Et si des péniches sur l’Ill remplaçaient les camions à Strasbourg ?
Economie 

Et si des péniches sur l’Ill remplaçaient les camions à Strasbourg ?

L’Eurométropole de Strasbourg et Voies Navigables de France ont lancé un appel à projets pour trouver un utilisateur à la plate-forme logistique du quai des Pêcheurs. L’objectif : développer une navette fluviale quotidienne pour approvisionner les magasins du centre-ville par la voie d’eau. Mais à quoi ressemblera cette nouvelle forme de livraison ?

Bientôt un port marchand au cœur de Strasbourg ? En octobre 2018, une péniche avait acheminé des pavés du port de Strasbourg au quai des pêcheurs pour approvisionner le chantier de piétonisation du quai des Bateliers, tout proche. Cette solution avait permis d’éviter l’entrée dans le centre-ville de dizaines de camions… mais elle avait coûté 8 000€ de plus qu’un transport sur route (sur un marché total de 1,5 million d’euros).

Quai des pêchers, le petit port aménagé pour cette opération par Voies Navigables de France (VNF) pourrait bien reprendre du service. L’objectif : transporter par voie d’eau des marchandises à destination des commerces et des entreprises du centre-ville. L’Eurométropole de Strasbourg et VNF viennent de publier un appel à projets allant dans ce sens.

En mai 2018, le chantier des Quais Sud avait donné l'occasion de tester l'utilisation du fluvial dans la desserte du centre-ville de Strasbourg (photo Nathalie Stey).
En mai 2018, le chantier des Quais Sud avait donné l’occasion de tester l’utilisation du fluvial dans la desserte du centre-ville de Strasbourg (photo Nathalie Stey).

Principal atout : la réduction de la pollution

Avec l’interdiction à venir des moteurs diesel en ville, l’Eurométropole doit favoriser les modes de livraison « doux ». Le transport fluvial en fait partie. Avec un seul moteur, il permet de transporter l’équivalent du chargement de dizaines de camions. Autre avantage : l’Ill est bien moins encombrée que les routes. Une fois déchargés du bateau, les colis et marchandises pourront être acheminés par des véhicules propres, comme les vélos-cargo ou les camionnettes électriques. Ce mode de transport permet aussi de désengorger les rues.

Jean-Baptiste Gernet, adjoint au maire de Strasbourg (La Coopérative) en charge des mobilités alternatives, résume ainsi l’objectif de cet appel à projets : 

« L’opérateur choisi devra proposer un coût à la tonne compétitif pour être accessible à tous les commerçants. Il lui faudra probablement démarrer sur des flux faciles à massifier, comme les fûts de bière par exemple. Le sujet du retour à la voie d’eau est aujourd’hui installé, c’est une évolution écologique qui plaît aux habitants. Si l’exemple réussit, cela permettra d’aller plus loin et d’aménager d’autres plateformes. »

Un premier exemple avec les supérettes Franprix

Cette ambition s’appuie sur des exemples de plus en plus nombreux d’utilisation du fluvial en ville. Certains sont anciens. Depuis plus de trente ans, l’entreprise Point P approvisionne ses dépôts en bord de Seine grâce à des bateaux.

Mais l’exemple le plus connu de transport fluvial urbain concerne l’approvisionnement des 300 magasins Franprix à Paris. Depuis 2012, une barge chargée d’une quarantaine de conteneurs part du port de Bonneuil-sur-Marne, dans l’est de l’Île-de-France pour rejoindre le cœur de la capitale. Les caisses sont ensuite chargées sur des camions roulant au gaz.

L’exemple de Franprix semble démesuré à l’échelle d’une ville comme Strasbourg. Il a pourtant servi de déclencheur pour toute une série de tests en France et sur l’Ill notamment. Car un bateau peut être utilisé pour amener toute sorte de contenants jusqu’au centre-ville.

Des marchandises en palettes sur l’Ill

Des bateaux plats spécialisés dans le transport de palettes et colis existent déjà. En Belgique, la société Blue Line Logistics en a fait construire pour livrer les entreprises du BTP. Longs de 50 mètres, les « Zulu » (c’est leur nom) peuvent transporter l’équivalent de 15 camions en ayant besoin d’un seul moteur. Peu profonds, ils accèdent à la plupart des voies d’eau urbaines. Ces pontons peuvent ensuite être déchargés à l’aide d’une petite grue de bord, ou même d’un chariot élévateur. Le Zulu a été testé à Gand pour transporter des vélos-cargo utilisés par DHL.

