À Eschau, on pense avoir trouvé comment s’occuper des aînés sans se ruiner
Société 

À Eschau, on pense avoir trouvé comment s’occuper des aînés sans se ruiner

actualisé le 06/05/2015 à 13h59

La future résidence pour séniors d'Eschau comptera 22 appartements individuels et trois 2-pièces pour couple (doc. remis)

La future résidence pour séniors d’Eschau comptera 22 appartements individuels et trois 2-pièces pour couple (doc. remis)

La résidence seniors Dinah Faust à Eschau sera gérée par la mairie, mais à travers une association faisant appel à des bénévoles. Une forme innovante qui déplaît à l’opposition. Elle reproche à la commune de s’être portée garante pour les loyers, qu’elle redoute élevés au profit du bailleur social Habitat de l’Ill.

La résidence Dinah Faust est un projet de la municipalité d’Eschau de 2008-2014. Depuis, l’ancien maire Jean-Louis Feyd a arrêté la politique sans soutenir un éventuel successeur. Mais certains de ses adjoints font partie dans la nouvelle équipe menée par Yves Sublon (sans étiquette, mais investi par l’UMP lors des élections départementales en mars).

Le premier adjoint Céleste Kreyer, qui n’était pas élu avant 2014, détaille l’objectif de l’opération, légèrement retravaillée depuis :

« Entre la maison de retraite, et rester seul chez soi, il y avait un créneau à Eschau pour les personnes non-dépendantes. C’était une demande des habitants. Elles recherchent une vie en communauté. Il y a aussi un côté sécuritaire, puisque ce sera sous alarme et il y aura une personne d’astreinte 24h/24 d’une société de sécurité. L’emplacement doit aussi apporter de la vie. Un accueil de loisir sans hébergement se construit en face. Il y a aussi la bibliothèque, la crèche, l’école maternelle ou les équipements sportifs à proximité. C’est un aspect important pour rompre l’isolement chez les personnes âgées. »

Mais derrière ce projet consensuel, le montage financier associé étonne et intrigue.

Un projet à destination des retraités modestes

La résidence du nom de la comédienne alsacienne prend la forme de maisons individuelles. Chacune regroupe deux logements et toutes communiquent par des espaces communs : une cuisine partagée, une salle de réunion, une terrasse. Ces appartements non-meublés s’adressent à des personnes modestes : huit logements sont réservés à celles dont les revenus sont inférieurs à 1 000 euros, tandis que les 17 autres seront pour ceux entre 1 000€ et 1 700/1 800€. L’ouverture est prévue à la mi-2016.

Les maisons individuelles sont reliées par des couloirs et des pièces communes de vie au centre (doc. remis)

Les maisons individuelles sont reliées par des couloirs et des pièces communes de vie au centre (doc. remis)

Contrairement aux établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (EHPAD), ce qu’on appelle d’habitude une maison de retraite, seules les personnes non dépendantes peuvent y résider. Il n’y a pas de structure de soins.

Une association de gestion pilotée pour la mairie

Pour la gestion, la municipalité est passé par une forme encore rare : une association de gestion, fondée par la mairie. Une créativité qui doit permettre plus de souplesse d’action. Le propriétaire des locaux, le bailleur social Habitat de l’Ill, souhaitait que l’équipe soit constituée d’employés de la mairie, mais a accepté moyennant d’autres contreparties. La présidente de l’association, l’adjointe au maire aux affaires sociales Chantal Amrani, défend cette organisation :

« Une association est une structure plus réactive et plus souple que la mairie où toute décision doit être votée au conseil municipal. Nous savons ce que cela va coûter et il est plus facile d’embaucher. Si les employés sont des agents, leurs salaires sont fondus dans le budget municipal de fonctionnement, c’est plus transparent ainsi. »

Au passage cela permet aussi de ne pas embaucher des fonctionnaires, au droit social parfois contraignant, quand les associations peuvent recourir à des contrats aidés plus facilement. Autre répercussion, il faudra s’assurer que l’association continue avec une autre municipalité. Si une autre équipe d’élus ne veut plus gérer l’association, elle peut être dissoute et Habitat de l’Ill devra trouver une autre structure pour administrer les lieux. Mais d’ici 2020, considérer ce scénario relève davantage de la politique-fiction.

