« Maison de Force, » une expo immersive à la galerie Aedaen
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« Maison de Force, » une expo immersive à la galerie Aedaen

actualisé le 16/10/2020 à 22h57

À travers un voyage initiatique et onirique, le collectif artistique Eaux Fortes déploie une exposition subversive à la Galerie Aedaen. Vingt-six artistes venus d’horizons multiples proposent une expérience immersive. À voir jusqu’au 17 octobre.

Un linceul blanc est déposé sur un amas de terre, orné d’un pot de fleurs contenant des tournesols. Encerclées par les regards des spectateurs, des jeunes femmes en bleus de travail recouvrent la tombe de roses. En terre est une performance collective proposée par les artistes Beya Gille Gacha et Cléophée Moser, en collaboration avec Eaux Fortes. Lors de ce rituel cathartique le public est invité à crier haut et fort les angoisses qui le ronge afin qu’elles soient enterrées de manière symbolique : « En terre le COVID, en terre le capitalisme, en terre le néo-colonialisme, en terre le patriarcat ! » Le rituel prend au corps. Galvanisé par cette ivresse ambiante, chacun se surprend à vociférer en chœur avec les artistes.

Marquant un passage entre deux âges, deux espaces, deux périodes, cette vivifiante performance a électrisé le vernissage de l’exposition le 25 septembre dernier. Depuis, ses intrigants résidus  (tombe, linceul, fleurs et inscriptions) accueillent les visiteurs à l’entrée de l’exposition « Maison de Force » présentée à la Galerie Aedaen.

Beya Gille Gacha, Cléophée Moser et le collectif Eaux Fortes, En terre, performance collective présentée le 25 septembre 2020 à la Galerie Aedaen © Eva Rudolf

« Maison de Force » est une exposition multiforme et polyphonique, intimiste et revendicatrice. Pensé comme une maison dont les visiteurs deviennent les habitants, l’espace se compose de plusieurs pièces distinctes, depuis l’entrée-jardin jusqu’à un intérieur domestique, plus confiné et sécurisant. On y déambule dans un tumulte de stimuli, au sein d’un agréable chaos. Des vidéos, des photographies, des sculptures et des installations sont à découvrir dans une scénographie originale et participative. Des enfants dessinent à la craie colorée sur le sol. D’autres taguent une œuvre-pupitre, Table ronde, de Mickael Dragicevic, qui trône au milieu d’une pièce. Loin de mobiliser uniquement la vue, tous les sens sont sollicités, entre odeurs d’encens et répercussions sonores des œuvres vidéos. On est loin des traditionnelles expositions d’art contemporain. Dans l’ancienne brasserie réappropriée par la galerie Aedaen, avec ses murs bruts en béton usés par les stigmates du temps, le collectif artistique Eaux Fortes fait résonner un appel à la révolte.

Des œuvres subversives et politiques

« Nous avons choisi des artistes qui connectent leur pratique artistique au défi d’un monde en train de se construire et parcouru par des conflits passés sous silence » explique Cléophée Moser. La colère gronde dans beaucoup d’œuvres de l’exposition. Dans l’une d’elles, Thiemoko Claude Diarra prend à contrepied l’idée du cabinet de curiosités. Son Heterosis Project est une présentation hétéroclite de peaux d’animaux gravées, de sculptures taxidermistes hybrides et de schémas mathématiques complexes.

Par cette installation hybride, l’artiste malien installé en Belgique, ouvre une réflexion sur le déracinement culturel en réintroduisant une ferveur spirituelle anéantie par la rationalité scientifique. « Il s’agit de décoloniser une vision du savoir occidentalisée » explique-t-il. À l’aube de la pandémie historique qui fragmente notre monde, l’artiste appelle à accueillir ce fléau sanitaire global, en célébrant la richesse multiple des civilisations.

Thiemoko Claude Diarra, Heterosis Project, 2020, installation multimédia © Eva Rudolf

Dans une autre veine, la vidéaste française Sylvie Blocher dénonce les injonctions imposées aux femmes dans une série de vidéos intitulée Pratiques quotidiennes pour rendre la vie présentable. Particulièrement marquante, l’une des vidéos montre en gros plan une main qui découpe une peau de cochon pour dessiner progressivement un sexe féminin. Intitulé À mon père, le film cultive le malaise. Le découpage de la chaire animale évoque la pratique de l’infibulation, qui consiste à coudre les lèvres du vagin d’une jeune fille afin de garantir sa virginité. Malgré sa violence sous-jacente, toute la finesse de l’œuvre de Sylvie Blocher c’est de jouer sur la métaphore, et suggérer l’horreur de la mutilation.

Sylvie Blocher, À mon père, vidéo de la série Pratiques quotidiennes pour rendre la vie présentable, 1995-2000 © Eva Rudolf

Une exposition chorale

Pour « Maison de Force », la galerie Aedaen a laissé le champ libre à Eaux Fortes pour créer un espace singulier, mêlant des œuvres visuelles, des performances et des débats. Créé en 2018, ce collectif d’actions artistiques et de recherches est né d’une rencontre inattendue au Bénin, entre Cléophée Moser et Marinette Jeannerod. Surgira alors une véritable symbiose artistique et intellectuelle. « Nous avons eu envie de créer un collectif défendant le co-autorat », expliquent les deux femmes. Le duo s’est donc mué en collectif, rejoint par des artistes, chercheurs et scénographes, parmi lesquelles comptent désormais de nouvelles curatrices telles qu’Adama Samia et Julie Aubry-Tirel. « Nous pensons que pour frapper fort l’actualité artistique, il faut chercher des alliés. Il n’y a pas de hiérarchies, c’est un ensemble mouvant mais solide ».

