Société 

Entre RSA et CMU, les vies d’équilibristes des artistes plasticiens

actualisé le 10/02/2015 à 09h31

(Office du tourisme de Pays de Montfort/ FlickR/cc)

Un atelier de plasticien (Office du tourisme de Pays de Montfort/ FlickR/cc)

Les intermittents du spectacle se font entendre depuis le printemps, mais on entend moins les plasticiens. Ils ne peuvent pas défendre leur système de chômage puisqu’ils n’en ont pas. Leur caisse professionnelle, la Maison des artistes, est aux abois depuis la rentrée. Le gouvernement veut la fondre dans une caisse générale et anonyme des artistes. En région, la précarité et le surmenage sont le lot des peintres, sculpteurs, et performeurs. Ils vivent du RSA, des interventions artistiques ou de jobs alimentaires.

Thibault (tous les prénoms des artistes cités ont été modifiés) a dix ans de sculpture professionnelle derrière lui, et pourtant, il vit aujourd’hui grâce au revenu de solidarité active (RSA). Aux transactions juteuses, Thibault préfère les coups de cœur. Comme celui d’une strasbourgeoise pour le mobile, une œuvre en suspension accrochée au plafond de son atelier. Pour l’artiste, il n’est pas encore abouti. Si la collectionneuse intéressée y tient, elle l’attendra. Le trentenaire vient d’accepter une résidence de trois mois au Québec sur l’invitation d’un mécène. Une occasion dont il n’aurait jamais osé rêver en France. Il enchaînera avec une résidence dans un théâtre public strasbourgeois. La roue tourne.

Thibault n'a pas de ventilation dans son atelier. (Daniel Kameni/FlickR/cc)

Thibault n’a pas de ventilation dans son atelier. (Daniel Kameni/FlickR/cc)

Pour un loyer modique, Thibault occupe la Semencerie, un hangar reconverti autogéré par une vingtaine d’artistes. Là, les idées et les équipements circulent, la récupération fait loi. Quand il soude dans son atelier, Thibault ne compte plus les heures. L’air saturé de soufre est à peine respirable pour le visiteur. Le sculpteur promet d’investir dans une ventilation. Mais avec un revenu d’à peine 1 200 euros par mois, aides au logement incluses, chaque chose en son temps… En cas d’accident professionnel, Thibault n’aurait droit à aucune indemnité. Sa seule garantie en cas de maladie est aujourd’hui encore la couverture maladie universelle (CMU).

L’assurance maladie, rare acquis des plasticiens

Pour l’année prochaine, Thibault prévoit que ses revenus lui fassent enfin franchir le seuil d’affiliation au régime de sécurité sociale des plasticiens, 8 490 euros en 2013. Si cela fonctionne, la couverture sociale minimale des artistes-auteurs lui sera garantie pendant un an : l’assurance maladie est l’un des rares acquis sociaux de sa profession.

Mais en attendant l’affiliation tant espérée, les cotisations obligatoires de Thibault ne suffisent pas à lui garantir une couverture auprès de sa caisse de rattachement, la Maison des artistes. C’est le cas de la majorité des plasticiens. Et même pour ceux qui accèdent à la couverture sociale professionnelle, la situation reste délicate.

La majorité des peintres et sculpteurs ne vivent pas de leur art. (Alf Melin/FlickR/cc)

La majorité des peintres et sculpteurs ne vit pas de son art. (Alf Melin/FlickR/cc)

En 2008, la moitié des sculpteurs affiliés à la Maison des artistes déclaraient moins de 10 120 euros de recettes annuelles, soit moins de 840 euros par mois. Au siège social de la caisse à Paris, on reconnaît que de nombreux plasticiens affiliés demandent de l’aide pour payer leurs cotisations en fin d’année.

En l’absence de statut clair, les plasticiens, même affiliés, ne bénéficient d’aucun système de chômage ou de congés parental. Au moment de leur retraite, ils peuvent prétendre à une maigre pension de base, et à une complémentaire obligatoire s’ils sont affiliés.

Le RSA seul filet de sécurité

En guise de filet de sécurité, seul le RSA est prévu pour ces indépendants. Qu’ils débutent ou qu’ils aient vingt ans de carrière derrière eux. Dans les politiques des départements, pourvoyeurs des Caf et donc du RSA, c’est au chapitre de la lutte contre l’exclusion qu’on les retrouve.

Thibault a passé un « contrat d’engagement réciproque » avec sa Caf. Tous les deux mois, il fait le point avec une conseillère missionnée par le département auprès des artistes au RSA. Maigre avancée, sur consigne de l’État, les plasticiens bénéficient depuis l’été 2013 d’un aménagement spécifique dans le calcul de l’allocation : 30% d’abattement sur les revenus qu’ils déclarent à la Caf, en compensation de leurs frais.