Un garage à vélos-cargo flottant

L’idée d’utiliser une péniche pour acheminer des vélos-cargos en centre-ville n’est pas tout à fait nouvelle. En 2012, Gilles Manuelle, créateur de La Petite Reine, un des premiers services de livraison en triporteur, lançait une expérimentation à Paris. Le projet Vert chez vous utilisait lui un bateau dont la cale avait été aménagée en petit entrepôt flottant. Une grue à bord permettait de charger et décharger les vélos sur quasiment n’importe quelle berge.

Sur un parcours d’une dizaine d’escales dans Paris, le bateau déposait les vélos chargés, les reprenait quelques kilomètres plus loin, en relâchant simultanément un autre essaim. Les temps de navigation étaient utilisés par les livreurs pour préparer leur tournée.

Mais malgré l’appui de grandes enseignes (Raja, Saint-Gobain, Sanofi), le service a finalement été arrêté deux ans plus tard, faute de rentabilité. Car si les entreprises aime aujourd’hui afficher leur vertu écologique, elles sont rarement prêtes à payer plus cher pour une prestation de transport estampillée « vert ».

Un bateau-entrepôt… à 3,4 millions d’euros

Gilles Manuelle n’a pas lâché l’affaire pour autant. L’entrepreneur a travaillé à la conception d’un bateau dédié à ce type de service, aux capacités améliorées par rapport aux péniches actuelles, rentable et capable de naviguer à l’électricité. Le bateau Fludis a été inauguré à Paris, en septembre.

Ikea et Lyreco sont les premiers à tester ce nouveau type de livraison urbaine. Il emprunte le même schéma que celui imaginé pour Vert chez vous. Sept tonnes pourraient ainsi être transportées chaque jour en cœur de ville, sans aucune émission polluante. Une solution transposable, selon Gilles Manuelle, dans n’importe quelle ville traversée par un cours d’eau navigable.

Fludis préfigure les nouveaux bateaux fluviaux : hybrides, modernes, adaptés à la ville. Mais son coût ne le met pas à la portée de tous les opérateurs, ni de toutes les villes (Photo Fludis).

Mais le bateau de Fludis fait déjà l’objet d’une procédure contentieuse. Certaines avancées techniques ne fonctionnent pas, malgré les 3,4 millions d’euros qu’il a fallu trouver pour le construire. Le temps que ces soucis soient réglés, le service ne devrait pas démarrer avant fin novembre, au mieux. Son application à d’autres villes n’est donc pas pour demain.

Des caisses plutôt que des vélos

D’autres solutions fluviales ne nécessitent pas la construction d’un bateau neuf. La start-up Green switch meridian expérimente depuis 2012 un concept de caisse pouvant être chargée dans les péniches existantes et déchargées directement sur un petit utilitaire effectuant le dernier kilomètre de livraison.

« Cette solution est moins invasive qu’une flopée de vélo-cargos », estime son concepteur, Marc Bazenet. Ce dernier le certifie : grâce à une manutention très rapide des caisses, cette technique permettrait au fluvial de ne pas être plus cher que la route, sans avoir à amortir un investissement important. Elle a d’ores et déjà donné lieu à de nombreuses expérimentations. Pour autant, aucun client ne s’est encore engagé au-delà de quelques essais…

« Les verrous à l’utilisation du fluvial ne sont pas qu’économiques. Pour les utilisateurs, il s’agit d’une démarche complexe, qui ajoute au moins deux heures de délais supplémentaires à leur logistique et les oblige à repenser totalement leur organisation. L’autre difficulté est de faire coexister sous le même toit toute une nouvelle chaîne de valeurs, des transporteurs aux gestionnaires d’entrepôts, en passant par les industriels, les commerçants et les entreprises de recyclage. »

La rentabilité avant tout

Le futur utilisateur du quai des Pêcheurs devra faire face à toutes ces contraintes. Certes, les études logistiques liées au développement du service et les éventuels investissements en bateau peuvent être en partie pris en charge par VNF dans le cadre de ses plans d’aide. Mais ce sera à l’opérateur de convaincre commerçants, distributeurs et enseignes du e-commerce d’adopter le transport fluvial. Seront-ils davantage séduits par un service de transport de palettes, de vélos-cargo ou de caisses ? Le choix de la Ville se portera en tout cas sur la solution identifiée comme la plus rentable.

L'AUTEUR
Nathalie Stey
Journaliste spécialisée dans les questions économiques. Ma marotte depuis vingt ans : les voies d’eau, et tout ce qui se passe autour.

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