Société 

Déradicalisation : la Maison des adolescents navigue à vue

Depuis 2015, la Maison des Adolescents de Strasbourg a travaillé avec une trentaine de jeunes signalés pour « radicalisation ». Face à une science encore balbutiante sur ce sujet sensible, l’établissement a choisi d’accompagner les « radicalisés » de la même manière que les enfants en difficulté.

Face à la radicalisation, la punition ne suffit pas. En 2015, la préfecture de police du Bas-Rhin demandait à la Maison des Adolescents (MDA) de Strasbourg de travailler avec des jeunes radicalisés et leur famille. Il s’agissait d’expérimenter de nouvelles méthodes face à des adolescents séduits par des idéologies extrémistes et prêts à engager des actions violentes. De 2017 à 2019, l’établissement strasbourgeois continue d’explorer les dispositifs efficaces afin d' »accompagner » les jeunes signalés pour radicalisation.

La MDA a reçu l’appui financier de l’Agence Régionale de Santé, dans le cadre du Réseau Virage. Cette structure doit faciliter la réflexion et la mutualisation des idées dans la région Grand Est afin d’améliorer la lutte contre la radicalisation. La Maison des Adolescents est au coeur du dispositif.  

La maison des adolescents suit actuellement entre douze et quinze jeunes signalés pour radicalisation (Photo GK / Rue89 Strasbourg / cc)

La maison des adolescents suit actuellement entre douze et quinze jeunes signalés pour radicalisation (Photo GK / Rue89 Strasbourg / cc)

L’objectif : réintégrer les « radicalisés »

Delphine Rideau, directrice de la Maison des Adolescents strasbourgeoise et présidente du Réseau Virage, refuse le terme de « déradicalisation ». Elle résume l’objectif de son établissement en ces termes :

« Pour nous, on ne se radicalise pas par hasard : chez les jeunes qu’on nous adresse, nous observons des difficultés sous-jacentes, d’ordre familial ou scolaire par exemple. Nous apportons à la lutte contre la radicalisation les expertises de nos travailleurs sociaux et de psychiatres. Ces professionnels travaillent sur les difficultés des enfants pour leur permettre de réintégrer notre société. Notre but, c’est que les adolescents reprennent une vie sociale, scolaire, familiale ou amicale qui puisse être débarrassée des effets de la radicalisation. »

Depuis 2015, l’établissement strasbourgeois, installé près de l’Hôpital civil, a accompagné une trentaine de jeunes radicalisés. En 2016, en France, deux tiers des personnes signalées pour radicalisation avaient moins de 25 ans, selon des statistiques du ministère de l’Intérieur. À la Maison des Adolescents, la moyenne d’âge des jeunes suivis se situe entre 15 et 16 ans. Entre douze et quinze adolescents y sont actuellement suivis.

« Il faut les écouter »

La MDA suit des jeunes condamnés, envoyés par la Protection judiciaire de la jeunesse, mais pas seulement. Des parents inquiets se rendent aussi dans l’établissement pour demander de l’aide. Parfois, des infirmières scolaires, des médecins généralistes ou des animateurs de centres sociaux prennent contact avec l’institution. Delphine Rideau détaille le processus :

« Au départ, il est difficile de rencontrer le jeune en question. Nous débutons par plusieurs rendez-vous avec les parents. Nous leur demandons de lâcher la bride sur certains aspects de leur éducation et de parler de ces conseils à l’adolescent. Ce dernier finit par comprendre que nous ne sommes pas seulement du côté de papa et maman. La plupart du temps, on arrive ainsi à organiser une première entrevue avec l’enfant. »

Rabhia Senouci, travailleuse sociale au sein de la MDA, rapporte une autre manière de rassurer le jeune :

« Nous expliquons à l’adolescent que nos échanges sont couverts par le secret professionnel. Cela nous aide à établir un lien de confiance. »

Le jeune est accueilli dans une pièce d’une quinzaine de mètres carrés avec quatre chaise une table basse. Il n’y a pas de bureau. Cela permet d’éviter la distance symbolique qui sépare un médecin et son patient.

Guillaume Corduan est pédopsychiatre à la Maison des Adolescents. Il définit la radicalisation comme « la rencontre entre un parcours individuel constitué de vulnérabilités et un système idéologique légitimant le recours à la violence. » Cette conception structure l’accompagnement des jeunes radicalisés :

« Pour qu’un échange ait une chance d’être efficace, il faut prendre ces enfants au sérieux et les écouter. C’est la condition même d’une prise de conscience chez eux. »

« Résoudre les problèmes en amont »

Au fur et à mesure des rendez-vous, souvent hebdomadaires, l’adolescent se livre. Il comprend que le psychologue, ou le travailleur social, ne l’accuse de rien. Le jeune en vient à parler de ses difficultés réelles. Elles précèdent souvent la radicalisation. La directrice de l’établissement détaille la méthode d’accompagnement privilégiée par la MDA :

