« Tu ne sortiras pas vivante de cette maison ». Harcelée par son ex-mari, une Strasbourgeoise raconte son calvaire
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« Tu ne sortiras pas vivante de cette maison ». Harcelée par son ex-mari, une Strasbourgeoise raconte son calvaire

actualisé le 06/01/2020 à 17h37

Comment passe-t-on d’un mariage à des violences, puis à un harcèlement menaçant après le divorce ? Meryem raconte l’engrenage qu’elle a vécu pendant trois ans. Marquée par le décompte et le récit des féminicides en France, elle souhaite témoigner pour aider d’autres femmes à sortir d’un cercle vicieux et destructeur.

Elle a l’air de celle qui n’a plus rien à perdre. Et d’un coup, le regard brun de Meryem (le prénom a été modifié) est devenu très sombre. « Là s’il vient, je sors le couteau et je vais me rendre à la police ». La Strasbourgeoise de 27 ans pèse chaque mot et met en garde son ex-conjoint dont elle a divorcé il y a quatre ans pour des faits de violences.

Devant elle, la jeune femme a empilé plusieurs dossiers : dépôt de plainte, main courante et courriers d’avocats. En ce dimanche après-midi de début décembre, elle raconte un mariage chaotique, les premiers coups, les insultes et le pardon, accordé presque à chaque fois.

Elle décrit aussi la crainte dans laquelle elle vit depuis son divorce. Car depuis leur séparation, son ex-mari n’a de cesse de la harceler via les réseaux sociaux. Pendant un temps, il a aussi traqué Meryem et ses amies dans les rues de Strasbourg, alors qu’elles faisaient du shopping. Le dernier message qu’elle a reçu est un mail, en novembre. « Il me proposait qu’on se revoit. Je lui ai répondu “reste loin de moi” ».

Une crainte continue depuis le divorce

La mort de Sylvia Auchter, poignardée à mort par son mari le 10 novembre, à Oberhoffen-sur-Moden dans le Bas-Rhin, a profondément marqué Meryem. Ce 131e féminicide en France de l’année 2019 (voir encadré) l’a poussée à témoigner :

« Je sais que mon ex-mari va toujours se manifester. La crainte est continue. On est divorcés depuis quatre ans, séparés depuis sept ans, et il m’écrit toujours. À chaque fois, je pleure et je repars de zéro. Car dans ces moments-là, tout me ramène au passé. »

Pour Meryem, ce passé remonte à 2009. Elle a alors 17 ans. En vacances en Turquie dans le village d’origine de ses parents, elle rencontre Selim (le prénom a été modifié). Il est serveur dans un restaurant et a trois ans de plus qu’elle. « Il n’était pas attirant », coupe-t-elle.

« C’est son histoire personnelle qui m’a touchée. Sa patronne m’avait raconté qu’il avait eu une enfance très difficile. Il venait d’une famille très pauvre, ça m’avait marquée. L’un de mes frères s’est renseigné sur lui et a eu de mauvais échos : Selim était connu pour être bagarreur. »

(Dessin Ariane Pinel)

Un trait de caractère qui ne freine pas Meryem : « J’avais envie de l’aider à s’en sortir. J’étais si jeune… », lâche-t-elle, le regard dans le vide. Deux ans plus tard, en 2011, après leur mariage célébré en Turquie et en France, Selim s’installe chez son épouse, à Strasbourg. Très vite, Selim se montre agressif, colérique dès lors que quelque chose ne lui convient pas. À chaque fois, Meryem lui trouve une excuse et pardonne.

Les tensions, les insultes, puis les coups

Le premier coup arrive cinq mois après leur mariage. « Il n’était pas content de la coupe que le coiffeur lui avait faite et Selim, qui ne parlait que le turc, m’avait reproché d’avoir mal traduit ce qu’il voulait. Alors il m’a giflée », raconte Meryem. Les tensions et les insultes s’installent dans le quotidien.

