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Tribune : « Les patrons créent l’emploi », une expression idéologique

Monument au travail à Bruxelles (Photo Antonio Ponte / FlickR / cc)

Monument au travail à Bruxelles (Photo Antonio Ponte / FlickR / cc)

Alors que le chômage semble connaître une légère décrue, Stéphane Fischer, professeur de philosophie alsacien, s’interroge sur le sens de l’expression « les patrons créent de l’emploi ». Que créent-ils réellement ?

TribuneCertaines expressions courantes sont de puissants vecteurs idéologiques. Par exemple, on lit et entend, plus souvent qu’à son tour, que « les patrons créent l’emploi ». La formule paraît tellement évidente qu’elle n’est jamais interrogée. J’aimerais ici montrer qu’elle n’est ni vraie, ni fausse, mais vide de sens. Plus slogan qu’idée donc, peut-être nous empêche-t-elle de penser le travail et, par suite, d’imaginer de nouvelles façon de l’organiser.

D’abord, la formule est implicitement normative : elle célèbre l’esprit d’entreprise comme un idéal auquel la société tout entière devrait aspirer. En témoigne par exemple l’idée, récurrente depuis 20 ans, qu’en période de chômage, chacun devrait être son propre entrepreneur. Autre symptôme : l’injonction faite à l’École de cultiver l’esprit d’entreprise (voir cet article de l’APSES, Association des Sciences Économiques et Sociales). Pour finir, le culte de l’esprit d’initiative est tel, qu’on aimerait qu’il s’étende aux employés eux-mêmes, sous la forme rudimentaire de la « mobilité » et de la « flexibilité ». On se souviendra peut-être du fameux « Mais oui mon vieux, il faut aller à Lille ! Naturellement qu’il faut aller à Lille ! » de Jacques Chirac devant les « jeunes » de Gleizé, le 14 février 1997.

Une puissance d’entreprendre inégale

Un tel idéal n’a évidemment de sens qu’à condition que les possibilités matérielles d’entreprendre soient également réparties dans la société. Or, dans un monde où le capital va toujours davantage au capital (voir par exemple le dernier livre de Thomas Piketty, Le Capital au XXIe siècle) : un tel présupposé est pour le moins douteux. Les « petits patrons » eux-mêmes le savent bien, tant la concurrence avec les « grands » est faussée.

La capacité à entreprendre n’est donc pas également distribuée dans l’espace social et cela se vérifiait déjà du temps du capitalisme industriel et continue d’être vrai dans la période actuelle, celle du capitalisme financier. Mieux : avant même la première Révolution Industrielle, lorsque naissaient en Europe les premières grandes manufactures, les artisans, ne pouvant plus rivaliser avec de telles puissances productives, se voyaient contraints d’abandonner leur indépendance. Contraints, donc, de vendre leur force de travail aux propriétaires de ces manufactures.

En outre, cette puissance productive de la manufacture, qui devient gigantesque avec l’industrie, est due à la rationalisation du travail, c’est-à-dire avant tout à une division des tâches poussée à l’extrême (une division mécanique des tâches qui rendra possible un usage massif des machines elles-mêmes, dira Marx dans Le capital, L.I, Ch.XIV) : le travail devient alors toujours plus « parcellaire ». Résultat : l’artisan, devenu ouvrier, pour ne pas dire tâcheron, perd non seulement son indépendance, mais aussi l’intelligence de son travail et se trouve dépossédé de son savoir-faire. Or ceci ne fait qu’aggraver sa dépendance et sa précarité. Autrefois travailleur, il ne peut plus maintenant qu’être qu’employé par un capitaliste.

Par conséquent, puisqu’il semble bien que les possibilités d’entreprendre, matérielles comme intellectuelles, sont, en régime capitaliste, toujours et nécessairement réparties de façon inégale, la formule « les patrons créent l’emploi » ne peut être que faussement normative. Au final, elle ne sanctionne qu’un état de fait et ne représente aucun idéal. On est alors de plain-pied dans ce que Marx appelait « l’idéologie ». Est idéologique toute représentation (croyance religieuse, valeur morale, concept philosophique, norme esthétique, juridique ou politique, etc.) qui justifie, en les universalisant, les intérêts dʼune classe particulière.

Il va sans dire que lʼidéologue est lui-même dupe de ce tour de passe-passe : il adhère sincèrement à ses « valeurs » et croit fermement qu’elles représentent l’intérêt général et non ses seuls intérêts particuliers. Chez Marx, l’idéologie n’est donc pas une manipulation, sauf à préciser que le manipulateur est toujours en même temps manipulé (sur le concept d’idéologie chez Marx, lire par exemple L’idéologie allemande, un texte de jeunesse).

Les patrons seraient des créateurs ?

