Chroniques d'un Marocain à Strasbourg
Étudiant marocain poursuivant à Strasbourg un cursus d'islamologie et d'études persanes, Soufiane Sbiti livre ses impressions sur sa nouvelle vie dans la capitale alsacienne et en France.
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Vu du comptoir, que peut-on apprendre et dire de quelqu’un ?

Derrière un bar, on se retrouve automatiquement dans la position du confident. Parfois, c’est pénible mais parfois, on en sort transformé. Comme lorsque j’ai rencontré Pierre dans ce bar du quartier Gare de Strasbourg…

Étudiant en islamologie à Strasbourg, j’ai travaillé pendant quelques semaines dans un bar du quartier Gare pour financer mes études. Dans les films, il y a ce cliché du barman qui est continuellement à l’écoute des malheurs des gens. Il m’a fallu avoir ce travail pour m’en assurer : c’est tellement vrai, et quoi que cela soit plaisant à un moment, il s’avère bien difficile pour un barman de prendre ses distances des histoires d’hommes et de femmes qu’il a devant lui. Je ne suis pas cet observateur détaché, il m’est impossible de l’être. Peut-être que ma posture est celle de cet homme solitaire résidant dans un pays et une ville qu’il ne connaît pas et qui s’attache à ces êtres, souvent anonymes, qui font son quotidien.

Un Marocain à Strasbourg

Jeune journaliste marocain, Soufiane Sbiti fait une pause dans sa carrière pour étudier, à Strasbourg, l’Islam et le persan. Rue89 Strasbourg lui a proposé de partager son regard sur la capitale alsacienne et la France.

P.F.

Il y avait donc Pierre, appelons le ainsi. Habitué du comptoir, ne dépassant pas la cinquantaine. À première vue, le bonhomme n’avait rien de particulier : anodin et si vous étiez de passage au bar, il n’avait pas de quoi vous surprendre. Mais pourtant, travaillant dans ce bar du quartier de la Gare, j’allais être bouleversé pendant mes premières nuits de service, j’allais errer entre la déprime et la compassion à chaque fin de soirée, réfléchissant aux détails de la vie de ce Pierre que je ne connaissais pas. Il allait également m’inspirer, me pousser à écrire, à l’imaginer gesticulant dans un film et dépeint dans un livre.

Pierre cherchait ses mots… pour dire des choses intéressantes

Pierre était assez singulier, pas comme ces alcooliques qui venaient se poser au comptoir et qu’on pouvait aisément croiser à tout chemin. Son physique était imposant, tous ses cheveux étaient blancs, à lunettes qu’il est, et sous l’emprise de l’alcool, Pierre parlait difficilement, cherchant ses mots à chaque fois et peinant à les articuler convenablement, mais cela ne l’empêchait pas de dire des choses intéressantes sur l’actualité, la vie, l’art et la musique.

Chaque soir, lorsque vers 3 heures du matin je fermais le bar, Pierre me proposait de mettre une musique du répertoire classique. Il voulait l’écouter tout en vidant ses derniers pintes. D’habitude, je cède peu à la demande des clients lorsqu’il est question de musique. Et pourtant, pour Pierre, pour sa demande polie et pour ce « merci pour la musique » qu’il me lança une fois vers 5 heures du matin, tard la nuit, alors qu’il était le tout dernier client après la fermeture, pour ça, je ne pouvais pas dire non. Je voulais au moins lui servir de quelque chose.

D'un côté à l'autre du comptoir, qu'est-ce qui se transmet ? (Photo Visual Hunt / cc)

D’un côté à l’autre du comptoir, qu’est-ce qui se transmet ? (Photo Visual Hunt / cc)

Pas de sources affirmées… mais une connaissance étonnante

De la musique il m’en parlait souvent, liant chaque symphonie avec un événement historique, parlant ensuite de ce même fait, s’y étalant comme l’aurait fait un professeur d’histoire. Pourtant Pierre n’avait pas fait de grandes études. Quelques petites années en marketing après son bac m’avoua-t-il un de ces jours, mais cela ne l’avait pas résigné à lire de lui-même, documentaire ou livre, il n’épargnait rien, tout ceci pour sa propre culture.

Je me rappelle aussi de nos premières discussions. Pour une personne qui disait ne pas accéder souvent à Internet, Pierre, par un soir plutôt calme, se mit à me poser des questions pointues sur l’actualité marocaine : « où en-est le blocage gouvernemental ? », « pourquoi la monarchie n’aime pas les islamistes ? », des questions que seul un observateur assidu de l’actualité marocaine pourrait poser, tant les médias français n’en parlent pas souvent.

Ce bistrot, c’est chez lui

Du temps, il en avait, même chose pour la solitude à laquelle il n’est pas étranger : né sous X, il n’a pas de parents ni de frères, et encore moins de femme à aimer ou d’enfants à chérir. En arrêt maladie, sa routine consiste à errer entre chez lui et ce bar de quartier. D’ailleurs, c’est à ce bistrot où Pierre peut vivre ses seuls moments de sociabilité, avais-je compris bien rapidement. À celui qui l’abordait, le bonhomme aux cheveux blancs n’hésite pas à se lier et à lui parler de tout et de rien.

