Société 

Viviane Schaller : une « lançeuse d’alerte » déterminée

actualisé le 22/09/2014 à 23h32

Spirochètes borrelia burgdorferi (Centers for Disease Control and Prevention, part of the United States Department of Health and Human Service / wikimedia / CC)

Spirochètes borrelia burgdorferi (Centers for Disease Control and Prevention, part of the United States Department of Health and Human Service / wikimedia / CC)

Accusée d’escroquerie par l’assurance maladie, la biologiste strasbourgeoise Viviane Schaller se qualifie de « lançeuse d’alerte ». A nouveau devant les juges la semaine prochaine, elle redira que la maladie de Lyme est bien plus présente qu’on ne le croit, et que l’accepter permettrait d’expliquer bien des pathologies, et accessoirement d’économiser des « milliards » à la Sécurité sociale.

« Je me battrai jusqu’au bout. S’il faut que je me ruine, je le ferai ». La détermination de Viviane Schaller questionne. Accusée d’avoir escroqué la Caisse primaire d’assurance maladie (CPAM) en modifiant le protocole de test pour détecter la maladie de Lyme, la biologiste strasbourgeoise, ancienne propriétaire du laboratoire Schaller rue Oberlin, étaye les raisons de son choix.

Un « écueil » dans les techniques de diagnostic

2006, Viviane Schaller explique que des médecins alsaciens l’interpellent parce qu’ils ne comprennent pas pourquoi des patients ont « les symptômes sur le plan clinique (de la maladie de Lyme, ndlr) alors que les réponses sérologiques sont négatives ». La pharmacienne-biologiste s’intéresse alors de près à cette question.

Érythème migrant typique, mais qui n'apparaît pas toujours (Photo Jongarrison / wikimedia / CC)

Érythème migrant typique, mais qui n’apparaît pas toujours pour qui est infecté par la maladie de Lyme. Le taux d’apparition varie beaucoup selon les sources (et les convictions), de 20 à 90%. (Photo Jongarrison / wikimedia / CC)

Pour Viviane Schaller, c’est l’existence de plusieurs souches bactériennes qui provoque des symptômes et des effets différents : tantôt des arthrites, des problèmes de peau, des problèmes neurologiques… Alors qu’aux États-Unis la souche burgdorferi est présente dans 95 % des cas diagnostiqués, l’Europe connaîtrait une quinzaine de souches différentes : afzelii, garinii, spielmani, valaisiana par exemple. La souche borrelia burgdorferi serait présente chez seulement 20% des cas dans nos régions selon la pharmacienne-biologiste.

Une seule souche dans les tests ELISA

Or, Viviane Schaller explique que le test ELISA des laboratoires bioMérieux – très répandus en France –  n’utilisaient jusqu’en 2011 qu’une seule souche : borrelia burgdorferi. Pourquoi utiliser qu’une seule souche ? Pour Viviane Schaller, c’est parce que les laboratoires ont fait le choix de produire les « protéines les plus immunogènes, c’est-à-dire constitutives des bactéries et qui provoquent le plus la fabrication d’anticorps de la part du patient », en pensant que cela créerait des « réactions croisées » entre les différentes souches.

Mais pour la biologiste, les souches « sont différentes les unes des autres et entraînent des anticorps spécifiques pour chacune d’elle. Comme on utilisait qu’une seule variété (dans les protocoles de diagnostic ELISA, ndlr), on passait à côté des autres ». Ainsi, Viviane Schaller affirme qu’un patient peut être positif pour une souche donnée et déclaré négatif à la maladie de Lyme pour une autre et être soigné pour d’autres pathologies.