Cette dimension idéologique réside aujourd’hui dans l’usage du verbe « créer » : les patrons seraient d’ingénieux créateurs, sans lesquels tout travail serait anarchique, désorganisé et improductif, étant entendu que lui seul possède l’intelligence de son travail. Cette nature thaumaturgique du patron légitimerait alors le fait que ses revenus soient (nettement) supérieurs à ceux de ses salariés (les inégalités sont aujourd’hui telles que nous n’avons plus de mesure pour nous les représenter : elles deviennent abstraites – faut-il rappeler que l’idée d’Henry Ford, que personne ne pouvait suspecter d’être un dangereux bolchevique, était de limiter l’écart de rémunérations entre salariés et patrons de 1 à 30 ?) Or, là est le sophisme : qu’il n’y ait pas d’emplois sans patrons, cela tombe sous le sens – c’est un pléonasme, une tautologie. Mais cela n’implique pas qu’il ne puisse pas y avoir de travail sans patrons.

L’emploi, en effet, n’est pas le travail, mais l’un de ses modes, l’une de ses expressions particulières, une expression historiquement déterminée. Lorsqu’il n’est pas un simple hobby, le travail est toujours collectif. Autrement dit, il implique un certain type d’organisation collective et de rapports sociaux entre les hommes. Ces rapports peuvent par exemple être de subordination (comme dans l’esclavage ou le servage) ou d’échange contractuel (comme dans le capitalisme où l’on vend sa force de travail contre un salaire).

Ce dernier mode d’organisation nous est le plus familier, mais il n’est pas le seul ! En ce sens, dire que les « patrons créent l’emploi » est tautologique, puisque ce que contient le mot « emploi » n’est rien d’autre que la façon particulière dont le capital organise le travail et donc assure son développement. Mais pour faire oublier la particularité de ce mode (et donc sa contingence : le fait qu’il pourrait par exemple être remis en cause), on invente, dans un curieux mélange d’économie et de théologie, la fable de la création…

L’emploi, l’un des modes du travail

Qu’est-ce, du reste, qu’un emploi ? L’emploi est le résultat de l’investissement d’un capital dans une force productive humaine, destiné à fournir une plus-value. Or, cette plus-value ne peut, en dernière analyse (si l’on accepte les analyses du Livre I du Capital de Marx), être réalisée qu’en rémunérant le salarié en-dessous de la valeur qu’il produit réellement. D’où par exemple l’obsession récurrente du « coût du travail », toujours trop élevé (pour les abonnés au Monde diplomatique, lire cet article très intéressant de L. Cordonnier sur le coût du capital). Ce que véritablement l’on cherche donc à « créer », c’est du profit et non de l’emploi. L’emploi n’est ici qu’un moyen que l’on n’hésite d’ailleurs pas à mettre à mal voire à détruire au nom du profit (ou de la fameuse « compétitivité » pour employer un mot cache-sexe).

La question n’est pas ici de savoir si un tel système est moralement condamnable ou pas. On peut à bon droit dire que le capitalisme, du moins dans sa période industrielle, a eu ses mérites en termes de progrès techniques et peut-être même moraux. Il s’agit juste de rappeler le sens des mots : par définition, il n’y pas d’emploi sans exploitation. Or, la formule « les patrons créent l’emploi » escamote cette réalité, sous l’effet envoûtant du verbe « créer ».

Justifier l’esclavage…

On objectera que l’exploitation est un mal nécessaire, qu’il en a toujours été ainsi, etc. Là encore, l’objection est tautologique. Elle signifie seulement que le rapport patron/salarié est nécessaire dans un monde capitaliste : l’objection est donc circulaire. Rappelons-le : l’emploi n’est pas le travail, mais l’un de ses modes.

L’esclavage par exemple était le mode antique du travail. Pour justifier l’esclavage, les Anciens concevaient l’esclave comme un homme qui, par nature avait besoin d’être protégé par son maître (pour entrer plus avant dans la logique de cette idée, rien n’est peut-être plus éclairant que les analyses de Hegel, dans la Phénoménologie de l’esprit, Tome I, IV, A – il s’agit de la fameuse “Dialectique du Maître et de l’Esclave”). L’esclavage se trouvait ainsi moralement justifié : d’exploitation violente, elle prenait la forme d’un échange juste. Or, ce qu’on entend parfois aujourd’hui, ressemble à s’y méprendre à ce vieil argument : « ne vous plaignez pas de vos bas salaires et soyez contents d’avoir un emploi, puisque vous n’en avez pas su en créer un ».

C’est vrai qu’on ne dit plus que l’incapacité à créer librement est naturelle… C’est déjà ça… Il apparaît ainsi aussi absurde de dire que les patrons créent l’emploi que de dire que le maître protège l’esclave. Dans les deux cas, c’est l’idéologie seule qui parle.

Stéphane Fischer
Professeur de philosophie

 
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