Il connait d’ailleurs le moindre client habituel et s’étonne de l’irruption de nouveaux clients au bar. Comme si toute personne franchissant le palier entrait en réalité chez Pierre, dans sa propre maison dans laquelle le propriétaire aurait un droit de regard sur tous ceux qui venaient le visiter.

Sa solitude a également des relents de dépression certaines fois. Le bar où j’officiais est donc là pour l’aider. Autre chose étonnante chez lui, notamment pour une personne fortement alcoolisée, à aucun moment, Pierre ne dérangeait une cliente. Les fois où il parlait à une jeune femme, c’était pour lui poser une question quelconque ou répondre à une interrogation. Un vrai gentleman dans ses rapports, tout autant lorsqu’il s’agissait de défendre une cliente contre l’insistance d’un autre.

Entre 3 et 9 pintes, uniquement des Météor Pils

Sa consommation s’échelonne entre 3 et 9 pintes de bière, des Météor Pils. La quantité varie en fonction de la prise de ses médicaments ou non. Dans l’affirmative, mélangés avec de l’alcool, ce qui n’est pas très recommandé, Pierre ne se gêne pas pour piquer un petit somme sur le comptoir, en début de soirée ou à la toute fin, peu lui importe. Quant aux pourboires, il ne m’en a jamais donné et paie toujours ce qu’il a à payer. Pour ce qui est des bières que je pouvais lui offrir, il les acceptait chaleureusement à chaque fois, ne se gênant pas le moins du monde d’autant de sympathie que je pouvais manifester, chose assez rare durant mon service.

Et puis en regardant presque chaque soir de mon service ce Pierre, bonhomme dont mon chemin n’aurait techniquement pas pu croiser le sien, je me prêtais au jeu de l’imagination. Pierre aurait fait un bon personnage, assez intéressant, peut-être pas pour un roman, mais plutôt pour un film. Il aurait merveilleusement pu être joué par un Depardieu, à la carrure imposante, au verbe difficile une fois sous l’emprise de l’alcool. Sa routine, même aussi peu extraordinaire, peut être intéressante. Elle nous en apprendrait un peu sur la solitude.

Est-il rongé par la monotonie ?

Pierre est assez vieux, malade et rongé par la monotonie d’un quotidien qui se résume à vider ses verres et à parler de tout et de rien avec n’importe qui. Je ne sais pas s’il s’était imaginé autre chose dans une vie. Il m’a dit qu’il souffrait d’une maladie psychologique, peut-être alors que le pire est derrière lui, et que le vide quotidien, même monotone et insouciant, est pour lui reposant, bien mieux que ce qu’il avait eu à vivre. Peut-être pensait-il à ça à chaque fois qu’il lui arrivait de finir sa bière. Ce sont là des questions que j’aurais bien aimé lui poser. J’étais barman, lui client. J’étais jeune, lui plutôt grand, la cinquantaine me semble-t-il.

Je disais que sa vie, celle de Pierre, je voudrais bien la scruter, comme une espèce de voyeur. Voir comment son visage se dessine lorsqu’il rentre seul chez lui à chaque fois après avoir été au bar, je voudrais bien voir ça. Je voudrais savoir comment il prend son temps pour mettre son pyjama, comment il se brosse les dents avant de prendre ses derniers médicaments. A-t-il quelque chose d’important le lendemain ? Je ne pense pas.

Boit-il chez lui ? C’est là aussi une bonne question, je pense que non, les seules fois où il doit boire c’est à ce bar du quartier de la Gare, c’était pour voir les gens qu’il voit souvent et leur parler de musique, c’est pour écouter la musique et pour parler des fois d’Histoire, voire même apprendre quelque chose de la vie, du monde et de ce qui s’y passe, ce monde qui est loin de lui, ce monde qu’il ne connaît pas et qu’il n’aura sans doute jamais la possibilité de visiter.

Comment ne pas trahir ?

Je me posais toutes ces questions à chaque fin de service et je me disais que cela aurait pu être un très bon film. Peut-être avant un livre, pourquoi pas. Il s’agirait de décrire les moindres petites choses de la demeure de ce Pierre que je ne connais pas, mais qui m’a profondément marqué durant ces quelques semaines de service. Le faire n’est pas une tâche facile. La description qu’on pourrait faire de Pierre n’est pas que physique, elle est avant tout sentimentale, il s’agirait de parler de compassion, de vie humaine.

Le quotidien de Pierre me frappe, échantillon d’une misère humaine quotidienne. À vrai dire, avec le temps, je ne sais toujours pas s’il est facile de faire ça : parler de quelqu’un, parler de ce qu’on ressent pour quelqu’un, face à quelqu’un… Il faudrait être précis, ne pas exagérer un aspect, ne pas en oublier un autre… Être fidèle. Aussi être courageux face à soi-même, dépasser ses peurs et parler d’une personne qu’on ne veut pas trahir. Je ne voudrais pas trahir Pierre, il ne mérite pas ça, il a déjà assez de soucis comme ça, assez de réflexions qui doivent le tuer à petit feu, des pensées sur sa vie et le sens qu’il lui accorde.

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L'AUTEUR
Soufiane Sbiti
Ancien journaliste à Casablanca et Rabat, j'étudie l'islamologie à Strasbourg. Ici, il sera essentiellement question de chroniques de ma vie quotidienne dans un pays et une ville que je découvre petit à petit.
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