Conserver le dialecte alsacien, « des fois, j’ai l’impression que tout le monde s’en fout »
Société 

Conserver le dialecte alsacien, « des fois, j’ai l’impression que tout le monde s’en fout »

actualisé le 11/06/2019 à 20h19

D’après une étude de l’Olca datant de 2012, l’Alsace compte 600 000 locuteurs du dialecte alsacien, majoritairement âgés de plus de 60 ans. Pour lutter contre la perte de transmission, plusieurs organismes proposent des cours à Strasbourg, mais sans grand succès ni soutien.

En Alsace, 600 000 personnes sont capables de s’exprimer en alsacien d’après une étude de l’OLCA (Office pour la langue et la culture d’Alsace) datant de 2012. Des chiffres « rassurants » selon Clément Dorffer, étudiant en dialectologie alsacienne à l’Université de Strasbourg et professeur d’alsacien à l’OLCA :

« Le dialecte est encore bien présent dans la région. On parle beaucoup plus l’alsacien ici que le breton en Bretagne. On ne s’en rend pas forcément compte dans une grande ville comme Strasbourg, mais énormément de personnes utilisent la langue régionale tous les jours ! »

En fait, ce qui inquiète vraiment les défenseurs du dialecte, c’est l’âge de ceux qui le parlent encore : d’après la même étude, 74% des 60 ans et plus sont dialectophones, contre seulement 12% des 18-29 ans. D’après Sabine Lapp, qui donne des cours d’alsacien, transmettre le dialecte aux jeunes générations est urgent :

« Si on l’apprend aux plus jeunes maintenant, c’est eux qui le transmettront ensuite, ça commence par là ! Je crois que les Alsaciens ne se rendent pas compte que la langue se perd. Des fois, j’ai l’impression que tout le monde s’en fout, alors que ça fait partie de notre identité. »

Peu d’élèves dans les cours d’alsacien

À Strasbourg, plusieurs associations ont mis en place des cours pour conserver l’alsacien. Comme tous les lundis, Clément Dorffer anime le cours niveau débutant à l’OLCA. Debout devant une grande table, il demande aux participants comment s’est passé leur week-end et note quelques mots clés au tableau. Mais, face à lui, il n’a que deux élèves. La semaine précédente, il n’y en avait qu’un… Clément Dorffer déplore ce manque d’intérêt pour le dialecte :

« Au départ, on était une dizaine. Maintenant, il n’y a plus que quatre élèves réguliers. Souvent, les gens disent que l’alsacien doit être conservé mais ils ne prennent pas d’initiatives. Il y a beaucoup d’hypocrisie. Je rencontre plein de gens qui me disent qu’ils aimeraient l’apprendre mais ils ne s’inscrivent jamais aux cours. »

Au Troquet des Kneckes, les « élèves » de Sabine Lapp apprennent le langage du quotidien en alsacien : nourriture, boissons, formules de politesse… (Photo CL / Rue89 Strasbourg / cc)

Le mardi soir, c’est au tour du bar Le Troquet des Kneckes d’accueillir des leçons d’alsacien. Autour de la table, sept élèves, bière à la main, trinquent en rigolant : « s’gilt ! » Ici, tous les mardis, Sabine Lapp anime un atelier ludique pour enseigner les bases de l’alsacien. Depuis 2015, elle le fait bénévolement :

« J’ai proposé au Troquet de faire des cours gratuits parce que je me suis rendue compte que l’alsacien est une langue qui se perd. Il y a un manque de moyens, on n’a pas de soutien de l’État et la priorité est donnée à l’allemand dans l’enseignement à l’école. »

« Toute ma famille parle alsacien, mais personne ne me l’a jamais appris »

En plus des ateliers au Troquet des Kneckes, Sabine Lapp anime des cours au Centre culturel alsacien. En attendant ses six élèves du jeudi soir, elle fait le tour de la salle et pointe du doigt une affiche pour la préservation de la langue régionale datant de 1975. « Vous voyez à quel point ce combat date ! », s’exclame-t-elle avant de poursuivre :

« Je ne comprends pas tous ces gens qui défendent la culture et la langue régionale et qui, en réalité, ne parlent pas un mot d’alsacien. Moi, j’ai tout de suite appris l’alsacien à mes filles, on le parle en famille. Il n’y a que comme ça qu’on peut sauver le dialecte, en le transmettant. »

Affiche « Apprenez l’alsacien à vos enfants ! » Le grand-père répond au petit garçon : « Tu sais, mon garçon, quand les cigognes volent au-dessus de l’Alsace, elles entendent parler français partout. Alors elles pensent qu’elles ne sont pas arrivées et continuent leur trajet. » (Photo CL / Rue89 Strasbourg / cc)

Émilien, 18 ans, est élève à l’Olca. Il va au lycée à Bischwiller, mais vient tous les lundis soirs à Strasbourg pour les cours d’alsacien pour débutants. L’idée lui est venue toute seule, à force d’entendre le dialecte autour de lui :