« Face à cette problématique ultra-sensible, nous faisons un pas de côté pour résoudre les problèmes de l’adolescent en amont : des assistants sociaux interviennent lorsque les problèmes sont familiaux, des psychiatres spécialisés dans l’addiction en cas de consommation de drogues, etc. Et si l’interprétation du Coran revient régulièrement dans les échanges, nous orientons le jeune vers l’imam de la Meinau. Ce dernier nous permet d’apporter des réponses érudites et modérées à des adolescents qui s’interrogent sur leur pratique de l’Islam : comment faire les prières ou le ramadan… »

Afin d’aider le jeune à mettre les mots sur ses émotions, la MDA propose aussi des ateliers. Les adolescents sont amenés à peindre, photographier ou débattre autour d’une citation ou d’un texte philosophique. Rabhia Senouci décrit un atelier prévu en janvier :

« Nous organisons une visite du musée Tomi Ungerer. Les parents ont les yeux bandés. L’adolescent guide son père ou sa mère à travers l’exposition et leur décrit les oeuvres. L’objectif est de reconstruire une confiance au sein de la famille. »

L’exemple de A. 17 ans

A. est une jeune fille de 17 ans. Sa mère, inquiète, s’est adressée spontanément à la Maison des Adolescents suite à la conversion à l’Islam de sa fille. La mère a été accueillie, initialement seule, elle ne savait pas comment présenter sa démarche à sa fille. Elle nous apprend à ce stade que A. a rompu avec certains de ses loisirs et amis, qu’elle conserve toutefois des liens et poursuit sa scolarité. On retrouve également des éléments d’indifférenciation des identités : A. ayant banni le maquillage et optant pour des tenues vestimentaires les plus couvrantes. La mère souligne dès la première rencontre un élément majeur d’engagement chez sa fille. En effet, elle s’est convertie nous dit-elle, pour prouver son attachement à son ex-petit copain musulman. Notons que cela se déploie dans un contexte de rupture du lien avec le père, suite à une incapacité de celui-ci à tolérer l’altérité, la divergence d’opinion. Les entretiens suivants se passent avec A. qui rapidement parvient à mettre des mots et du sens sur sa conversion religieuse. Elle revient ainsi sur le vécu d’abandon suite à la rupture des contacts avec son père. A. dévoile également un autre élément important de son engagement : un sentiment de culpabilité ressenti et l’apaisement ressenti dans sa dévotion religieuse : rédemption d’une faute inconsciente qui ne dit pas encore son nom. Après 4 mois d’accompagnement mère-fille, leur relation s’est apaisée, A. a repris contact avec son père, son investissement religieux est moindre, on observe une diversification de ses intérêts, loisirs et fréquentations.

 (RétroviseuR / Maison des Ados de Strasbourg – Cahier d’activités 2016)

Une science balbutiante sur la radicalisation

Il est difficile d’évaluer l’efficacité de la méthode employée par la MDA. À propos des jeunes dont l’accompagnement est terminé, la directrice admet :

« On se fait encore du souci pour la majorité d’entre eux. Tout peut aller extrêmement vite, surtout chez un adolescent. Alors on prend régulièrement des nouvelles auprès de l’enfant ou de sa famille pour s’assurer que tout va bien. »

Les employés de la Maison regrettent un manque d’information sur la méthode à adopter face aux jeunes radicalisés. Rabhia Senouci estime que la recherche française est encore balbutiante sur ce sujet. Delphine Rideau souhaiterait que « des chercheurs travaillent sur la trentaine d’adolescents que nous avons accompagnés, ainsi que ceux suivis à Bordeaux et en Seine-Saint-Denis » Pour le moment, il n’y a aucun moyen d’estimer l’efficacité du dispositif. La directrice résume en ces termes :

« La radicalisation est un phénomène relativement récent. Il y a tout un tas de d’aspects qu’on ne connait pas assez et plein de méthodes à essayer. Certains parlent de faire témoigner ceux qui ont quitté les rangs de Daesh. »

Les retours de la zone irako-syrienne

Même la prévention est difficile à améliorer. Les profils des jeunes radicalisés sont très variés. Selon Delphine Rideau :

« Ce sont des adolescents originaires de villes ou des campagnes, de familles précaires ou de classes moyennes, religieuses ou pas, ce sont des filles ou des garçons, dont quelques-uns seulement ont des antécédents de délinquance. »

Difficile de cibler un public particulier pour sensibiliser aux dangers des « fake news » ou de n’importe quelle forme de propagande. Seule certitude : les recruteurs sur internet jouent un rôle important dans la radicalisation de nombreux jeunes. Un projet de veille sur le web a donc été lancé à Strasbourg le 25 septembre : « Les promeneurs du Net ». Sept personnes interviennent dans les débats les plus houleux sur les réseaux sociaux (Facebook et Twitter). Ces veilleurs peuvent aussi orienter certains internautes vers la Maison des adolescents.

Mais l’établissement strasbourgeois pourrait avoir à faire face à de nouveaux profils : ceux de retour de la zone irako-syrienne. Alexandre Feltz, adjoint au maire de la Ville de Strasbourg en charge de la santé publique, estime « qu’une dizaine de jeunes radicalisés de notre département sont susceptibles de revenir. »

L'AUTEUR
Guillaume Krempp
Guillaume Krempp
Journaliste en alternance depuis la rentrée 2017.
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