Société 

Comment des jeunes, passionnés de hip-hop, s’ajoutent aux tournées en faveur des sans-abris à Strasbourg

Les  bénévoles du mouvement « La relève de Coluche » ont effectué leur deuxième maraude dans  les rues de Strasbourg mercredi 15 mars. Mais certaines associations locales œuvrant en faveur des personnes sans-abris ne voient pas cette nouvelle initiative d’un bon œil. Elles estiment que ces jeunes, n’ayant pas la connaissance du terrain, sèment davantage la zizanie qu’ils n’aident.

À la sortie du parking des Halles à Strasbourg, mercredi 15 mars vers 16 heures, un quatuor de jeunes dénote dans l’atmosphère un brin sinistre du lieu. Affublés du même t-shirt noir à l’effigie de Coluche, ils avancent, sourire aux lèvres, avec deux chariots de courses bien remplis, vers le fond de la rue de l’Ancienne Gare.

Puis, ils s’arrêtent cent mètres plus loin près de deux silhouettes allongées, emmitouflées sous des couvertures. L’une des filles s’approche et sort un petit sac en plastique contenant une bouteille d’eau, un jus de fruit, une pomme et un pain chocolat.

Anka, responsable de l’équipe strasbourgeoise de la Relève de Coluche, a 24 ans. (Photo CG / Rue89 Strasbourg / cc)

« Bonjour, on vient vous apporter un goûter et voir si vous avez besoin de  vêtements. On a des pulls,  des chemises,des pantalons,  des  caleçons ou des chaussures. »

L’un des deux hommes, originaire d’Europe de l’est répond :

« Oui, moi j’ai besoin d’un pantalon et mon ami a besoin d’une paire de chaussures, les siennes sont trouées. »

Un des deux garçons, coiffé d’une casquette noire, sort du chariot une paire de baskets, qu’il dépose aux pieds de l’homme à moitié endormi. À la vue des chaussures, ce dernier se redresse pour les essayer. Il sourit. C’est sa taille.

Mansour Ndiaye, fondateur de La Relève de Coluche, fait la connaissance d'Alyzee , nouvelle recrue strasbourgeoise (Photo CG / Rue89 Strasbourg / cc)

Mansour Ndiaye, fondateur de La Relève de Coluche, fait la connaissance d’Alyzee , nouvelle recrue strasbourgeoise (Photo CG / Rue89 Strasbourg / cc)

Un mouvement essaimé de Paris

Cette première rencontre ravit Mansour N’diaye, le fondateur de « La Relève de Coluche », tout juste arrivé de Paris pour soutenir son équipe strasbourgeoise :

« Ça me fait tellement plaisir, je lui ai donné les baskets de mon frère, que moi-même j’aurais bien portées, mais je trouve ça justement bien plus beau de donner des vêtements que tu kiffes et pas seulement des vêtements dont tu n’as plus rien à cirer. »

Commercial pour Free et fondateur de Ultimate Concept, un collectif de hip-hop, une rencontre, à la sortie de la gare du nord à Paris, fin novembre 2016, a chamboulé ses priorités et l’a poussé à s’investir en faveur des plus démunis :

« J’ai vu  un père syrien avec son enfant qui n’avait pas de chaussures. Ça m’a vraiment choqué de voir ce gamin pieds nus en plein hiver, j’ai décidé de faire une collecte et le mouvement a pris une ampleur inimaginable. C’était la première fois que j’aidais vraiment quelqu’un qui ne faisait pas partie de mon entourage proche, ça m’a changé à jamais. »

À la suite de cette rencontre, il plaque son boulot et arrête la musique. Il sillonne alors pendant plusieurs mois l’Hexagone et organise des distributions de nourriture dans chaque ville où il passe. Grâce à sa notoriété dans le milieu du rap indépendant, le jeune rennais d’origine sénégalaise, est rejoint dans chaque ville par d’autres jeunes motivés, sensibles à sa musique et à ses valeurs de partage.