Western Blot : « Une des quatre meilleures techniques au monde »

C’est la raison profonde pour laquelle Viviane Schaller utilise le test Western Blot, commercialisé en France par ALL-DIAG et fabriqué par Mikrogen, un laboratoire allemand. La biologiste en fait l’éloge :

« Je ai utilisé la technique Western Blot dans mon labo, j’ai essayé de comprendre ce qu’elle pouvait apporter pour répondre aux médecins qui me posaient des questions sur la validité des différentes techniques utilisées et cela m’a effectivement permis d’avancer. C’est une technique très sophistiquée, performante et pointue, spécifique à presque 100 %. Étant donné qu’elle est très chère, très coûteuse en temps, en réactif et en matériel, ce n’est pas rentable pour un laboratoire d’analyses d’utiliser la technique Western Blot. C’est pourquoi j’étais l’une des seules à le faire. Bien m’en a pris parce que ça a pris de l’ampleur. J’utilisais une technique très performante et qui donnait des résultats en corrélation avec la clinique pour la première fois ».

ELISA, Western Blot, quelle est la différence ?

ELISA pour Enzyme-Linked Immunosorbent Assay (méthode immuno-enzymatique), est une méthode dite quantitative. Ce procédé permet de détecter le taux d’immunoglobulines (notés Ig), c’est-à-dire les anticorps, en déterminant si la patient a été infecté par un micro-organisme.

Le test Western Blot est une technique par immuno-empreinte qui permet de rechercher des protéines antigéniques de façon spécifique. C’est une méthode dite qualitative est actuellement utilisée en complément au test ELISA.

BioMérieux ajoute deux nouvelles souches

En février 2009, la biologiste prend contact avec bioMérieux. Le laboratoire français semble intéressé par le problème soulevé par la biologiste. On notera d’ailleurs que dans les échanges d’e-mail qui nous sont parvenus, la CPAM questionne les laboratoires bioMérieux sur la baisse du seuil de positivité opérée par le laboratoire Schaller. BioMérieux, par l’intermédiaire d’une responsable qualité, déclare en 2010 que le laboratoire Schaller a eu une « démarche cohérente », expliquant d’ailleurs que ses remarques ayant pour sujet un manque de réactivité des tests ELISA sont en partie à l’origine de la sortie d’un nouveau test.

En 2011, deux nouvelles souches sont ajoutées au test ELISA : borrelia afzelii et borrelia garinii, permettant, selon la biologiste, d’élargir le spectre du diagnostic, en plus de séparer les IgM et les IgG (deux types d’immunoglobulines, donc d’anticorps, qui réagissent à la maladie de Lyme). Dans un courrier, les laboratoires bioMérieux insistent pour que Viviane Schaller utilisent désormais les nouveaux tests « plus en accord avec vos observations cliniques », lui rappelant qu’ils ont été « alertés » par la CPAM du Bas-Rhin sur la « modification des seuils de décision ».

Mais la biologiste n’est pas satisfaite pour autant : « J’ai été déçue parce que me suis aperçue qu’il y avait une meilleure correspondance (avec les diagnostics cliniques, ndlr) mais que ce n’était pas ça ». Sans trop entrer dans les détails techniques, Viviane Schaller estime qu’il manque encore des souches, fréquentes en Alsace : borrelia spielmanii et borrelia bavariensis, tout en estimant que le test ELISA détecte la quantité d’antigènes au lieu de déterminer lesquels avec précision.

À force d’insistance, les relations se dégradent. Sans que l’on puisse attester du témoignage de Viviane Schaller par des documents tangibles, la biologiste explique que la bascule dans la dégradation des échanges s’effectue en 2011 avec l’envoi d’une centaine d’échantillons de sérum destinés à comparer les résultats Western Blot avec les tests ELISA. Les laboratoires bioMérieux auraient considéré les échantillons comme mal conservés donc inexploitables.