De nombreux financeurs

Le propriétaire est le bailleur social Habitat de l’Ill, qui a remporté l’appel à projet. Les travaux, d’un coût estimés de 3,2 millions d’euros sont à sa charge. Mais la structure a reçu le soutien d’AG2R La Mondiale, de la Caisse des Dépôts, de la Caisse d’Assurance Retraite et de la Santé au Travail Alsace-Moselle (Carsat), du régime social des indépendants (RSI), de la Mutualité sociale agricole, de l’État français, du Conseil départemental du Bas-Rhin, de la Région Alsace, et de l’Eurométropole, soit par des subventions soit par des prêts à taux zéro. Une fois toutes les aides cumulées, le reste à charge est d’environ de 10% pour Habitat de l’Ill. Les caisses sociales qui participent au financement peuvent obtenir des places pour leurs membres.


Mais dernière condition du bailleur social illkirchois, que la commune d’Eschau soit aussi garante des loyers. Autrement dit, l’association versera une redevance annuelle fixe à Habitat de l’Ill et devra se débrouiller pour remplir ses habitations. Si ses rentrées ne sont pas suffisantes, la mairie paiera la différence.

Des prix en discussion, mais la mairie garante

Ce montant est actuellement estimé à 178 000€ pour la première année. Un rapide calcul approche les futurs loyers à 593€/mois, sans compter la part pour l’association qui emploiera entre 4 et 5 personnes, et pour ceux qui le souhaitent les repas (15€ par jour pour les trois repas). La mairie ne donne pas de montant et dit travailler à ce que le prix soit le plus bas possible et que les futurs pensionnaires auront accès aux aides au logement (APL). Elle insiste aussi sur l’aspect « toutes charges comprises » de la location.

Un réfectoire permettra aux résidents de manger ensemble. Une cuisine participative sera aussi accessible. (doc. remis)

Un réfectoire permettra aux résidents de manger ensemble. Une cuisine participative sera aussi accessible. (doc. remis)

Les élus rétorquent aussi qu’Habitat de l’Ill a d’ailleurs déboursé 313 000€ pour atténuer les loyers. Un geste qui équivaut en fait au prix du terrain, qui avait été cédé contre 1€ symbolique par la précédente équipe. Le conseiller municipal d’opposition Philippe Delecolle (UMP, mais d’une liste sans étiquette) a pourtant des tarifs à annoncer :

« Lors d’une réunion d’élus, la somme d’au moins 400€ pour un studio et allant jusqu’à 1 400€ avec les prestations de l’association et les repas nous ont été présentés. Pour un projet social, c’est cher. Le tarif de logement social, et j’en fais à titre privé, est de 4,05€/m² par mois (les 21 appartements individuels mesurent 38 m² et les trois 2 pièces pour couple mesurent 49 m² soit au moins 10€/ m² si le prix est confirmé, ndlr). On en est loin. Dans ces conditions, on se demande qui pourra y accéder. Ceux aux revenus élevés ne seront pas éligibles et ceux aux revenus faibles ne pourront pas payer. Et si la résidence n’est pas à l’équilibre, ce sont donc les impôts des Escoviens qui paieront la différence au bailleur. »

Une opération « blanche » pour Habitat de l’Ill

Une autre source proche du dossier confirme cet ordre de grandeur de prix, sans vouloir être cité. Responsable du projet pour Habitat de l’Ill, Nils Billenger indique pourtant que c’est une opération « blanche ». Le bailleur social ne peut pas perdre d’argent vu le montage, mais ne compte pas en gagner. La redevance sera modifiable tous les ans et le prix pourrait baisser indique sans trop s’avancer Nils Billenger :

« Une fois que les investissements initiaux seront remboursés, la redevance devrait baisser. Mais d’autre part, certains impôts commenceront alors à s’appliquer pour nous et avec les années il y aura des frais d’entretien. »

Pour être à l’équilibre, 90% des logements doivent être occupés d’après la mairie. Le premier adjoint Céleste Kreyer défend cette manière de faire :

