Le Cambodge, pays de survivants de l’enfer des Khmers rouges
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Le Cambodge, pays de survivants de l’enfer des Khmers rouges

En arrivant au Cambodge, j’ai eu du mal à réaliser que chaque habitant de quarante ans et plus était un témoin , un survivant d’un des génocides les plus récents et meurtriers de la planète. Le génocide Khmer rouge n’est pas si loin ; il a laissé derrière lui un pays en ruines qui tente doucement de se reconstruire.

Je suis au Cambodge et on ne peut pas visiter ce pays sans évoquer la guerre civile et le génocide des Khmers rouges. Tout a débuté pendant la guerre du Vietnam, les Américains ont bombardé le Cambodge pour lutter contre les voies d’approvisionnement du Viet-Cong. De nombreux civils périssent et en mars 1970, le roi Norodam Sihanouk est renversé par un coup d’état militaire. S’en suit une guerre civile entre le nouveau gouvernement contre la guérilla des Khmers rouges. Cette dernière finit par l’emporter en avril 1975, portant au pouvoir leur dirigeant Pol-Pot.

S-21 : un lycée transformé en centre de détention et de torture

Les Khmers rouges appelés aussi Parti du Kampuchea démocratique avait comme idéologie de constituer une société uniquement agraire, sans classes sociales. Ils pensaient que les gens devaient travailler dans les champs et n’avaient rien à faire en ville. Aussi, leur premier objectif a été d’évacuer « le peuple nouveau » des villes afin de l’envoyer travailler dans les campagnes avec « le peuple ancien », les paysans. Phnom Phen va ainsi être vidée en trois jours, ainsi que toutes les autres villes du pays, abandonnées telles des villes fantômes.

C’est dans un ancien lycée que les Khmers rouges ont installé leur bureau de sécurité : le S-21, aujourd’hui devenu un musée qui rappelle les horreurs qui y ont été perpétrées pendant 4 ans. Retranché du monde extérieur par des murs surmontés de fils barbelés, ainsi qu’une tôle ondulée, le peu de paysans qui travaillaient aux alentours, l’appelait : « là où les gens entrent mais ne sortent jamais ».

Le regard d’un prisonnier, entassé avec les autres.

Lieu ultra secret, les prisonniers y étaient transférés par camion, poignets ligotés et yeux bandés. Ils y étaient ensuite détenus pendant des semaines, parfois des mois, torturés trois fois par jour, afin d’avouer les crimes fictifs dont on les accusaient. Pol-pot dans sa logique de purification, faisait arrêter les intellectuels, professeurs, étudiants, docteurs les religieux, les étrangers, toute personne ayant des lunettes, une peau blanche, des mains soignées, ou tout autre caractéristique pouvant prouver l’appartenance à une classe sociale aisée ou cultivée.

Accusés de trahison, d’avoir traité avec des gouvernements étrangers, le KGB, la CIA… La majorité des prisonniers ignoraient tout des charges retenues contre eux lors de leur arrestation, mais ils étaient torturés jusqu’à ce qu’ils confessent les crimes dont ils étaient accusés et qu’ils donnent les noms de leurs voisins, de leurs amis, de leur famille.

Sommier en fer où étaient enchaînés les prisonniers afin de se faire torturés. Boîtier de munitions servant pour les excréments. (Photos Emma Schneider)

Cellule de torture, au S-21.

Les tortionnaires divisaient le travail en trois phases. Lorsque le prisonnier n’avouait rien devant le groupe de tortionnaires appelés « les gentils », il passait devant « les chauds » puis « les mordants ».

Dans le bâtiment A, dont les trous d’aération avaient été comblés afin que les cris ne s’entendent pas de l’extérieur, ont été aménagées dix chambres. Dans ces dix chambres, se trouvait un sommier en fer, auquel était enchaîné le prisonnier. Il y était passé à tabac, les ongles arrachés à la pince, ou encore soumis à la méthode des décharges électriques entre autres dans les oreilles, jusqu’à ce qu’il finisse par dire ce que les tortionnaires voulaient entendre et à signer des aveux.