« Toute ma famille parle alsacien mais personne ne me l’a jamais appris. Au lycée, aucun de mes amis ne le parle. C’est ma région, j’ai vraiment envie d’apprendre notre langue et de continuer à la transmettre. »

Émilien n’est pas le seul dans cette situation. Les parents ne sont plus que 56% à transmettre l’alsacien à leurs enfants, d’après l’étude de l’Olca. Pour Pascale Erhart, directrice du département de dialectologie alsacienne et mosellane à l’Université de Strasbourg, cela s’explique par l’histoire de la région :

« Avant la Seconde guerre mondiale, l’alsacien était le lien intergénérationnel et la langue du quotidien. Après la guerre, il y a eu un slogan qui disait “C’est chic de parler français” et avec la stigmatisation, le français a progressivement remplacé l’alsacien. Maintenant, c’est difficile de changer les représentations des locuteurs et de leur dire de transmettre la langue quand on leur disait l’inverse il y a quelques années. »

« La langue des ploucs »

Sabine Lapp, dont les parents et grands-parents parlaient alsacien, se souvient de ce sentiment de honte vis-à-vis de la pratique du dialecte :

« Chez moi, tout le monde parlait alsacien. Ils ont continué à le parler après la guerre, mais il y avait un sentiment de honte : on identifiait l’alsacien à l’allemand et à l’ennemi. Et puis, on va se le dire, même aujourd’hui quand je parle alsacien dans la rue, on me regarde bizarrement. C’est la langue des ploucs ! »

Depuis la rentrée 2017, des écoles de l’association ABCM Zweisprachligkeit tentent de lutter contre la disparition du dialecte en proposant un enseignement en immersion complète dans trois classes de maternelle. Les élèves sont d’abord accueillis en alsacien avant de passer à l’allemand standard. Mais ils se sont également heurtés aux idées reçues sur le dialecte, comme l’expliquait Pascale Lux, vice-présidente des écoles ABCM, dans un article de Rue89 Strasbourg en décembre 2017 :

« Nous avons dû convaincre les parents. Dans les autres régions je pense que c’était plus facile. En Alsace, il y a une sorte de blocage avec l’alsacien, voire une honte, de l’accent par exemple. Pour beaucoup, l’alsacien c’était une langue pour les paysans. À l’époque, quand les enfants parlaient alsacien à l’école, ils étaient punis. Nous avons dû mener un combat contre ces idées reçues. »

L’allemand remplace l’alsacien

Depuis les années 1980, l’enseignement de la langue régionale dans ses formes standard (l’allemand) et dialectales (l’alsacien) est prévu par les textes de l’Éducation nationale. Mais l’alsacien n’a jamais réussi à trouver sa place aux côtés de l’allemand à l’école, d’après Pascale Erhart :

« Il est bien plus simple d’enseigner une langue standard qu’un ensemble de variétés dialectales. Les enseignants sont formés à l’enseignement-apprentissage de l’allemand et non de l’alsacien. C’est une langue transmise depuis 1 000 ans mais elle n’a jamais été une langue de scolarisation. À cela s’ajoutent tous les a priori des parents et des enseignants sur le fait qu’un dialecte ne serait pas une langue, que l’alsacien ne sert à rien… »

À l’Olca, les élèves réguliers sont seulement entre deux et quatre dans le cours débutant du lundi soir, selon les semaines.

Bénédicte Keck, chargée de mission à l’Olca, fait le même constat :

« Le trilinguisme français-allemand-alsacien est un atout de la région, et on est en train de le perdre car l’allemand remplace l’alsacien. Pourtant, moi je parle alsacien et je n’ai pas besoin de l’allemand du tout. En Suisse, en Allemagne, tout le monde me comprend ! »

Ni budget, ni volonté politique

Pour changer cette vision des choses, l’Olca multiplie les initiatives : portail d’informations en ligne sur l’alsacien, cours dans leurs locaux, livrets sur la langue glissés dans tous les carnets de naissance en Alsace chaque année…

Une application avait même été créée en 2011, iYo, destinée aux jeunes afin de leur apprendre des expressions modernes en alsacien. À l’époque, la Région avait accordé un budget de 20 000€ à l’Olca pour réaliser l’application. Problème : 20 000€ supplémentaires étaient nécessaires pour poursuivre la mise en circulation de iYo. Faute de moyens, le projet a pris fin. Pour Bénédicte Keck, plus de budget et un engagement politique sont nécessaires pour sauver le dialecte :

« La région et le département sont notre principale source de revenus, certes, mais cela représente à peine 0,1 % du budget régional… C’est bien la preuve qu’il n’y a pas de politique linguistique d’envergure en faveur de la langue régionale. Ce budget ne sert qu’à saupoudrer des actions, maintenir à peu près sur pieds ce qui existe… Mais pas à regagner des locuteurs ni un vrai statut pour la langue ! Ce sont des soins palliatifs ! »

L'AUTEUR
Cassandre Leray
Cassandre Leray
Journaliste stagiaire à Rue89 Strasbourg d'avril à juin 2019.

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