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Au Neuhof, le rap du ter ter de Jamila Haddoum, c’est en famille

Légende (Photo NM / Rue89 Strasbourg)

Après « Quelle Mytho », la famille rempile pour un nouveau titre (Photo NM / Rue89 Strasbourg)

Animatrice au CSC Neuhof depuis 7 ans, quinze ans de carrière dans le rap derrière elle, Jamila Haddoum mobilise famille et amis pour chanter contre les préjugés dans un nouveau clip, « Le Ter Ter ».

Ter ter, tèce, garde la pêche, hass : depuis des années, le vocabulaire des cités évolue, se répand. Accueilli avec perplexité chez les adultes et hors des quartiers, il est parfois la source d’incompréhension et de stigmatisation. Un phénomène contre lequel veut lutter Jamila Haddoum, animatrice au centre socio-culturel (CSC) du Neuhof et Jamylla à la scène, à son échelle et à sa manière… sur des notes de hip-hop.

"LE TERTER" JAMYLLA & LES BI-BOUCHES

"LE TERTER" JAMYLLA & LES BI-BOUCHESclip officiel #Jamylla officiel©2016-clair2lune.com

Posted by Jamylla Officiel on Friday, January 15, 2016

Dans ce clip « Le Ter Ter », réalisé par la boîte de production Clair2Lune, Jamilla Haddoum se met en scène avec ses amis, ses deux jeunes garçons et les enfants dont elle s’occupe au CSC, pour démonter les idées reçues liées au langage, avec humour :

« Je travaille, j’habite ici : la cité ça me parle. Le ter ter, c’est le quartier, avec ses valeurs et ses galères. Mais aussi une façon de dire la maison, la famille. Les gens ont tendance à avoir des préjugés sur un jeune qui parle “mal” mais c’est juste le langage des quartiers, et pas une insulte. On a voulu jouer sur la blague à fond, en exagérant mais pour montrer que ce que l’enfant dit n’est pas forcément ce que l’adulte perçoit. À un moment, un petit chante qu’il “représente la tess, le bling et le pez” : en réalité, il parle des bonbons du même nom. Pour tourner le clip, j’ai demandé l’aide des enfants du centre : ils étaient ravis ! C’est une expérience intéressante pour tout le monde, ça leur donne une première approche des caméras, certains ont vaincu leur timidité et se sont bien amusés. »

Les enfants du CSC lors du tournage du clip (Document remis)

Les enfants du CSC ont donné de la voix lors du tournage du clip (Document remis)

Une demande timidement prise en compte dans le quartier : le CSC dispense des cours de chant et d’écriture, l’association Sons d’la Rue qui proposent des enregistrements et organise le New Soul Contest, et c’est tout. Jamila Haddoum espère que la nouvelle équipe de l’espace Django Reinhardt s’impliquera plus dans la musique urbaine, afin que les jeunes s’approprient davantage ce lieu culturel.

Le rap, une passion difficile à abandonner

Pur produit du Neuhof, biberonnée par les titres de La Fonky Family, Rohff et Sniper, Jamila Haddoum s’est lancée très jeune dans le rap, dès l’adolescence, et déjà, en famille. Adolescente, elle chante dans le groupe Centre de Gravité, cinq filles dont sa petite sœur Chiraz, 8 ans à l’époque. Elle perce véritablement en 2000, en duo avec sa cousine sous le nom de Djiness.

Repérées par Big Nas, producteur parisien de leurs influences (elles feront même un featuring avec Rohff), elles tournent sur Strasbourg, Paris, soutenues par la radio RBS. Au terme de dix ans de titres diffusés à la radio puis sur Internet, un album prêt mais jamais sorti : les deux cousines abandonnent le micro pour se consacrer à leurs enfants. Jamila Haddoum se remémore en souriant leur dernier concert : en 2010, à Colmar, elles font la première partie d’NTM… enceintes toutes les deux.

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Depuis 7 ans, Jamilla Haddoum encadre les 12-25 ans du CSC Neuhof (Photo NM / Rue89 Strasbourg)

Pas de faux adieux à la Sinatra, elle n’avait pas prévu de remonter sur scène… jusqu’à ce que Lyam et Yanis, ses fils, découvrent les vieux clips de leur mère, qui remplacent le classique dessin animé du soir. L’envie revient peu à peu :

« Je leur ai demandé s’ils voulaient qu’on fasse une chanson ensemble, et forcément, ils ont foncé. On est allés en studio, à la radio… Ça m’a vraiment fait plaisir de leur faire découvrir un monde dans lequel j’ai évolué pendant quinze ans. Pour moi c’était une passion : je ne me suis pas arrêtée parce que je le voulais, mais parce que dans la vie, il faut faire des choix. Et là, faire un titre avec mes enfants, ça m’a vraiment motivée. »

De cette première collaboration naît le titre « Quelle Mytho », en featuring avec Chiraz. Dans ce clip, la rappeuse se targue d’être épargnée par la maternité : pas de cernes, kilos envolés, soirées entre copines tous les week-ends… avant d’être rappelée à l’ordre par ses enfants, qui révèlent l’envers du décor.

Un engagement pour les jeunes et le quartier

Quand elle ne rappe pas, Jamila Haddoum s’implique. Comme beaucoup d’habitants du quartier, elle déplore la négativité du label « Neuhof ». Plus que le vocabulaire, c’est l’adresse qui peut tirer vers le bas. Elle relate une anecdote : à la recherche d’un emploi, elle postule pour être buraliste au centre-ville. Le contact passe bien, jusqu’au moment où elle donne son code postal. En ce sens, le message de « Ter-Ter » est simple : donnez nous une chance.

« C’est comme une étiquette qu’on n’arrive pas à enlever. Pourtant, le quartier a beaucoup évolué, il y a des initiatives positives, et après des années de Plan de rénovation urbaine (PRU), beaucoup moins de tours. Mais les gens restent bloqués sur l’image d’une époque qui est révolue. »

Au CSC, auprès des 12-25 ans, Jamila Haddoum encourage les jeunes à se dépasser, à monter des projets, notamment de voyages. En décembre 2015, elle se fait remarquer par les médias nationaux avec une vidéo incitant les gens à voter aux élections régionales. Scandalisée par les forts taux d’abstention au premier tour, et suite à des discussions avec son groupe d’adolescents, elle a vite dégainé sa caméra pour motiver le quartier à prendre les urnes.

Sa vidéo est vue plus de 80 000  fois et partagée en masse sur les réseaux sociaux.

Actuellement, un troisième titre est en préparation, toujours avec ses « bi-bouches ». Jamylla reprendrait-elle le dessus sur Jamila ? L’animatrice répond par la négative :

« Tant qu’on s’amuse ensemble et que ça plait à mes fils, pourquoi ne pas continuer ? Mais dès que ça deviendra une contrainte, s’ils en ont marre, stop : on est pas chez les Jackson Five ! »

L'AUTEUR
Nina Moreno
Nina Moreno
Journaliste en formation, de passage chez Rue89 Strasbourg pour se faire les griffes. Intéressée par la politique, la culture et les sujets de société.
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