Torture et réveils par excréments

À l’extérieur du bâtiment, on peut encore voir les barres qui servaient de barres de gymnastique au lycée et qui ont été transformées en instrument de torture par les Khmers rouges. Ces derniers y attachaient les prisonniers par les pieds, la tête en bas, les frappant jusqu’à ce que ceux-ci s’évanouissent, puis les forçant à reprendre conscience en leur plongeant la tête dans une bassine d’excréments.

Il était cependant formellement interdit aux tortionnaires (souvent des enfants de même pas 20 ans, endoctrinés par le parti) de tuer les prisonniers. Aussi tout avait été mis en place pour les empêcher de se suicider.

Règlement imposé par les tortionnaires dans la prison S-21.

Les cellules des prisonniers, à la s-21.

Dans le deuxième bâtiment, composé de minuscules cellules, où les prisonniers étaient détenus à 3 ou 4 pendant leur temps de « repos » entre les diverses sessions de torture, des barbelés ont été étendus après qu’un prisonnier se soit jeté du rebord alors qu’il était emmené aux salles d’interrogatoire. C’est seulement après avoir fait ses aveux, et avoir été forcé à donner d’autres noms, que le prisonnier était envoyé à une vingtaine de kilomètres de là, de nuit, vers Choeung Ek, appelé aussi les Killing Fields.

Bâtiment contenant les cellules, barbelé afin d’éviter les suicides.

3 à 4 prisonniers étaient détenus par cellule.

Les Killing Fields, jusqu’au bout de l’horreur

Après leurs aveux, les tortionnaires disaient aux prisonniers qu’ils allaient être amenés dans un nouveau lieu de vie. Mais ils étaient embarqués dans des camions qui roulaient de nuit (afin de ne pas être remarqués) vers Choeung Ek, un camp d’extermination situé au milieu des champs. A la sortie du camion, les prisonniers, hommes, femmes, enfants, étaient directement amenés au bord d’une fosse où on les faisaient s’agenouiller. C’est à cet instant, que les bourreaux allumaient d’énormes projecteurs, puis enlevaient le bandeau des yeux de leur victime, avant de la tuer à coup de hache, d’essieu, de marteau, de machette, ou en l’égorgeant avec les feuilles tranchantes des palmiers à sucre. Les balles de fusil revenaient trop cher. Les corps étaient ensuite recouverts de DDT, un insecticide, pour achever le travail sur les personnes encore agonisantes, et aussi pour recouvrir l’odeur.

Une des centaines de fosses communes découvertes au Killing Fields.

« Il vaut mieux tuer un innocent par erreur, que d’épargner un ennemi », telle était la philosophie de Pol-Pot.

Pour ne pas attirer l’attention des paysans travaillant dans les champs alentours, des enceintes avaient été installées et des chants khmers étaient diffusés lors des exécutions. Aux Killing Fields que l’on peut aller voir aujourd’hui en tant que mémorial, une centaine de fosses ont été découvertes et il arrive encore que des ossements remontent lors des journées de pluie.

Tout aussi atroce, on y retrouve un arbre , qui servait à l’exécution des bébés et des enfants en bas-âge. Les khmers rouges les saisissaient par les pieds et leur éclataient le crâne contre l’écorce. Des morceaux de cervelle et des cheveux y ont été retrouvés. Mais pourquoi s’en être pris à des enfants ? Pol Pot disait : « pour se débarrasser de la mauvaise herbe, on doit aussi se débarrasser des racines ».

Au Killing Fields, cet arbre servait à tuer les bébés et enfants en bas-âge.