Un blocage malgré des prises de contact

La loi des lanceurs d’alerte

Si Viviane Schaller se qualifie de « lançeuse d’alerte », c’est aussi parce qu’elle compte faire valoir à l’audience du 24 septembre la loi relative à l’indépendance de l’expertise en matière de santé et d’environnement et à la protection des lanceurs d’alerte, adoptée suite à l’affaire Irène Franchon (Affaire du Médiator) qui n’avait pas encore été rédigée lors de l’audience du 18 septembre 2012. Cette loi stipule notamment :

« Toute personne physique ou morale a le droit de rendre publique ou de diffuser de bonne foi une information concernant un fait, une donnée ou une action, dès lors que la méconnaissance de ce fait, de cette donnée ou de cette action lui paraît faire peser un risque grave sur la santé publique ou sur l’environnement. »

En parallèle de cette relation avec les laboratoires bioMérieux, Viviane Schaller dit avoir essayé de prendre contact avec « les responsables de cette pathologie en France » en 2011 à deux reprises, à savoir les professeurs Daniel Christmann, chef du service d’infectiologie au CHRU de Strasbourg et Benoît Jaulhac, responsable de la bactériologie au CHRU de Strasbourg et responsable du Centre national de référence des borrélioses. « Le problème, c’est qu’ils n’ont jamais voulu m’écouter, une fois une heure au téléphone avec Benoît Jaulhac et une autre fois à un congrès à Toulouse (Journées nationales d’infectiologie, ndlr) » précise Viviane Schaller, qui ajoute que ce « n’était pas suffisant pour parler du problème de fond ».

Pas question, pour eux, de changer de protocole de diagnostic affirme la biologiste. Quelle est la raison d’un tel blocage quand le débat fait rage ? « Ils défendent les techniques ELISA de bioMérieux » lance sans ambages Viviane Schaller, qui voit dans la fermeture administrative de son laboratoire, sa suspension par le conseil de l’ordre des pharmaciens et le procès en cours un acharnement dû à ses travaux sur le dépistage de la maladie de Lyme.

Selon Viviane Schaller, Benoît Jaulhac a été chargé de valider les techniques VIDAS Lyme, c’est-à-dire le test ELISA des laboratoires bioMérieux, à deux reprises : une première fois quand la technique ne disposait que d’une seule souche et une seconde fois en 2010, quand les souches afzelii et garinii ont été ajoutées à la souche burgdorferi. Dans une déclaration d’intérêts faite le 23 septembre 2011 à l’Institut de veille sanitaire, le professeur Jaulhac indique un « oui » dans la section « Intervention ponctuelles, rapports d’expertise » pour le test « Evaluation VIDAS Lyme 2  » en 2010. Pour la scientifique, cette déclaration traduit les liens de proximités voire de connivences entre les laboratoires bioMérieux et Benoît Jaulhac.

Déclaration d'intérêts à l'INVS par Benoît Jaulhac (Photo AB / Rue89 Strasbourg)

Déclaration d’intérêts à l’INVS par Benoît Jaulhac. Cliquez pour agrandir (Photo AB / Rue89 Strasbourg)

Contacté, Benoît Jaulhac affirme n’avoir « aucun » lien avec les laboratoires bioMérieux (ou autre). Ce n’est pas lui qui a été rémunéré affirme-t-il, mais son laboratoire, précisant qu’il n’y a rien d’anormal qu’un laboratoire soit rémunéré pour tester des techniques de diagnostic. Il ajoute que ses « comptes sont ouverts à la justice » et « qu’il n’y a eu aucun enrichissement personnel » dans l’opération. Il précise en outre que « le laboratoire de bactériologie de Strasbourg est un de celui qui travaille le moins avec bioMérieux en France ».

Maladie de Lyme, une maladie émergente… mais ancienne.

Année 1977. Comté de Lyme dans le Connecticut, États-Unis. Plusieurs cas de polyarthrite chez des enfants sont détectés et inquiètent les autorités de santé qui découvrent qu’ils ont tous été piqués par des tiques. En 1982, un scientifique, Willy Burgdofer, découvre des spirochètes dans l’intestin moyen des tiques. Leur nom est borrelia. Le scientifique montre que les antigènes de cette bactérie réagissent avec le serum des patients. Conclusion : les enfants étaient contaminés par des tiques. Sa découverte sera publiée dans le New England Journal of Medecine en 1983. La maladie sera appelée maladie de Lyme et la bactérie appelée borrelia burgdorferi, en l’honneur du scientifique.

