Tribune 

Israël Nisand : « L’Humanité s’hybride au contact de la technologie »

actualisé le 17/02/2017 à 22h59

Le Pr Israël Nisand, cofondateur du Forum européen de bioéthique de Strasbourg (Febs), détaille les enjeux qui attendent l’Humanité, alors qu’elle s’ybride de plus en plus au contact des technologies. Le Forum de bioéthique se tient du lundi 30 janvier au samedi 4 février.

D’une certaine manière, nous sommes tous des post humains. La nature a fait le premier jet, et nous l’avons bel et bien modifié. Nous n’avons même fait que cela depuis toujours, depuis que nous sommes devenus des humains, échappant à notre déterminisme biologique de primate. En apprenant à gérer le feu dans la préhistoire de l’humanité, nous avons eu la possibilité de cuire nos aliments.

Et nous ne serions pas les mêmes humains, physiquement, si nous avions continué d’ingérer une alimentation crue. Les économies d’énergie faites sur la digestion nous ont donné plus de moyens pour développer nos cerveaux. La technique inventée et manipulée par l’homme s’applique à lui-même en retour. Et le change. En cela nous sommes tous des post humains.

Nous avons inventé la médecine ; elle modifie le corps des hommes. Pas toujours dans le « bon » sens d’ailleurs puisqu’elle permet à des malades qui autrefois ne pouvaient pas atteindre l’âge de la reproduction de vivre et de transmettre à leurs enfants les gènes de leurs maladies qui désormais augmentent donc en fréquence dans la population. C’est ce qu’on appelle l’effet dysgénétique de la médecine. Il était limité voire insignifiant jusqu’à présent et sans effet sur les populations. Il va devenir de plus en plus important avec les moyens de « transformation massive » que nous inventons.

Nadia Aubin, directrice du Febs, et le Pr Israël Nisand, cofondateur. (doc remis)

« Les évolutions actuelles : plus une explosion »

Une personne vaccinée est une personne « améliorée » par la technique et si demain nous disposions d’un vaccin contre le Sida, nombreux seraient sont ceux qui désireraient ainsi s’améliorer en se protégeant contre cette maladie. Peut-être sera t-on un jour capable, par un moyen ou par un autre, d’améliorer les capacités physiques ou intellectuelles des humains ; quel pays prendra alors le risque de rester seul à ne pas l’accepter pour ses citoyens ?

L’histoire s’accélère en fait avec l’accroissement époustouflant des capacités technologiques. Les évolutions actuelles ressemblent plus à une explosion qu’à une simple évolution. Les découvertes des vingt dernières années sont plus conséquentes que celles de toute l’histoire des sciences depuis son début. Et la connexion universelle de tous les cerveaux par Internet décuple les possibilités de découverte. La première intelligence artificielle est là : une découverte scientifique est partagée le jour même par toute la communauté scientifique.

Il est loin le temps où l’accoucheur des rois d’Angleterre qui avait inventé le forceps le transmettait secrètement, de génération en génération, avec la charge d’accoucheur du roi, en évitant que quiconque ne puisse même apercevoir la précieuse découverte. Aujourd’hui des questions sont résolues par la communauté scientifique bien plus vite que si chacun travaillait seul dans son laboratoire.

« Mue par l’appât du gain, l’Humanité va accélérer »

C’est une des explications de cet aspect explosif des découvertes scientifiques et techniques. Mue par la curiosité, excitée par la compétition et l’appât du gain, l’Humanité ne va qu’accélérer ce mouvement des découvertes scientifiques de plus en plus puissantes et déstabilisantes.

Cœur artificiel implanté, rétines artificielles, bras bioniques reliés aux nerfs pour leur commande, puces implantées dans le cerveau des parkinsoniens, modifications du génome, etc. L’homme s’hybride de plus en plus avec la machine et multiplie ses prothèses pour se réparer d’abord, pour s’améliorer ensuite. Le transhumanisme, en cela qu’il questionne sur la nature même de l’homme, n’est donc pas une simple option sur la table.

Si l’homme se transforme de plus en plus profondément, une des questions qui se posent à toute l’humanité est bel et bien de savoir vers quelles directions, avec quels objectifs et pour quelles finalités. Personne n’est aujourd’hui en capacité de le dire mais la réflexion s’impose à tous car la vie de nos proches descendants sera vraisemblablement fortement impactée par ces bouleversements.

« Le pire n’est qu’une option »

La 7ème édition du Forum Européen de Bioéthique, du 30 janvier au 4 février 2017, fidèle à sa tradition, pose les questions qui fâchent, invite les transhumanistes et ceux qui les vilipendent et convie les citoyens à regarder ensemble par le « trou de la serrure de notre avenir ». Pas sûr que ces débats soient rassurants. Pas sûr non plus que les experts invités disent juste : après tout le pire n’est qu’une option.

Mais pas question non plus de pousser le mouton sous le tapis ; il nous faut essayer de comprendre ce qui nous arrive à nous les humains. Car nos sociétés gagnent à comprendre et à connaître. Une collectivité humaine avertie aura plus de moyens pour maîtriser les intérêts considérables qui sont un des moteurs de ces transformations que peu d’entre nous souhaitent mais qui sont probablement inéluctables.

Rue89 Strasbourg est partenaire du Forum européen de bioéthique.

Aller plus loin

Sur Forum de Bioéthique.eu : le programme de l’édition 2017 (PDF)

Sur Rue89 Strasbourg : Au forum de bioéthique, on va poser la question de la mort de la mort

L'AUTEUR
Israël Nisand
Professeur de gynécologie, cofondateur du Forum européen de bioéthique.
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