« En teuf, j’ai trouvé une deuxième famille »
Société 

« En teuf, j’ai trouvé une deuxième famille »

actualisé le 28/07/2019 à 16h04

Samedi 20 juillet, plus d’un millier de teufeurs se sont rassemblés dans une clairière perdue du département du Doubs. Ils venaient de toute la France, parfois d’Allemagne ou de Belgique. Leur objectif commun : danser, mais aussi créer, échanger, jouer de la musique, ou simplement retrouver des potes, qui deviennent en teuf une deuxième famille.

Samedi 20 juillet, minuit approche. Une Peugeot Partner rouge file le long de l’A36, direction Besançon. Des éclairs réguliers et des nuages sombres semblent annoncer une averse au loin. Pas de quoi inquiéter les quatre teufeurs alsaciens présents à bord. « Les matins boueux, c’est beaucoup mieux », lance Gaëtan (le prénom a été modifié), assis sur la banquette arrière. Ses trois amis acquiescent. Ces adeptes de free parties sont pressés de rejoindre une clairière, à quelques kilomètres de Baume-les-Dames, dans le département du Doubs (25).

La « Caravane Tribe 5 » a attiré plus d’un millier de personnes dans une clairière à proximité de Baume-les-Dames, dans le Doubs (25) (Photo Guillaume Krempp / Rue89 Strasbourg / cc)

Le lieu : l’info en or

La plupart des passagers connaissent le lieu. Les soirées « Caravane Tribe » se déroulent souvent dans cette clairière. L’année dernière, Gaëtan avait enregistré la localisation des festivités sur Google Maps. Heureusement… car à 22 heures, les organisateurs n’avaient toujours pas donné l’info tant attendue sur une boite vocale à accès payant. Mais l’info circule toujours entre teufeurs. Gaëtan fait partie de plusieurs boucles de messages sms : « Tous les week-ends, j’ai au moins une proposition de teuf, parfois plusieurs ! », affirme-t-il.

File d’attente… et de vente

Arrivés vers une heure du matin, les fêtards doivent patienter près d’une heure avant de pouvoir garer le véhicule. Le long du sentier en forêt, des dizaines de voitures font la queue. Sur le côté, un véhicule reste immobile tandis que son conducteur demande autour de lui « T’as pas un cric ? Je viens de perdre ma roue… » Sa situation s’arrangera plus tard grâce à l’aide d’un teufeur équipé.

Plusieurs dealers profitent de cette longue file d’attente pour proposer leurs produits. Tout en avançant vers la clairière, les vendeurs accostent les passagers : « Cocaïne ? Ecsta ? Kéta ? Speed ? » Ils s’arrêtent régulièrement, font goûter le matos parfois, empochent l’argent, toujours. Certains consommateurs se fournissent de la même manière, en demandant, tout simplement. Quelques rigolards ont amené un gyrophare équipé d’une sirène. Les nouveaux teufeurs se retournent brusquement en entendant le son strident. Ils ne savent pas que la police et les gendarmes n’arriveront que plus tard.

Deux frères et leur soundsystem dub

Sous une pluie soutenue, des dizaines de teufeurs terminent le chemin à pieds. Peu à peu, un son dub se fait entendre à travers les arbres. À droite de la clairière, un premier soundsystem diffuse un rythme chaloupé. Une cinquantaine de personnes dansent devant les enceintes. Certains mettent la tête dans le caisson, comme désireux de péter leurs oreilles avec un maximum de décibels.

Au plus près du son.

Julien (le prénom a été modifié) mixe derrière son public. Ici, les fêtards viennent pour le son. Pas d’idolâtrie du DJ, souvent surélevé par rapport au public dans les boites de nuit. Avec son frère, le jeune Strasbourgeois forme le duo Brother Sound. Ces passionnés de dub, chineurs insatiables de vinyles, constructeurs de caissons, ne vivent que pour cette passion. « Quand je rentre du travail, je me mets direct à la production de son », explique-t-il avant de retourner un 33 tours sur un lecteur-vinyle des plus désuets.

Au petit matin, le soundsystem strasbourgeois de Brother Sound continue de tourner.

Son, bijoux… L’expression d’une passion

Pendant toute la nuit, le duo strasbourgeois lève le diamant du vinyle, souffle dessus avant de lancer le prochain son. Amateurs de teuf, ils sont venus « pour amener de la diversité musicale (l’électro et ses déclinaisons psy, trans, tribe, hardcore domine les teufs, ndlr) et pour faire passer un message de paix, d’unité et d’amour ». Interrogé sur le temps passé à construire leur ensemble d’enceintes et leur set musical, Julien ne sait que répondre. Il ne compte pas son temps. « Ce soundsystem par exemple, ça fait quatre ans qu’on bosse dessus, raconte-t-il, mais mon frère a travaillé sur son premier caisson à huit ans. »

De l’autre côté de la clairière, Gaëlle tient un stand de bijoux faits de courroies, de tuyaux d’arrosage, de cuir et de joints de plomberie. Pour cette ancienne étudiante en arts plastiques, tout a commencé avec les free parties il y a cinq ans :

« Je ne connais pas la famille du côté de mon père. Avec les teufs, j’ai comblé un vide. C’est comme une deuxième famille que j’ai trouvée ici. En licence, je travaillais beaucoup sur mes origines camerounaises. En teuf, j’ai eu une sorte de révélation. Le son m’a débloquée au niveau artistique. J’ai aussi rencontré plein de gens inspirants. J’ai appris les valeurs de l’apprentissage et du partage. »