À Strasbourg, La Relève de Coluche est portée par Anka, jeune régisseuse, elle aussi, dans le milieu du hip hop et responsable de cette seconde maraude.

Anka vient à la rencontre d'un sdf et tente de leur venir en aide (Photo CG / Rue89 Strasbourg / cc)

Anka vient à la rencontre d’un sdf et lui propose un des 30 sacs de collation- contenant une bouteille d’eau, un jus d’orange, une pomme et un pain chocolat- que le groupe a préparés dans le parking des Halles. (Photo CG / Rue89 Strasbourg / cc)

Aux commandes d’un des chariots, elle mène avec entrain les troupes en direction de la place Kléber. Arrivée près de l’Apple store, elle s’arrête et distribue à un groupe d’hommes assis sur les bancs à proximité les mêmes petits sacs remplis de victuailles. La plupart ont l’air content. L’un d’entre eux demande tout de même s’il n’y a pas quelque chose de plus consistant.

« Non désolé, cette fois-ci, pour ne pas empiéter sur le travail des autres associations, on n’ a pas fait de sandwich. On a des collations, des vêtements ou un kit d’hygiène. Si vous voulez un repas chaud, vous pouvez aller à partir de 19 heures au Bus du cœur, place de l’Étoile. »

Jenny, une des nouvelles bénévoles, distribue des tablettes de chocolat qu'elle a acheté pour l'occasion. (Photo CG / Rue89 Strasbourg / cc)

Jenny, une des nouvelles bénévoles, distribue des tablettes de chocolat qu’elle a achetées pour l’occasion. (Photo CG / Rue89 Strasbourg / cc)

Des distributions critiquées par d’autres associations

En modifiant le contenu de leurs distributions, la jeune cheffe d’équipe tente de faire taire les critiques émanant des autres associations locales d’aide aux personnes sans-abris. Agacées depuis plusieurs mois par une multiplication d’initiatives individuelles « désorganisées », provoquant des gaspillages alimentaires, ces dernières reprochent au jeune collectif de ne pas respecter le travail des associations existantes.

En cause notamment, une distribution de sandwichs lors de leur première maraude, alors qu’au même moment l’association « Strasbourg Action solidarité » amenait des repas chauds aux personnes sans-abris…

De la concertation au lieu d’agir en solo

À la Suite des tensions apparues sur les réseaux sociaux avec certains bénévoles de la relève de Coluche, Monique Maitte, la présidente du collectif SDF Alsace, précise qu’elle ne s’oppose nullement à l’apparition de cette nouvelle initiative citoyenne dans les rues strasbourgeoises. Au contraire.

«  Il va y avoir bientôt la fermeture d’hébergements d’urgence et les services d’aide aux sans abris sont vraiment débordés au vu de l’arrivée de nombreux primo-arrivants. Donc, on est vraiment content de voir des jeunes voulant apporter leur aide sur Strasbourg. Mais il y a la manière d’agir. Et là je ne parle pas que de la Relève de Coluche.  On a compté plus d’une douzaine de nouvelles maraudes sauvages ces derniers mois, organisées par des personnes qui ne semblent pas comprendre les enjeux de notre travail.»

Pour la présidente du collectif, il est impératif que toutes ces nouvelles initiatives travaillent de concert avec les associations déjà implantées, afin de donner de la cohérence à leur action:

« La plupart des gens derrières ces actions spontanées distribuent de la nourriture, et puis s’en vont, sans réfléchir à la suite. Et ne font pas attention à ce qu’ils donnent, alors que beaucoup de SDF sont diabétiques et doivent éviter les sucreries. Mais les personnes sans-abris ne sont pas des estomacs sur patte et il y d’autre façons de les aider. On se bat depuis plusieurs années pour qu’ils puissent avoir un droit au logement. Car sans domiciliation, ils n’ont pas droit au RSA, et ils ne parviennent pas à s’en sortir.. Rejoindre une structure permettrait à ces jeunes gens motivés de mieux comprendre les enjeux qui se trament derrière notre travail.»