Chaque événement initié par Eaux Fortes est l’occasion de réinventer l’espace artistique en développant une approche cosmopolitique des arts. Ainsi, le collectif collabore avec des structures et des évènements artistiques en Afrique de l’Ouest, qui interrogent les enjeux postcoloniaux, telle que l’importante biennale d’art contemporain Dak’art.

Des identités plurielles à défendre

Entre altérités et identités, l’exploration des cultures contemporaines, vues comme un ensemble fluctuant et mouvant, est le fil d’Ariane de l’exposition. Un véritable métissage ethnique montrant que les cultures évoluent en contact les unes avec les autres. En témoigne la photographie Saint Jmanbatist d’Emo de Medeiros, un artiste béninois vivant en France qui s’intéresse aux interconnexions entre les cultures.

Son titre humoristique et provocateur contracte l’expression familière : « Je m’en bats ! » et Saint Jean-Baptiste. Elle montre un enfant paré d’un accoutrement hétéroclite et déchiré, adressant un fier doigt d’honneur au spectateur. À base de paille, de vêtements de récupération et d’un masque jaune vif, l’habillement enfantin révèle un héritage multiethnique. Ce déguisement c’est celui du Kaleta, un costume afro-brésilien, importé par d’anciens esclaves et prisé par les enfants béninois lors de fêtes populaires.

Si l’accoutrement est simple, il raconte avec désinvolture une histoire coloniale complexe : ainsi le wax du pantalon est un tissu qui a été importé par les colons hollandais, d’Indonésie jusqu’en Afrique de l’Ouest, où il s’est imposé dans la mode vestimentaire depuis les années 1960. Le masque quant à lui est traditionnel du carnaval de Pékin, et a été récupéré sur un marché de Cotonou. Un discret clin d’œil à la croissante influence chinoise, économique et culturelle, en Afrique de l’Ouest ? L’insolent Saint-Jmanbatist est finalement un emblème de la mondialisation, un assemblage hybride de cultures métissées.

Emo de Medeiros, Saint Jmanbatist, 2020. Série Kaleta/Kaleta, photographie © Eva Rudolf

Prendre soin des corps

« Maison de Force » prend à contre-courant l’idée de force, souvent associée à la puissance physique, à la virilité, ou aux régimes autoritaires. L’exposition réinterprète cette notion, en mettant en lumière les pouvoirs de la sensibilité et de l’imagination.

La vulnérabilité est au cœur du travail de Tabita Rezaire, artiste franco-guyano-danoise, qui invite le public à vivre une expérience en prenant place sur un lit d’examen gynécologique rose pimpant. Jambes écartées et pieds sur les étriers, dans la position inconfortable de la patiente examinée, les spectateurs peuvent visionner une vidéo déroutante sur un écran suspendu. Les images psychédéliques de Sugar Walls Tear Drom évoquent la généalogie raciste de la gynécologie moderne, et notamment les expérimentations atroces effectuées sur des esclaves noires par le docteur James Marion Sims.

L’œuvre propose de soigner le traumatisme en rendant hommage aux utérus des femmes noires. Associant l’image, la voix et le son, l’artiste afrofuturiste et cyberféministe développe une méditation transcendantale. Bercé par la voix douce et feutrée de Tabita Rezaire, le spectateur ressort aussi instruit qu’apaisé de cette étrange expérience.

Tabita Rezaire, Sugar Walls Tear Drom, 2016, Installation, Chaise de gynécologie, écran et vidéo © Tabita Rezaire

Dans un autre registre, Ida Simon-Raynaud expose des culottes transformées en amulettes protectrices. L’œuvre 100 culottes s’intéresse aux liens entre la lingerie féminine et la sexualité à travers la broderie. Chaque sous-vêtement brodé d’une expression ou d’un petit dessin, invite à une réappropriation du corps et de l’intimité sexuelle. Colorée et incongrue, l’installation délivre une joyeuse liberté.

Ida Simon-Raynaud, 100 culottes, 2020, Installation, fer forgé, crochets et néons © Eaux Fortes

Découvrir « Maison de Force », c’est se confronter à des émotions ambivalentes, de la joie à l’angoisse, jusqu’à l’indignation. L’exposition est une invitation à la résistance comme à l’idéalisme : « L’utopie vient de votre chambre à vous » conclut Cléophée Moser.

Aller plus loin

Dernier jour de l’exposition « Maison de Force », ce samedi 17 octobre avec la performance La culture des larmes de Bettie Nin, présentée à 16H, Place Kléber.

Elle sera suivie à 18H à la galerie Aedaen, rue des Aveugles, par une table ronde sur la thématique du soin et de l’hygiène relationnelle.

Y aller

Exposition "Maison de Force"
Lieu : Aedaen Gallery
Date(s) : Du Ve.25 au Sa.17 de 12h à 20h
Voir l'événement sur jds.fr

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L'AUTEUR
Eva Rudolf
Étudiante en Master 2 Critiques-Essais, écritures de l'art contemporain.

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