« Il y a forcément un pari quand on lance un projet de ce type, mais nous sommes confiant sur le taux de remplissage, car il y a une demande. Les premiers mois, il faudra en effet avancer un peu d’argent. Mais à Monswiller une structure similaire a été remplie en quatre mois. La marge permet désormais de rembourser l’argent que la mairie a avancé. Nous sommes passés par un bailleur social, car ses tarifs sont plafonnés et accède à des aides que n’ont pas les établissements privés. Dans le privé, de telles structures coûtent 2 500€ et 3 000€ par mois, ce qui est inatteignable pour le public visé. C’est un investissement financier, mais c’est surtout un investissement en temps. L’association avec ses bénévoles devra faire vivre la résidence, ce qui diminue les coûts. Des élus actuels et de l’ancienne municipalité sont membres. À l’heure où l’on dit que les élus ne font rien, ce sera une activité sur laquelle nous allons donner de notre temps. »

Mais Philippe Delecolle, kinésithérapeute qui intervient en maison de retraite, n’est pas convaincu du montage :

« Une résidence ne se gère pas d’un claquement de doigt. Il faut des capacités de gestion. C’est en faisant appel à des bénévoles qu’on pensait assurer les activités des rythmes scolaires sans dépenser et maintenant cela coûte 200 000€ par an. On ne peut pas tout exiger de la bonne volonté de bénévoles. Je ne comprends pas l’intérêt du projet. À qui profite ce montage ? Est-ce que le bailleur social joue le jeu ? Je n’ai jamais eu ces réponses. »

L'ouverture est prévue pour la deuxième partie de 2016. (doc. remis)

L’ouverture est prévue pour la deuxième partie de 2016. (doc. remis)

Priorité aux Escoviens

Puisque les contribuables d’Eschau risquent de combler la différence au début, la municipalité veut répondre à cette critique en donnant la priorité aux habitants de la commune comme l’explique Céleste Kreyer :

« Les dossiers d’affectation tiendront compte des revenus pour être éligible à ces logements et d’être non-dépendant médicalement. À dossier égal, ce sera un habitant d’Eschau ou un cotisant de l’une des caisses de retraites qui participent à l’opération (voir encadré) qui aura l’appartement. Mais nous n’avons aucun intérêt à laisser des chambres vides. »

Les travaux de la résidence d'un étage unique ne font que commencer. (Photo JFG / Rue89 Strasbourg)

Les travaux de la résidence d’un étage unique ne font que commencer. (Photo JFG / Rue89 Strasbourg)

Si des personnes deviennent dépendantes elles partiront ou payeront leurs soins

Enfin, autre situation qui méritait éclaircissement, la résidence par son statut n’accueille que des personnes complètement autonomes ou nécessitant une aide ponctuelle. Le niveau de dépendance, appelé Groupe Iso-Ressources (GIR) va de 1 à 6. Seules les personnes de GIR 5 et 6 peuvent louer un appartement dans la résidence Dinah Faust. Des habitants se demandent alors ce qui se passe lorsque leur niveau de dépendance augmentera et qu’elles nécessiteront une aide quotidienne.

L’adjointe Chantal Amrani souhaite dissiper les craintes :

« Nous travaillons encore avec la MSA sur le statut, mais le futur directeur devra déterminer avec le médecin traitant de chaque locataire si la personne peut rester ou non. Nous avons des réunions de préparation tous les mois. On autorisera les habitants d’avoir leurs personnels de soins s’ils souhaitent rester. On travaille avec l’Association d’aide et services à la personne du Bas-Rhin (ABRAPA) pour que les habitants soient relogés dans les maisons de retraite à proximité d’Eschau. »

Cela tombe bien, l’ABRAPA, est représentée par son directeur Jean Caramazana, également contacté dans le cadre de cet article, au conseil d’administration de l’association de gestion. Elle gère justement la résidence pour seniors de l’Ermitage à Illkirch-Graffenstaden situé route… d’Eschau. Le fonctionnement ne convainc pas davantage Philippe Delecolle, qui estime que les soins à domicile coûtent chers et que cela pourrait conduire à requalifier la résidence.

Les débuts de la résidence d’Eschau en 2016 seront scrutés par les communes environnantes, aussi à la recherche de solutions pour loger leurs habitants vieillissant sans se ruiner. Les premières années détermineront si la formule fait ses preuves, ou si les craintes de l’opposition sont justifiées. En attendant, le projet assure des conseils municipaux et des réunions animées.

Aller plus loin

Sur DNA.fr : De la gestion de la résidence seniors

L'AUTEUR
Jean-François Gérard
Jean-François Gérard
A rejoint la rédaction de Rue89 Strasbourg à l'été 2014. En charge notamment de la politique locale.

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