Pourtant pour Thibault, ce choix de vie ne se discute pas :

« Pour moi, sculpter, c’est viscéral. J’ai fait ce choix tout gamin et si je le trahis, je meurs. J’ai vu tellement d’amis décrocher. Être admis au régime des plasticiens serait un seuil symbolique, une reconnaissance professionnelle après dix ans de galères. »

La pluriactivité mal reconnue

Malgré quelques projets remarqués, Léa, strasbourgeoise de 40 ans, n’a jamais réussi à vivre de ses batiks, des peintures sur tissu. Pour s’en sortir, cette peintre de formation mise sur l’intervention artistique, dont elle tire l’essentiel de ses revenus. Avant la naissance de sa fille, Léa enseignait les Arts plastiques dans un centre socio-culturel.

Lors des expositions, les coûts de matériel sont rarement défrayés. (Hellebardius/FlickR/cc)

Lors des expositions, les coûts de matériel sont rarement défrayés. (Hellebardius/FlickR/cc)

Mais au retour d’une pause de deux ans, elle a retrouvé un monde culturel fragilisé. Les associations ne veulent plus la salarier : elles préfèrent traiter avec une artiste-prestataire payée sur factures. Pour rester dans les clous de sa caisse professionnelle, elle lui a d’abord déclaré être payée pour réaliser des fresques avec un jeune public. Un bricolage employé par nombre de plasticiens rencontrés au cours de cette enquête. Car la MDA ne reconnaît pas la pluriactivité des artistes. Pour elle, seules comptent les réalisations et ventes de pièces uniques. Les recettes d’intervention ne sont tolérées que si elles restent minoritaires dans les revenus.

En parallèle de ses interventions, la pratique de Léa a évolué vers la performance, entre peinture et danse. Et loin de vivre de son art, elle a présenté ses nouvelles créations à perte, participant à des évènements sans aucun défraiement. Lors d’une formation d’insertion destinée aux femmes plasticiennes, elle est encouragée à chercher un complément d’activité dans un autre domaine.

Une coopérative pour assurer un salaire mensuel aux artistes

Il y a deux ans, Léa a finalement quitté le régime contraignant des artistes plasticiens et a rejoint la jeune coopérative strasbourgeoise Artenréel : elle a désormais la liberté de facturer à la fois ses ventes de batiks, ses interventions et ses performances dansées sans se perdre dans une gestion folle.

Surtout, la coopérative lui garantit un statut d’artiste salariée. Son revenu mensuel y est redéfini tous les six mois en fonction des projets prévus. Mais même avec ce semblant de sécurité, la situation de Léa reste des plus précaires. Actuellement, Artenréel lui garantit 490 euros par mois. En 2013, son salaire avait chuté en cours d’année à 245 euros. La coopérative avait répercuté l’annulation soudaine de trois projets avec des associations.

Pour se refaire une santé financière, Léa vient d’enchaîner plusieurs mois d’extras comme serveuse dans un grand hôtel tout en continuant à développer ses interventions artistiques. En août, surmenée, Léa s’est bloqué le dos. Pas de congés maladie, ses revenus de serveuse ont chuté de moitié et elle a dû annuler un contrat avec la Ville. La goutte d’eau. Quand l’hôtel lui a proposé un contrat à durée déterminée, l’artiste a décidé d’arrêter son job. Pour les mois à venir, elle se concentre sur ses nouveaux projets avec des associations sociales et sur ses rencontres artistiques.

Interventions scolaires : pas de revenus pendant l’été

Pour Jeanne aussi, l’été a été rude. Comme chaque année, les vacances scolaires ont rimé avec baisse de revenu pour la sculptrice : 900 euros pendant trois mois au lieu des 1600 euros qu’elle parvient à gagner en temps normal. En attendant de faire fortune, la pluriactivité de Jeanne frôle l’hyperactivité. La dernière fois que Jeanne a vendu une sculpture, c’était à Noël : deux petites pièces parties pour 150 euros. C’est que l’artiste a un faible pour l’invendable : de grandes installations de terre au sol.

Son dernier projet d’envergure remonte à 18 mois, une grande création dans une médiathèque avec une enveloppe de 4 000 euros à la clé, une occasion rare. Pour les semaines à venir, Jeanne prépare deux expositions à Colmar, à ses frais. En parallèle, elle s’attelle à la production de vaisselle pour les salons des métiers d’art et des commandes de restaurants.

Jeanne vend principalement des pièces d'artisanat d'art. (Matthieu Bruc/ FlickR/cc)

Jeanne vend principalement des pièces d’artisanat d’art. (Matthieu Bruc/ FlickR/cc)

Mais ce sont surtout ses interventions qui lui assurent ses revenus, et la nourrissent humainement, insiste-t-elle. Jeanne cumule quatre contrats différents : deux à durée déterminée avec des écoles publiques, et deux autres à durée indéterminée avec une école privée et avec la coopérative Artenréel. Jusqu’à Noël, elle pourra s’appuyer sur 21 heures d’enseignement hebdomadaire, peut-être sept de plus l’année prochaine. Jeanne intervient à Strasbourg et dans des écoles de campagne, ce qui la fait arpenter les routes. Ce programme lui laisse peu de temps pour imaginer et créer.