Selim, qui a entre temps décroché un boulot sur un chantier, reproche à son épouse de ne pas être assez impliquée dans la vie domestique. Meryem, alors étudiante en sciences sociales à l’Université de Strasbourg, se souvient de ces moments :

« Je lui avais préparé un sandwich sur un petit plateau et la manière dont j’avais découpé le pain ne lui avait pas plu. Il a tout jeté par terre. Quand on s’engueulait en voiture, il devenait très imprévisible et nous mettait en danger, roulait très vite, doublait n’importe comment. Il avait de tels accès de colère… Mais il choisissait toujours ses moments et s’en prenait à moi quand mon père n’était pas là. »

Déjà fragile, le mariage s’est très vite dégradé quand le père de Meryem, qui passait très souvent au domicile du couple, s’est remarié et est parti vivre en Turquie. La jeune femme se retrouve sans soutien : « J’étais en froid avec la famille du côté de ma mère et Selim a fait en sorte que je sois complètement isolée », explique-t-elle.

« Je me suis souvent dit que c’était de ma faute »

Une première fois, la Strasbourgeoise claque la porte du domicile conjugal mais un autre engrenage s’enclenche. Des membres de son entourage lui expliquent que sans elle, Selim est seul, malheureux et désoeuvré. Se sentant coupable, Meryem lui pardonne et reprend sa vie quotidienne. Les claques, les cheveux tirés, les coups de pied et de poing recommencent.

Dans son récit, la jeune femme précise que toujours, elle se défendait et que toujours, elle rendait les coups. Mais du haut de son mètre-soixante, la jeune femme plutôt fine faisait difficilement le poids face au 1m85 et aux larges épaules de son mari. Pourquoi n’avoir jamais réussi à partir pour de bon ?

« Il changeait de comportement sans prévenir. À chaque fois qu’il me frappait et qu’il s’emportait, il redevenait ensuite très gentil. Je me suis souvent dit que c’était de ma faute, je culpabilisais car il disait que c’était toujours de ma faute. C’est pour ça que j’ai toujours tout laissé passer ».

« Ce visage je ne l’oublierai jamais. J’étais face à la mort »

Un soir de 2013, après une énième dispute, Meryem annonce son intention de partir. Définitivement cette fois. « Tu ne sortiras pas vivante de cette maison. Tu es obligée de rester », lui répond son époux. Alors qu’elle commence à préparer un sac dans la chambre, Selim la rejoint. Il la fait tomber sur le lit, l’attrape au cou et commence à serrer de plus en plus fort. La jeune femme décrit la fureur du moment :

« Ce visage, je ne l’oublierai jamais. J’étais face à la mort. Il avait un regard noir, je ne distinguais même plus ses pupilles. Il était sur moi, me bloquait les bras. Il me répétait « crève ! crève ! ». Je me sentais partir, je me disais « je vais mourir ». Et je me suis mise à penser à l’après, quand mes proches allaient retrouver mon corps… J’ai réussi à lui donner un coup de pied dans son entrejambe. Il a eu mal et a relâché son emprise. »

D’emblée, Meryem veut quitter la maison et se rendre chez le médecin pour faire constater ses marques de strangulation. Selim court à la porte d’entrée avec un couteau pour l’en empêcher. Bloquée, la jeune femme est obligée de rester. Alors que Selim s’installe devant la télévision pour manger, Meryem reste dans son coin et pleure toute la soirée.

Une fois encore, elle va accepter les excuses de son époux et reprendre son quotidien, comme si rien ne s’était passé. Pendant plusieurs jours, Meryem va dissimuler ses bleus dans le cou à l’aide de fond de teint et d’un foulard. « Le truc classique que beaucoup de femmes font », lâche-t-elle, le regard baissé.

Une plainte pour violences déposée en 2013

Après deux ans d’un mariage chaotique, Meryem trouve la force de rompre. Étudiante, elle n’a pas de revenus et bénéficie de l’aide juridictionnelle pour son avocat. En 2013, elle décide de porter plainte pour violences et se rend à la gendarmerie. Selim est placé en garde à vue et une confrontation entre les deux époux est organisée. Meryem se souvient :

« J’y étais avec ma mère, lui était accompagné d’un interprète. Les gendarmes m’ont dit que nos versions ne concordaient pas, d’autant plus que je n’avais aucune preuve des coups que j’avais reçus puisqu’entre temps les marques étaient parties. J’ai pourtant expliqué aux gendarmes que si je n’avais pas d’attestation du médecin, c’est parce que Selim m’avait empêchée d’y aller. »

À la demande des gendarmes, un examen psychiatrique de Selim est réalisé. Le document, que Rue89 Strasbourg a pu consulter, décrit un homme « machiste », qui considère que battre sa femme est « une mesure éducative utile ». « Il n’a ni regret, ni honte, ni compassion et il ne regrette pas d’avoir frappé sa femme », poursuit le rapport.