En 1978, le nombre d’arrivées de prisonniers s’est intensifié, allant jusqu’à trois cent personnes quotidiennement. Certains d’entre eux étaient ainsi parqués dans une remise, enchaînés jusqu’au lendemain, le flux trop nombreux empêchant leur exécution immédiate. Sous les ordres du général Douch, les prisonniers étaient répertoriés dans des registres, à S-21 puis aux Killing Fields, afin de s’assurer que tout le monde soit bien exécuté.

Représentation de la remise dans laquelle étaient gardés les prisonniers prêts à être exécutés.

1,7 million de morts en quatre ans

Le 7 janvier 1979, les Khmers rouges furent chassés du pouvoir par les troupes vietnamiennes alliées des Cambodgiens ayant fait défection à Pol-pot. Deux jours s’écouleront avant que les libérateurs ne découvrent S-21. Le personnel avait fui, en ayant au préalable détruit une partie des archives. Quatorze corps ont été découverts, abandonnés là à la va-vite. Sans aucun doute, les prisonniers qui étaient interrogés à ce moment là et qui ont été achevés par les tortionnaires dans la précipitation de quitter les lieux.

Entre 12 000 (archives retrouvées) et 20 000 personnes (archives non-retrouvées) ont été emprisonnées à S-21, lieu le plus secret d’un réseau de 196 prisons. Il n’y a eu que 12 survivants confirmés. Sous le régime de Pol-pot, 1,7 million de cambodgiens (chiffre évalué de nos jours comme le plus crédible) sont morts, soit un quart de la population cambodgienne.

Des crânes retrouvés dans les fosses communes des Killing Fields, exposés aujourd’hui dans le mémorial.

Fin de vie tranquille pour Pol-Pot

Malgré toutes les horreurs commises, certains des responsables n’ont quasiment pas été inquiétés.

Alors que la communauté internationale est dans l’expectative, certains Cambodgiens ayant réussi à fuir témoignent des atrocités. Ils ne seront que moyennement écoutés. Ambassades, journalistes, politiques, personne ne sait vraiment ce qu’il se passe au Cambodge mais tout le monde s’interroge. Après l’invasion vietnamienne, Pol pot a fui vers la frontière thaïlandaise en pleine jungle avec ce qu’il reste de Khmers rouges, sans être inquiété davantage. Il restera le leader du Parti du Kampuchea démocratique pendant les  vingt années suivantes. Puis, il finira assigné à résidence après la séparation de son parti, finissant ses jours, un an plus tard à l’âge de 73 ans.

Aussi surprenant que cela puisse paraître, la communauté internationale n’a à aucun moment applaudi l’intervention vietnamienne. Nous sommes en pleine guerre froide et les USA soutiennent les anciens membres du régime contre les nouveaux occupants communistes vietnamiens, alliés de l’URSS. Le procès de Douch à quant à lui été ouvert en 2008 seulement. Converti au catholicisme, il a imploré le pardon pour tous ses crimes. Puis condamné à trente ans, il a fait appel, récoltant finalement la perpétuité.

« Cela fait de nombreuses années que j’attends d’entendre ces mots de la bouche de Douch. […] Je pensais qu’il avait réalisé avoir tué des gens mais qu’il ne serait jamais un jour en mesure de dire cela. C’est la raison pour laquelle lorsque je l’ai vu pleurer à Tuol Sleng, je lui ai dit cela. Je ne vais cependant pas laisser quelques larmes faire oublier les âmes de milliers de personnes qui ont été exécutées à Tuol Sleng. » Chum Mey, survivant du S-21.

Et je me demande si l’horreur, c’est de voir ses visages émaciés, visages d’enfants, d’hommes, de femmes, de bébé parfois, ou si c’est de se dire qu’il y en a d’autres dont les photographies ne sont même pas présentes.

« Je pense à toutes ces victimes qui attendaient qu’on vienne les aider et qui ont tenu le plus longtemps qu’elles pouvaient, alors que personne n’est jamais venu, » témoignage au procès de Douch, d’une française, fille d’une victime du S-21.

Crânes répertoriés selon la méthode d’assassinat.

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Emma Schneider
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