« Compliqué de critiquer la société et de profiter d’elle en même temps »

Comme Jeanne, Boris a toujours évité les aides sociales. C’est en entrepreneur que ce peintre et poète tente de tracer sa route. Ses deux filles sont couvertes par l’assurance de leur mère, professeur.

Le père de famille réfléchit :

« C’est compliqué de remettre la société en question et de profiter d’elle en même temps. J’ai très tôt compris que l’art serait ma vie, mais qu’il faudrait avoir les reins solides. Cela fait partie de mon équilibre, je n’ai pas commencé pour en vivre. »

La peinture figurative reste son socle, même s’il ne vend presque plus rien depuis quatre ans. Sous contrat avec un galeriste – qui touche une commission allant de 30 à 50 % sur ses ventes – ses toiles circulent en France et en Europe. Autrefois, les clients le payaient « rubis sur ongle ». Désormais, les achats à crédit sont devenus la seule solution. Boris a aussi comprimé ses frais et adapté ses prix. Pas question de camper sur des montants à quatre chiffres, sa priorité est de rester visible. Mais même avec ces concessions, les tableaux de Boris ne trouvent plus preneurs.

Construire une maison

Prévoyant, Boris a d’abord travaillé dix ans dans l’hôtellerie, son métier de formation. Il a construit une maison et fait des réserves. Au début de l’année, le salaire de sa compagne a d’abord amorti la crise, puis Boris a repris du service dans un restaurant. Cet été, il a travaillé à temps plein pour renflouer les finances familiales et rouvrir ses droits à la sécurité sociale. Il a gagné 3 400 euros en deux mois. En septembre, retour à la vie d’artiste : en cumulant son temps partiel au restaurant et les maigres rentrées de la poésie, il a atteint un revenu de 600 euros.

Boris a fait le choix d'avoir un métier à côté. (Marie Astier/FlickR/cc)

Boris a fait le choix d’avoir un métier à côté. (Marie Astier/FlickR/cc)

Pour l’avenir, les ambitions de Boris se portent sur la poésie. Depuis deux ans, Boris a des envies d’écriture. Il déclame désormais ses poèmes accompagné de deux musiciens. Si ses recueils ne rapportent rien, les spectacles sont payés et Boris intervient parfois pour des ateliers de poésie dans le cadre de projets sociaux soutenus par des fondations. Si ce n’est pas encore rentable, le trentenaire gagne en visibilité. Quitte à galérer, l’artiste a choisi de rester au plus près de ses envies.

« Une minorité de plasticiens concentre la quasi-totalité des ressources »

Jéremy Sinigaglia, sociologue au SAGE-CNRS (Sociétés, acteurs, gouvernement en Europe) à Strasbourg

Est-on artiste quand on ne vit pas de son art ?

Dans une certaine mesure, est artiste celui qui se déclare comme tel. Au sommet de la profession, une minorité concentre la quasi-totalité des ressources (accès aux galeries, aux bourses, aux résidences…). En région, les plasticiens vivent rarement de leurs seules productions, mais plutôt de l’art réinvesti comme compétence dans l’enseignement, le design, la publicité…

Être artiste, c’est faire le choix de la liberté ?

Les artistes ont une forte aspiration au travail libre en début de carrière. Mais les contraintes économiques peuvent conduire à diversifier les activités. Les demandes de subvention impliquent une charge croissante de travail administratif. Comme la frontière entre travail et vie privée est floue, le travail domestique pèse aussi sur le temps de création. Et là, il y a de fortes inégalités entre les hommes et les femmes, qui se creusent avec l’arrivée des enfants.

Pourquoi les plasticiens ne se mobilisent pas comme les intermittents ?

Les plasticiens n’ont rien à défendre collectivement. De plus, n’étant pas salariés, ils ne peuvent pas faire grève. Et ils sont souvent solitaires, ou en petits collectifs, les carrières sont très individualisées. Des syndicats (Syndicat national des artistes plasticiens, syndicat national des sculpteurs et plasticiens…) et une fédération d’associations (Fédération des réseaux et associations d’artistes plasticiens) les représentent et portent des revendications, mais tous les plasticiens ne les connaissent pas.

Aller plus loin

Les chiffres du ministère de la Culture : Peintres, graphistes, sculpteurs, les artistes auteurs affiliés à la Maison des artistes en 2009.

Réflexion sur les artistes aux RSA sur le site d’archives ouvertes : Artistes et employabilité, vers une conscientisation professionnalisante

L'AUTEUR
Claire Gandanger
Claire Gandanger
Journaliste indépendante Intérêts : société, économie de la culture, vie pratique
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