en France. À l’image de Yik-Yak, téléchargée par deux millions d’étudiants américains, qui a déjà été très critiquée puisque ses posts anonymes laissent libre cours aux insultes et à l’apologie de la violence. L’application Secrets, disponible aux États-Unis et au Canada, propose de dévoiler tous ses secrets et de « parler librement ». Là aussi, les utilisateurs restent anonymes. La rumeur à portée de smartphone inquiète, bien sûr, mais Florence Heitz veut rester optimiste :

« Aujourd’hui, l’écrasante majorité des cas de harcèlement en ligne que l’on comptabilise se font via Facebook, aucun via Snapchat. Notre travail en tant qu’adultes est de responsabiliser les adolescents dans leur utilisation des réseaux sociaux. Il n’est pas question de bannir ces nouveaux outils de communication mais plutôt d’apprendre aux jeunes à les utiliser correctement de façon intelligente et dans le respect de l’autre. Si d’autres applications comme Gossip doivent voir le jour, j’ai quand même envie de faire confiance à ces jeunes. On ne peut pas empêcher l’arrivée de ces applications. Mais souvent on se rend compte que les adolescents savent faire preuve d’intelligence et se rendent compte finalement que ce genre d’applications les desservent complètement. La prévention est un travail de longue haleine mais c’est la seule manière de dominer les réseaux sociaux. »

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L'AUTEUR
Marjorie Lenhardt
Marjorie Lenhardt
Journaliste indépendante presse écrite/web.
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