On notera que la maladie est considérée comme une maladie émergente, c’est-à-dire non évoquée dans la littérature ancienne, mais ne serait pas nouvelle… En effet, Ötzi, la momie humaine retrouvée dans les Alpes autrichiennes, âgée de 5 000 ans, a été infectée par la maladie de Lyme. C’est la plus ancienne trace d’infection par cette bactérie.

La maladie de Lyme, mère de tous les maux

Pourquoi une telle ténacité de la part de la biologiste ? La grande conviction de Viviane Schaller, c’est que la maladie de Lyme serait responsable de « très nombreuses pathologies qui expliqueraient sous un tout autre angle les pathologies connues », de « l’autisme au Parkinson en passant par les scléroses en plaque, l’Alzheimer, les polyarthrites rhumatoïdes, les thyroïdites de Hashimoto, les dépressions, les problèmes de fibromyalgie, les problèmes de paresthésie ».

Pour Viviane Schaller, « cette bactérie a la propriété de traverser tous les tissus, y compris osseux ou cartilagineux, quand ça lui prend, quand le terrain est fragilisé », précisant que les porteurs sains existent et peuvent « réveiller la pathologie en cas de traumatisme ou de choc », le système immunitaire « s’affaiblissant et faisant apparaître les premiers symptômes ». Cela, d’autant plus que la maladie de Lyme serait adepte du camouflage et chaque personne réagirait différemment, de quelques douleurs passagères à un handicap chronique :

« Il y a une grande variabilité des symptômes, immédiats, tardifs ou sporadiques qui fait que c’est très difficile à cerner ; la bactérie a une grande capacité à apparaître et à disparaître, toucher tous les organes, sans qu’elle puisse être visualisée dans le sang, capable de changer de taille de 1 à 100, passant sous les microscopes ».

Plus encore, si la bactérie peut traverser les tissus, Viviane Schaller prévient avec gravité : « la maladie peut se transmettre entre une mère et son foetus » (une affirmation que le Pr Jaulhac dément). Si la transmission par le sang est possible, alors on peut craindre un nouveau scandale du sang contaminé, comme le défend également l’association Lyme sans frontières. Et pour en connaître l’ampleur, il faudrait en accepter l’hypothèse argumente Viviane Schaller.

Un nouveau paradigme médical ?

Selon Viviane Schaller, « le corps médical s’est forgé sur des pathologies dont on ne connait pas le cause : ce sont des pathologies dont on va traiter les symptômes. Et ces symptômes sont traités avec des médicaments qu’on a mis au point petit à petit ». Mais il y a un hic : « Aujourd’hui on se rend compte qu’il y a un problème infectieux qui est en train d’exploser, qui provoque toutes sortes de pathologies dont on apprend en fac que ça se traite par les symptômes et que si on ne connait pas l’origine bon… eh bien tant pis. Et maintenant, on apprend que toutes ces pathologies ont peut-être des origines infectieuses, en particulier Lyme ».

Viviane Schaller n’hésite pas à parler de « véritable révolution » :

« Le corps médical, à qui ont a bien enseigné des choses ancrées dans l’esprit, brusquement, voit un truc qui est explosif, qui existe depuis très longtemps, et qui expliqueraient toutes les pathologies qu’il a apprises. Ce n’est pas concevable. Il y a un problème d’acceptabilité du phénomène. Et puis de courage face à cette donnée nouvelle. »

Un « problème de santé public », couplé à un problème financier. Car Viviane Schaller l’assure : si Lyme peut expliquer d’autres pathologies, alors ce serait « des milliards » qui pourraient être économisés par l’assurance maladie, comme elle l’a déjà prétendu à la barre.

Aller plus loin

Sur Rue89 Strasbourg : tous nos articles sur la maladie de Lyme et notre dossier.

L'AUTEUR
Alexis Bross
Alexis Bross
Pigiste tout-terrain (et amphibie), attiré par l'ailleurs, passionné par l'autre, aimant porter le chapeau.
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