Monique Maitte, présidente du collectif SDF Alsace, leur a fait savoir sur les réseaux sociaux ce qu’elle pensait de leurs démarches :

 » Sympa les nouveaux venus (encore) sur Strasbourg qui se foutent éperdument des associations qui œuvrent sur le terrain et se battent pour soutenir les personnes sans abris… Les enfants de Coluche ; irrespect, insultes et agressivité. Tous ces groupes qui débarquent sur Strasbourg ont le même profil et les mêmes méthodes. Ça m’intrigue »

Et d’ajouter:

            « Pourquoi  ne pas s’intéresser à l’existant pour créer une meilleure coordination ? »

Pour Anka, l’investissement demandé par La Relève de Coluche lui convient :

« Comme je suis très occupée par mon boulot de régisseuse, je préfère offrir un peu de temps à un beau projet comme celui-là de temps à autre, plutôt que de m’engager dans des associations qui en général demandent à leurs bénévoles d’être disponibles plusieurs jours par mois. Et puis, au vu des tensions du moment, je me pose même pas la question. »

« Tant qu’on a, on donne »

Il est maintenant 19h et le collectif arrive au terme de cette seconde distribution. À coté du Paris XL, une jeune Rom vient lorgner ce qu’il y a le caddy de Mansour N’diaye. Ce dernier lui propose directement d’essayer un vêtement, mais voilà qu’un homme légèrement ivre,une canette de bière à la main, déboule à côté d’eux et hurle à la jeune dame encapuchonnée de dégager. Il se tourne ensuite vers le jeune homme :

« Tu sais, cette femme-là, elle a un toit et touche des aides. »

Mansour N’Diaye répond posément :

« J’ai bien vu qu’elle n’a pas l’air aussi mal en point que ceux qu’on vient aider en général, mais on aide tout le monde nous, sans faire des distinctions. Peu importe qu’une personne touche le RSA ou pas. Tant qu’on a, on donne. »

La Relève de Coluche multiplie les clichés pour assurer une publicité aux actions du groupe sur les réseaux sociaux (Photo Mansour N'Diaye / doc remis)

La Relève de Coluche multiplie les clichés pour assurer une publicité aux actions du groupe sur les réseaux sociaux (Photo Mansour N’Diaye / doc remis)

Séance de selfies obligatoire

D’autres personnes viennent voir le groupe et chercher dans leurs affaires ce qui pourrait leur convenir. L’ambiance est bon enfant. Après les essayages, La Relève fait une pause cigarettes et une séance de selfies. Mansour N’diaye attache une grande importance à ce dernier exercice, ludique, mais essentiel selon lui :

« Il faut qu’on donne de la visibilité à nos actions sur les réseaux sociaux. C’est comme çà que La Relève prend de l’ampleur dans toutes ces villes où j’ai mené des actions. Des jeunes voient ce qu’on fait, “likent” et se décident de nous donner un coup de pouce. »

Il est 19h30, et le groupe reprend doucement la direction de la gare. Les deux caddies sont maintenant vides. Mais avant que Mansour N’diaye ne reprenne son train vers Paris, chacun sort de son portefeuille quelques pièces ou un billet. Petit rituel de fin de tournée : chaque bénévole participe financièrement, dans la mesure de ses moyens, aux frais des courses avancées par la responsable.

Mais avant qu’ils ne se séparent pour de bon, Anka pose une dernière question à l’assemblée, petit sourire en coin, concernant leur prochaine distribution prévu dans trois semaines :

 » Y’en-a-t-il un parmi vous qui serait prêt à se déguiser pour la prochaine action? Lundi de Pâques oblige, il nous faut au moins un lapin pour  distribuer les œufs en chocolat. »

L'AUTEUR
Clément Grégoire
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