Fermeture de lits : le lourd tribut de la réanimation dans le Grand Est
Economie 

Fermeture de lits : le lourd tribut de la réanimation dans le Grand Est

Entre 2013 et 2018, la région a perdu 39 lits de réanimation sur 534, selon la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques. C’est la région qui a subi le plus de fermetures de lits de réanimation ces dernières années.

Face à l’épidémie de coronavirus, les services de réanimation ont rapidement été saturés en mars. Des services conventionnels ont été reconvertis en unités Covid, multipliant les capacités d’accueil de la région Grand Est par trois. Ainsi, des services fermés quelques années plus tôt ont été remis en place. C’est le cas à l’hôpital de Sélestat, où le service de réanimation avait perdu définitivement ses 8 lits en 2016… avant de devoir en rouvrir 10 en urgence.

59 lits de réa en moins en 5 ans

Chaque année, la Drees (Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques) recense le nombre de lits affectés aux établissements de santé. Entre 2013 et 2018, le service des études statistiques du ministère de la Santé dénombre 59 lits en moins dans les services de réanimation du Grand Est, toutes unités confondues, public comme privé. Ces chiffres obtenus sur la base des déclarations des établissements, sont parfois contestés par les établissements eux-mêmes (voir encadré).  

Sur les unités de réanimation seules, réservés aux patients les plus graves, 39 lits ont été fermés. C’est la baisse la plus importante en France métropolitaine. Dans la plupart des régions, la réanimation « lourde » a été regroupée dans les centres hospitaliers universitaires, au détriment des établissements plus petits. En général, le nombre de lits y reste stable. Mais la région Grand Est a perdu 7% des lits dans ses unités de réanimation en cinq ans.

Entre la Drees et les HUS, désaccord sur les chiffres

Dans son étude des fermetures de lits dans les services de réanimation, la Drees compte 59 lits en moins dans la région Grand Est entre 2013 et 2018. Cette étude se fonde sur des statistiques annuelles (SAE) que les établissements de santé remplissent chaque année.

Sauf que sur ces 59 lits en moins, 17 viendraient des soins intensifs de Hautepierre. L’hôpital déclarait 63 lits en soins intensifs en 2013, et 46 en 2018. On peine à croire que le personnel soignant et les syndicats auraient laissé filer 17 lits sans lever le petit doigt !

Contacté, le service presse des hôpitaux universitaires de Strasbourg confirme qu’aucune fermeture de lit n’a eu lieu en soins intensifs et plaide pour un décalage lié aux méthodes de comptage de la Drees.

Hypothèse la plus probable pour le service statistique du Ministère de la santé, l’hôpital de Hautepierre aurait commis une erreur dans sa déclaration de 2013. Celui-ci aurait inclus les lits de soins intensifs de néonatalogie dans le bordereau de la réanimation, ce qu’il n’est pas censé faire, avant de rectifier le tir les années suivantes. « Cet établissement a donc raison de dire que son nombre de lits n’a pas baissé « dans la vraie vie », mais il a tort de penser que l’erreur vient d’une manipulation de la Drees. »

La Drees indique qu’un correctif pour l’année 2013 devrait avoir lieu à l’occasion de la prochaine actualisation de la base statistique, courant 2021.

« On aurait pu retarder le point de saturation »

Les changements de méthodologie de la Drees dans ses recensements annuels rendent difficilement mesurables cette évolution sur le long terme. La dernière refonte des statistiques administratives des établissements a eu lieu en 2013. Reste la mémoire de syndicaliste pour en témoigner. Aujourd’hui secrétaire national adjoint de l’Unsa santé-sociaux, Jean-Claude Stutz a fait ses armes en Alsace. Il était aux premières loges pour observer le tournant des fermetures de lits, au milieu des années 2000 : 

« C’est évident que si on avait gardé cette capacité, on aurait pu retarder le moment de saturation plutôt que d’improviser avec des bouts de ficelles et de commander des respirateurs en urgence. La tendance des Agences régionales de santé, c’est de décréter les moyens en fonction d’une activité moyenne. Sauf que dans un hôpital, il y a des pics d’affluence, avec les grippes et les épidémies plus graves comme celle que l’on traverse. »

Jean-Claude Stutz, secrétaire national adjoint UNSA santé-sociaux

La réouverture en urgence d’unités est d’autant plus difficile qu’une fois les services fermés, le personnel et le matériel ne restent pas toujours à proximité. Jean-Claude Stutz poursuit :

« Si le matériel n’est pas obsolète, il est revendu. Recréer un service, c’est un vrai investissement. Pareil pour le personnel. Une infirmière en réanimation, c’est trois semaines avant d’être autonome en théorie. Mais dans les faits, c’est plutôt deux ans. »

Sur le papier, le NHC n’a pas fermé de lits de réanimation. Dans les faits, le manque de personnel en temps normal oblige l’hôpital à mettre des lits en veille. (Photo Pierre Pauma)

Son homologue messin Pascal Viry dressait le même constat au micro de France Bleu Lorraine Nord le 1er avril. Alors qu’une pétition réclamait la réouverture du service de réanimation de l’hôpital militaire Legouest de Metz, le délégué Unsa de l’intersyndicale jugeait impossible de rouvrir si vite un service de réanimation fermé en 2014. L’établissement a tout de même créé une cinquantaine de lits Covid non réanimatoires, et pris en charge des patients non-Covid pour soulager le CHR de Metz.