Selim et Meryem se séparent. Il quitte la maison mais emporte avec lui des affaires de celle qui est désormais son ex-femme, dont son ordinateur, des meubles, et des bijoux en or.

Lettre de sang

Un soir, peu de temps après son dépôt de plainte, Meryem rentre chez elle. Elle se dirige vers sa chambre et cherche son journal intime. Alors qu’elle ouvre le carnet, une fine feuille tombe au sol.

« Dessus, il y avait la première lettre de mon prénom. Écrite avec du sang. J’ai hurlé. Selim était entré dans la maison en mon absence et devait certainement encore avoir un double des clefs…

Meryem apporte le bout de papier à son avocate mais aucune suite n’est engagée. « Pas même une mesure d’éloignement ! », s’étonne encore Meryem aujourd’hui. Suite à cet épisode, elle s’équipe d’une mini bombe lacrymogène qu’elle garde en permanence dans son sac.

Elle déménage, change de numéro de téléphone qu’elle ne communique qu’à ses proches :

« Il m’envoyait des messages à longueurs de journées : des “t’es belle”, “ton odeur me manque”. Je l’ai bloqué partout, mais il me renvoyait des mails avec un romantisme assez glauque. »

Un dépôt de plainte détourné en main courante

En mai 2018, Meryem se rend à l’Hôtel de police de Strasbourg et souhaite déposer une plainte pour harcèlement contre Selim. La jeune femme a appris par un ami interposé que son ex-époux avait des photos d’elle collées un peu partout sur les murs de son appartement :

« Entre ça et les messages à la fois “romantiques” et menaçants, j’ai pris peur. J’ai voulu porter plainte mais on m’a plutôt orientée vers une main courante, parce qu’il y avait visiblement trop d’attente ce soir-là, au commissariat… »

Une confiance dans la police et la justice abîmée

Aujourd’hui, Meryem connaît enfin une vie de couple équilibrée. De sa précédente union, elle parle d’une « destruction à petit feu » et garde encore des séquelles psychologiques comme cette anxiété qui ne la quitte plus. Elle évoque aussi une confiance très largement abîmée dans la police et la justice :

« Je suis une victime et la police était le seul recours pour moi. Ça été une grosse déception. Tu penses pouvoir t’appuyer sur quelque chose mais tu te rends compte qu’au final, rien ne te protège. Du coup, tu te remets en question, tu te demandes si tu n’en fais pas trop. Je me suis demandée si j’inventais… jusqu’au jour où une amie m’a dit d’arrêter et que ce n’était pas à moi de me sentir coupable. »

Récemment, Selim est tombé sur la page Facebook de son entreprise et a recommencé à lui écrire. Elle a même pensé à retirer son nom de la sonnette de son lieu de travail. « Depuis son dernier mail, je n’ai pas eu de réponse, son silence n’est pas normal, il prépare quelque chose », s’inquiète Meryem.

Alors que Meryem termine le récit de son histoire, la nuit tombe doucement. Elle allume la lampe sur son bureau. Son regard s’illumine quand elle explique qu’elle souhaiterait intervenir dans des conférences sur les violences faites aux femmes : « Il faut savoir s’éloigner au moindre risque et se dire que rien n’est plus précieux que soi-même ».

Entre 122 et 149 femmes tuées en 2019 en France

En France, en 2019, entre 122 et 149 femmes, selon les sources, ont été tuées par leurs compagnons ou ex-compagnons. Elles étaient 121 en 2018. Dans le Bas-Rhin, depuis 2018, plus de 1 900 femmes ont été victimes de violences, selon Sophie-Anne Dirringer, déléguée départementale aux droits de la femme et à l’égalité (DDDFE). Le 18 décembre, le Parlement a adopté l’utilisation du bracelet anti-rapprochement pour les conjoints ou ex-conjoints violents. Il permet de les tenir éloignés et de les géolocaliser par le déclenchement d’un signal.

L'AUTEUR
Ophélie Gobinet
Ophélie Gobinet
Journaliste indépendante. Le train Paris-Strasbourg est mon ami. Sujets société, jeunesse, éducation, inégalités. J'aime aussi écrire sur la culture hip hop de Strasbourg et d'ailleurs.

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