À l’Elsau, chaque vendredi, des Musulmans doivent encore prier dehors
Société 

À l’Elsau, chaque vendredi, des Musulmans doivent encore prier dehors

actualisé le 12/04/2019 à 22h30

Les Musulmans de l’Elsau sont trop nombreux pour le lieu de culte situé au 74 rue Martin Schongauer. Le vendredi et les jours de fête, plusieurs dizaines de personnes sont contraintes de prier dehors. Pour de nombreux fidèles, la situation a des tristes airs de déjà-vu.

Vendredi 5 avril, peu après 13h30, les fidèles occupent le moindre recoin du lieu de culte musulman situé au 74 rue Martin Schongauer à l’Elsau. Peu à peu, les couloirs se remplissent, puis la pièce où les chaussures sont laissées… Sur les étagères, les Elsauviens ont laissé plus de 150 paires de baskets, de chaussures en cuir et de pantoufles.

Cette fréquentation, habituelle le vendredi, ne respecte pas les normes de sécurité. Le bailleur social CUS Habitat l’a rappelé à l’Association des jeunes parents de l’Elsau (AJPE) dans un courrier daté de novembre 2018 : le local ne peut accueillir plus de 100 personnes. Vers 14h, ils sont près de 200 à prier. Une trentaine d’entre eux ont dû rester dehors. Ils s’agenouillent sur des tapis posés sur le béton. Une enceinte diffuse le prêche.

Ce diaporama nécessite JavaScript.

« La ville n’est pas ouverte au dialogue »

Article connecté

Cet article a directement été suggéré à la rédaction par les participants à la une conférence de rédaction publique de l’Elsau dans le cadre de l’opération « Quartiers connectés ».

Moussa Boutghata, président de l’AJPE, s’occupe du bon déroulement de la prière. Tous les vendredis, le chauffeur de taxi éteint le compteur et retourne à l’Elsau. Ce vendredi, il arrive avec quelques minutes de retard et s’active. Il faut brancher la sonorisation et dérouler les tapis dehors au fil des arrivées… Pour l’Elsauvien, la situation ne peut plus durer. Il milite pour la construction d’un lieu de culte :

« On nous parle toujours de participation citoyenne. Mais la ville de Strasbourg n’est pas ouverte au dialogue. À ce jour, nous avons écrit trois courriers au maire sur ce sujet et on a toujours aucune réponse… Tout ce qu’on demande, c’est un lieu de culte digne. Je demande pas un truc cher avec des décorations, juste une salle qui peut accueillir tout le monde. »

Tuncay, 31 ans, préfère voir le bon côté des choses. Pratiquant depuis ses 16 ans, l’habitant de l’Elsau a d’abord connu les prières dans une cave, située au 32 rue Mathias-Grünewald. Aujourd’hui, les musulmans ont au moins un appartement. « Ici, il suffit de serrer les rangs, comme à l’armée », lance-t-il en souriant.

« Les jeunes sentent une discrimination »

Vêtu de babouches jaunes et d’une longue djellaba blanche, Saïd vient de sortir du local. Depuis plus d’un an, il traduit en français le prêche de l’imam, un bénévole du quartier, gagnant sa vie en tant qu’agent de nettoyage. Le traducteur demande aux responsables locaux qu’une solution soit trouvée pour la communauté musulmane :

« On a besoin d’un lieu de culte dans le quartier. Les personnes âgées ne peuvent ni prier dehors, ni se rendre dans d’autres mosquées de la ville. Et pour les plus jeunes, c’est important d’avoir ce lieu pour les éloigner des nombreux fléaux qu’on connaît ici. »

À ses côtés, Nasdim acquiesce. Cet employé du Centre socioculturel de l’Elsau sait que de nombreux jeunes musulmans sont amers face à la situation du culte musulman dans le quartier :

« Les jeunes sentent qu’il y a une sorte de discrimination. Ils me demandent pourquoi les chrétiens ont un lieu de culte et pas les musulmans. À la fin, ils ont l’impression que les Blancs ont plus de considération qu’eux. »

