Tribune 

« Le centre-ville piétonnier a stérilisé l’espace public »

Pour Laurent Perez, critique littéraire et traducteur, la piétonnisation du centre-ville de Strasbourg a transformé les rues en centre-commercial à ciel ouvert. L’endroit où les gens se croisaient est devenu un lieu marchand, mort dès que les rideaux sont baissés. Il appelle à une évolution de l’aménagement urbain.

Les images de l’INA du Strasbourg des années 1970 et 1980 sont étrangement séduisantes. On s’en voudrait d’éprouver de la nostalgie pour ce centre-ville envahi par les voitures, les étroits trottoirs de la rue Mercière sur lesquels se pressent les passants, la place Broglie transformée en parking… Il y a pourtant quelque chose de plus urbain, de plus citadin dans ces rues vivantes, animées par le trafic avec ses trajectoires imprévues et ses flux irréguliers – ce désordre ordinaire des rues de Paris ou de Marseille sans lequel la vie ressemble à une salle d’attente de dentiste.

Les passants ont l’air d’aller quelque part, comme si le coin de chaque rue devait receler une surprise, une rencontre fortuite, un signe. C’est un peu comme lorsque, dans un vieux film ou un reportage d’archives, on voit quelqu’un fumer dans un bureau ou un cinéma : on ne regrette pas l’odeur du tabac, mais on envie la liberté de ces gestes aisés qui n’imaginent pas qu’on puisse un jour les interdire.

La transformation pionnière du centre-ville de Strasbourg depuis 40 ans devait répondre à une définition nouvelle de la ville, plus apaisée, plus conviviale, plus écologique. Force est de constater que le compte n’y est pas. Comme le montre l’interview de Pierre Pflimlin, à l’initiative des premières rues piétonnières, dans un reportage de 1973, ces aménagements ont avant tout répondu à la volonté de développer l’offre marchande. Grand vandale devant l’éternel, l’édile l’expose benoîtement : le charme retrouvé du quartier de la cathédrale doit servir à y attirer les touristes.

Les rues ont été débarrassées des voitures mais pour y mettre quoi ? (Photo Ivan Ustyuzhaninov / FlickR / cc)

Les rues ont été débarrassées des voitures mais pour y mettre quoi ? (Photo Ivan Ustyuzhaninov / FlickR / cc)

La piétonnisation aura ainsi peu à peu fait de la Grande-Île une galerie marchande à ciel ouvert, où la circulation à pied et à vélo est encore plus difficile qu’au temps du tout-voiture.

« Le réseau des pistes cyclables obéit à une logique autoroutière »

En dépit des effets d’annonce, les « mobilités douces » auront en effet été le cadet des soucis des donneurs d’ordres au centre-ville. Le tramway avance au pas, devant partager ses voies avec les chalands zigzaguant d’une vitrine à l’autre. Le réseau des pistes cyclables obéit à une logique autoroutière, favorisant les échanges entre le centre et la périphérie. Au centre-ville, en revanche, il s’agit de ne pas gêner les affaires.

La montée en standing de la Grand’Rue la rend désormais à peu près impraticable, comme c’était déjà le cas de la rue des Hallebardes et de la rue du Dôme. À pied ou à vélo, on y avance au pas ; comme il n’y rien à y faire à part du shopping, on n’a pourtant pas envie de s’attarder.

Il y a quelques années encore, on se plaisait à se frayer un passage dans la foule pour aller passer quelques instants dans la cathédrale ; mais on n’y circule plus librement, alors à quoi bon ? Hors de la Grande-Île, la place de la Gare de la « capitale du vélo » a été réaménagée, il y a dix ans à peine, sans un centimètre de piste cyclable. La « diagonale piétonne », entamée en 2013 rue du Maire-Kuss, y a étendu les trottoirs, ménagé un sens de circulation pour les voitures, mais n’a pas trouvé un mètre pour une vraie piste cyclable à contre-sens. Il n’était déjà pas possible de traverser efficacement le centre-ville, il ne sera bientôt plus possible de le contourner.

Sur les quais Sud, l’aménagement en « zone de rencontre » signifiera en fait l’impossibilité pour les cyclistes d’y circuler rapidement. Que restera-t-il alors des annonces de la municipalité ? L’objectif de la piétonnisation saute aux yeux rue du Jeu-des-Enfants, où elle n’a rien signifié d’autre que l’extension des commerces sur la voie publique.

La place du Château en est un autre exemple. Le projet choisi, comme tous ceux qui étaient soumis au « choix » des habitants, ne vise qu’à mettre visuellement en valeur le patrimoine à destination des visiteurs. Un joli décor ne faisant pas un lieu de vie, les habitants ont perdu toute raison de s’y rendre et même d’y passer, la circulation des vélos y ayant été méthodiquement découragée par des cheminements compliqués, voire dangereux.

« Ce qui était moderne il y a vingt ans ne l’est plus forcément aujourd’hui »

La municipalité strasbourgeoise a fait preuve en d’autres temps d’un courage politique qui force l’admiration, notamment face à un lobby de commerçants persistant à croire que chaque mètre de voirie soustrait à la circulation automobile est un euro de chiffre d’affaires en moins. Mais ce qui était moderne il y a vingt ans ne l’est plus forcément aujourd’hui, et il serait temps que l’aménagement du centre-ville soit pensé de façon moins verticale, et surtout moins exclusivement dévolue à l’activité économique.

Peut-être les lumières d’Alexandre Chemetoff seraient-elles précieuses au-delà du Port-du-Rhin, et aurait-il quelques idées d’aménagements légers, discrets, d’espaces non assignés, laissés à la libre appropriation des habitants, même si cela ne rapporte d’argent à personne ? La place d’Austerlitz peut à cet égard être donnée en exemple. Dans le centre, il n’y en a malheureusement pas d’autre.

Quand on entend parler de restituer l’espace public aux habitants, on sait maintenant qu’il faut comprendre : libérer de la place pour installer des terrasses entre deux boutiques de souvenirs ou de bouffe branchée, afin que Strasbourg ait sa part du grand Disneyland européen. 

L'AUTEUR
Laurent Perez
critique littéraire et traducteur
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