Teuf et personnalités plurielles

Chaque torque a un lien avec l’ethnie Bamoun, une population établie à l’Ouest du Cameroun. Gaëlle prend un collier pour exemple. Fabriqué à partir d’un tuyau d’arrosage et de fins morceaux métalliques, il porte le nom « Ayaba » signifiant « Dents » en langue Shü-mom. « Dans cette culture, les dents montrent les états d’âmes, explique l’artiste, avec mes bijoux, je veux raconter l’histoire de mon ethnie. » Un autre collier doté de deux têtes de serpents rappelle un mythe fondateur de la tribu mais il symbolise aussi la double-personnalité de l’être-humain.

À quelques pas, Tom danse les yeux fermés, sans trop s’agiter. Le Haut-Rhinois est venu pour fêter son 24ème anniversaire. Etudiant à Strasbourg, il apprécie la liberté offerte par la teuf. En souriant, il souligne un contraste qu’il apprécie : « Il y a quelques semaines, je portais une chemise dans un cabinet d’avocats au Luxembourg. Maintenant, je danse au milieu d’une clairière. »

Les organisateurs avaient prévu un important jeu de lumières, mais la pluie a eu raison du spectacle lumineux…

Une tonnelle pour les fêtards dans le mal

Depuis 4 heures environ, le soundsystem principal a redémarré après quelques complications dues à l’averse. Plusieurs centaines de personnes dansent devant le mur d’enceintes. Lorsqu’un teufeur se sent mal, ses compagnons l’amènent sous une tonnelle à quelques pas. Ici, plusieurs personnes viennent en aide aux fêtards dans le mal. Elles viennent de plusieurs associations, comme Argile de Mulhouse, ou Ensemble limitons les risques, de Besançon. Jean est membre de l’association strasbourgeoise Ithaque.

« Au lieu de sévir, on devrait discuter »

Après s’être assuré de la respiration normale d’un jeune endormi, Jean décrit l’action associative autour des teufs : maintenir un lien de confiance avec les organisateurs, proposer un stand avec kits de réduction des risques, être présent pour alerter les urgences face à des excès de drogues, informer les jeunes sur la consommation de stupéfiants… Il regrette l’absence des autorités bas-rhinoises sur ce sujet :

« Il y a des médiateurs qui sont nommés par l’Etat qui sont généralement des conseillers d’éducation populaires et jeunesse. Ils doivent faire le lien entre soundsystems, associations, la préfecture, les services de secours, les propriétaires, les maires… Il devrait y avoir ce genre de dispositif. Mais nous, on n’a pas eu de contact avec le délégué du Bas-Rhin, je sais même pas s’il existe. Pourtant, il y a du boulot niveau addictologie et dans l’accompagnement de ces soirées. Au lieu de sévir, on devrait se mettre autour d’une table et discuter pour favoriser un accès pour les secours et minimiser la gêne pour les habitants… Il y a du travail autour du regard de la société sur cette scène aussi… C’est une culture alternative qui porte de supers valeurs de coopération, de liberté, de réduction des risques… »

« À la fin de la teuf, tout est propre »

Sarah et Laura connaissent bien ces stéréotypes. Ces deux jeunes mulhousiennes ont pu entendre parler de « teufeurs chômeurs » par exemple. Leur groupe de potes suffit à prouver le contraire : « Ici, on a des gens qui sont ingénieurs, d’autres qui sont dans le médical, moi je travaille avec des enfants », explique Sarah. Laura tient aussi à mettre en avant le respect des lieux par les teufeurs :

« Regardez mes poches (pleines de mégots, ndlr), nous on ne jette pas nos clopes. À la fin de la teuf, tout le monde se met en ligne derrière un camion pour ramasser des déchets jusqu’à ce qu’il y ait plus rien. Du coup, tout est propre. C’est pour ça que souvent les propriétaires acceptent de nous louer leur terrain. Alors qu’un festival, tout est sale à la fin. »

L’aurore et la liberté

À l’aurore, quelques teufeurs commencent à quitter les lieux. Une vaste majorité continue de danser. Pour beaucoup, le meilleur moment de la teuf commence à peine. Les teufeurs forment maintenant une communauté où l’échange se passe de mot. En dansant, les fêtards se sourient en silence. Ici, une femme crache du feu. Un homme s’avance vers elle en marchant sur les mains. Là, un autre fait des bulles de fumée, suscitant l’admiration de ses voisins.

Au bout du sentier sortant de la forêt, la gendarmerie contrôle les conducteurs. Certains perdront leur permis, d’autres parviendront à s’échapper par un chemin dérobé. Selon l’Est Républicain, les gendarmes ont saisi du matériel électronique, des baffles et des luminaires en vue d’une éventuelle confiscation. L’un des organisateurs a été arrêté et devra se présenter le 18 octobre devant un tribunal de police. Peu importe si le terrain a été utilisé en accord avec le propriétaire. Tous les teufeurs sont conscients des risques. Malgré tout, chaque week-end, ils avalent des centaines de kilomètres… pour une dose de liberté.

Vu pendant la teuf
L'AUTEUR
Guillaume Krempp
Guillaume Krempp
Journaliste en alternance depuis la rentrée 2017.

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