Cave, tonnelle, rue, appartement…

Les Musulmans de l’Elsau semblent avoir connu toutes les formes de lieux de culte dans leur quartier… sauf la mosquée. Au début des années 2000, ils priaient dans une cave régulièrement inondée. Puis l’orage de trop a frappé en 2008, inondant le souterrain d’excréments et autres reflux des égouts. Les fidèles ont alors prié sous une tonnelle, en attendant, puis devant la mairie, la même année, pour manifester. Un projet de construction a été présenté aux élus. L’idée a traîne jusqu’en 2013 mais elle ne s’est jamais concrétisée. Face au blocage des négociations, la location à CUS Habitat de l’appartement au rez-de-chaussée du 74 rue Martin Schongauer apparaît comme un compromis.

Ces discussions s’étaient déroulées dans un climat de fortes tensions avec la municipalité. L’ancien adjoint de quartier Éric Elkouby avait par exemple porté plainte en 2008 pour agression verbale contre les membres d’une autre association de fidèles, le CIEL. Ils prient aujourd’hui dans un autre lieu de culte, au bout de la rue de l’Unterelsau. Pour expliquer l’absence d’une mosquée unique à l’Elsau, plusieurs responsables politiques successifs ont pointé une scission au sein de la communauté musulmane locale.

Les négociations ont enfin buté sur le concordat alsacien : « Ils veulent une cession de terrain à titre gracieux, comme pour les cultes concordataires (dont l’Islam ne fait pas partie, ndlr). Mais la Ville n’a pas la possibilité de modifier le Concordat ! », affirmait l’adjoint chargé des cultes, Olivier Bitz, dans les DNA du 28 février 2009.

Une problématique absente du projet de rénovation

Moussa Boutghata rejette cet argument. « De toutes façons, il n’y a pas assez de place pour tout le monde dans les deux locaux », ajoute le président de l’AJPE. Présent lors de la réunion d’information sur la rénovation à venir du quartier, il a interpellé les responsables de la Ville sur le lieu de culte manquant à l’Elsau. L’adjoint chargé du quartier avait rapidement éludé, arguant d’une absence de terrain identifié et de projet de financement. En congé lors de notre demande d’interview, Luc Gillmann (PS) renvoie la balle vers son collègue chargé des cultes.

« Les présidents des associations CIEL et AJPE n’ont pas demandé à me voir depuis ma prise de fonction en septembre 2018 », répond Nicolas Matt (LREM), qui découvre par Rue89 Strasbourg la situation au 74 rue Martin Schongauer. Signe que la question n’est pas une priorité de la municipalité, ni son prédécesseur, ni l’adjoint de quartier, ni CUS Habitat, ni le maire ne lui ont transmis le dossier.

Nicolas Matt, ouvert au dialogue

Le conseiller municipal délégué martèle le mantra de la ville sur le sujet : « Chacun a le droit d’exercer son culte de façon digne. » Prêt à rencontrer le président de l’AJPE, il tient à donner quelques chiffres sur les surfaces dédiées aux cultes dans les quartiers de Strasbourg :

« Pour leurs activités cultuelles, les Musulmans disposent de 311 m² (addition du lieu de l’Unterelsau et rue Schongauer ndlr) à l’Elsau. À titre de comparaison, l’association Éveil Meinau a 120 m². L’association de la Montagne Verte a 150 m²… Donc l’Elsau est un des quartiers les mieux dotés au niveau de la surface dédiée à la prière, si on met de côté les grandes structures telles que la grande mosquée de Strasbourg, Hautepierre et Eyyup Sultan. Mais peut-être que ce n’est toujours pas suffisant pour le quartier. Je suis tout à fait disposé à recevoir les responsables sur ce sujet. »

L'AUTEUR
Guillaume Krempp
Guillaume Krempp
Journaliste en alternance depuis la rentrée 2017.

En BREF

Invité de l’apéro : Gabriel Cardoen du collectif « D’ailleurs nous sommes d’ici »

par Pierre France. Aucun commentaire pour l'instant.

Une sixième Marche pour le Climat samedi 25 mai, à connotation européenne

par Jean-François Gérard. 1 787 visites. 1 commentaire.

Les locataires de Hautepierre dans la rue samedi

par Claire Gandanger. 3 477 visites. 2 commentaires.