Remplacement partiel de la réanimation par de la surveillance continue

Depuis 2004, le remplacement de la dotation globale aux hôpitaux par la tarification à l’activité (T2A) s’est accompagné d’une distinction entre la réanimation lourde, qui nécessite une ventilation mécanique avec intubation, les soins intensifs avec une ventilation mécanique au masque, et la surveillance continue et sa ventilation non-mécanique.

Ainsi, la surveillance continue, moins coûteuse en personnel et en matériel, s’est progressivement substituée à des lits de réanimation, jugés sous-utilisés ou trop peu dotés en personnels.

La Drees enregistre des créations de lits en surveillance continue pour les hôpitaux de Colmar, Chaumont et Sélestat, en parallèle de fermetures de lits de réanimation. Mais de manière générale dans le Grand Est, le total de lits en surveillance continue est également en baisse.

Encore une fois pour Jean-Claude Stutz, l’étude de la Drees ne rapporte que l’écume d’une lame de fond vieille de 20 ans :

« Durant la période 2000-2005, on avait encore des capacités de ventilation à Saint-Louis, Thann, Altkirch. C’était des unités qui gardaient des patients qui avaient besoin d’une ventilation courte, ou bien en accompagnement de fin de vie. Tout ça a progressivement disparu avec la définition plus stricte de la surveillance continue et de la réanimation. Quand il y a eu des réorganisations de services, ces unités ont été fermées. »

« Les lits déclarés ne sont pas toujours opérationnels »

Le syndicaliste redoute même que ces statistiques ne cachent une réalité plus grave, en raison du manque de personnel :

« La Drees établit ses statistiques sur la foi des déclarations des hôpitaux. Mais si un hôpital a l’autorisation pour 20 lits par exemple, et qu’il déclare ces 20 lits, il se peut qu’il ne puisse en réalité en faire fonctionner que 16 à cause du manque de personnel. Les problèmes de démographie médicale sont parfois invoqués pour fermer des lits. C’est un phénomène difficilement quantifiable, très informel. »

C’est le cas au NHC. Chef du service de chirurgie cardiaque et membre du collectif médecins, Jean-Philippe Mazzucotelli ne se fait guère d’illusions pour l’après Covid :

« En théorie, le NHC dispose de 59 lits de réanimation en temps normal. Mais on va retomber à 49 par manque de personnel. Il nous manque au moins 25 infirmières pour faire fonctionner tous les lits ouverts. »

Questionnée par France 2 sur ces fermetures de lits, l’Agence régionale de santé (ARS) du Grand Est fait valoir que la région reste légèrement mieux dotée en lits que le reste de la France métropolitaine. En 2015, la moyenne était de 0,11 lits pour 1 000 habitants majeurs, contre 0,10 en France métropolitaine.

Le département le mieux doté à l’origine, la Meurthe-et-Moselle, est aussi celui qui a été le plus durement frappé par les fermetures, notamment au CHRU de Nancy. Celui-ci est toujours menacé par la suppression de 174 lits et de 598 postes à l’occasion d’un regroupement de sept sites en un seul.

Le Grand Est reste légèrement mieux équipé en lits de réanimation que le reste de la France, malgré de fortes disparités.

L’annonce du maintien de ce projet de fermetures par l’ex-directeur de l’ARS, Christophe Lannelongue, en pleine épidémie, avait suscité une vive polémique chez les élus locaux, qui avaient parfois validé ce plan quelques mois plus tôt. Mais la persistance du haut fonctionnaire lui a coûté sa place.

Le ministre de la Santé Olivier Véran a annoncé la suspension de tous les projets de suppressions de lits en France. Peut mieux faire, avait réagi dans la foulée le président (PS) du Conseil départemental de Meurthe-et-Moselle, Mathieu Klein, en réclamant l’abandon du plan. En 2016 lors de la fermeture de l’unité de réanimation à Sélestat, l’ARS n’avait pas non plus fait des manières avec les élus. « Ce n’est ni au maire, ni au député, de décider du nombre de lits ! », prévenait le directeur de l’époque, Claude d’Harcourt.

L'AUTEUR
Pierre Pauma

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