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Fêtes sur le campus : « On est beaucoup à penser que l’interdiction est normale »
Société 

Fêtes sur le campus : « On est beaucoup à penser que l’interdiction est normale »

par Camille Balzinger.
Publié le 19 juillet 2021.
Imprimé le 03 août 2021 à 12:40
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Depuis le 4 juillet, les rassemblements nocturnes sur le campus de l’Université de Strasbourg sont interdits. Cette décision prive les étudiants d’un lieu de sociabilité important, mais de nombreux jeunes décrivent des dérapages, entre dégradations, violences et sentiment de liberté retrouvée.

C’est l’unique parc strasbourgeois ouvert 24 heures sur 24, et tous les jours de la semaine. La police ne peut pas, en principe, y pénétrer sans l’autorisation de la présidence de l’Université. On appelle ça la franchise universitaire. Mais depuis le 4 juillet, et jusqu’à nouvel ordre, les rassemblements y sont interdits entre 22h et 6h. Exerçant les pouvoirs de police attribués aux présidents d’universités, Michel Deneken, président de l’Université de Strasbourg, essaye de contenir une situation qui semble lui avoir échappé.

Rassemblement le 21 juin 2021, pour la fête de la musique. Selon les témoignages, les étudiants étaient entre 400 et 2 000 (photo Mathilde Cybulski / Rue89 Strasbourg).

Une bulle de liberté post-covid

Victor a 23 ans. S’il a quitté l’université il y a trois ans, il y vient parfois pour voir des amis, boire des bières, ou profiter des animations telles que le festival Demostratif de rencontres scéniques, auquel elle participait il y a quelques semaines. Et il se souviendra longtemps de la soirée du 21 juin. « On se serait cru dans les années 90 : tous les jeunes investissaient le campus, c’était dingue, » raconte-t-il.

Ce soir-là, des centaines de personnes se sont réunies malgré la pluie. En fonction des témoignages, le nombre de participants varie entre 400 et 2 000 personnes. « J’ai vu des vidéos en direct, il était minuit, et j’avais envie de danser, alors j’y suis allé, » se souvient le jeune homme. Un rassemblement massif et organisé sur les réseaux sociaux, lorsque la fête de la musique avait été officiellement circonscrite aux bars et salles de spectacles.

« Dès que je suis arrivé vers la Krutenau, j’ai entendu de la musique, » raconte Victor. Et plus le campus approche, plus la musique s’intensifie. En bas de la bibliothèque l’Alinéa, un premier groupe avec un caisson de basse, un générateur et des platines. Plus loin, des petits groupes improvisent quelque notes. Devant la cafétéria des sciences, un autre système sonore diffuse la musique d’un téléphone. Enfin, dans le parking en face, sous les lumières blanches du stationnement, une piste de danse improvisée. « Avec l’éclairage, on se serait cru à la sortie d’une boîte, quand le patron allume pour qu’on s’en aille, » se souvient-il. Plusieurs fois dans la soirée, des feux d’artifices éclairent le ciel.

Avant de se faire expulser par la police, les étudiants se retrouvent place de la République pour danser, le soir de la fête de la musique. (photo Mathilde Cybulski / Rue89 Strasbourg)

Du « paradis » en temps de pandémie, à « Very Bad Trip »

« Pendant la période covid, c’était le paradis ici, » se souvient Victor, qui y retrouvait régulièrement ses amis. Un havre de paix au sein duquel étudiants et passants se côtoient nuit et jour, autour d’une bière, d’une partie de foot ou d’une enceinte. Et si la fête du 21 juin était particulièrement marquante, des rassemblements festifs ont régulièrement lieu sur le campus depuis le milieu du mois de mai.

« Je ne suis allé que deux fois à des soirées là-bas, mais c’était systématiquement chaotique, » raconte Pierre, ingénieur du son tout juste diplômé. « C’était surréaliste, » insiste-t-il. Même s’il comprend le besoin d’extérioriser ses sentiments après le confinement, il constate que l’ambiance n’est plus la même que les années précédentes. Martine, 24 ans, complète : « Le campus n’a pas changé, c’est le contexte qui a changé. » L’étudiante en master d’enseignement passe beaucoup de temps là-bas, aussi bien en journée qu’en soirée, voire au petit matin. Et ce depuis son arrivée à Strasbourg, en 2015. « En fonction de l’endroit où l’on va sur le campus, les ambiances sont très différentes, mais tout le monde est souvent très poli et sympathique, » décrit-elle. « Puis c’est devenu glauque. »

Lucie, 21 ans, est une habituée des fêtes sur le campus. En 2020 déjà, l’étudiante en première année de psychologie passait des après-midi et des nuits entières à danser avec quelques amis, au milieu de la pelouse, avec leur musique sur une enceinte. Mais lorsqu’elle passe par le campus le 27 juin dernier, elle se retrouve au milieu d’une altercation et reçoit un coup de bouteille sur le crâne. Quelques points de suture et un dépôt de plainte plus tard, Lucie reste sous le choc. « C’est comme si mon âme avait pris un coup, je n’y suis pas retournée depuis, » explique-t-elle. Une violence que Victor constate également. « Habituellement dans les fêtes clandestines, les gens sont bienveillants les uns avec les autres, mais ici c’est devenu plus individuel, » analyse-t-il.

Un campus en mode piste de danse

Les participants sont des étudiants, mais aussi des lycéens, parfois très jeunes. « Le 21 juin, un garçon cherchait sa carte d’identité car il avait une épreuve du BAC le lendemain », se souvient Victor. Quant au type de public et au style de musique, il y a de tout : de l’électro commerciale à la techno, en passant par des classiques de boîte de nuit. Sur un compte Instagram, suivi par plus de 2 000 personnes, les vidéos des soirées sur le campus ressemblent fort à celles d’une piste de danse d’un club – stroboscopes en moins.

Parmi les dégradations constatées, des bris de vitres et intrusions dans les locaux de l’université. Mais lorsque certains veulent sortir du mobilier des salles de cours, d’autres les en dissuadent. (photo Mathilde Cybulski / Rue89 Strasbourg)

Certaines soirées finissent aussi plus tôt que prévu. Le 19 juin, Jony fait partie des 200 personnes qui dansent sur le campus. Vers 3h du matin, la police intervient sans sommation. « Ils étaient à pied, en voiture et à scooter, et ils ont commencé à nous frapper. C’était très violent », se souvient-il.

L’interdiction suite à des débordements

Dans un courriel adressé au personnel de l’université, le président Michel Deneken déplore des dégradations sur le campus ainsi que les déchets qui jonchent les sols depuis le retour de l’été. Car la fête de la musique sur le campus a aussi été le théâtre de dégradations : effractions, vols, extincteur vidés et ordures parsemées.

L’arrêté du 30 juin interdit donc les rassemblements et les manifestations festives non autorisées au préalable par le président ou par l’un de ses représentants. Il est aussi question de respecter la salubrité du lieu, c’est à dire ramasser ses déchets. Le non respect de ces mesures pourra être communiqué au service de police, et faire l’objet de sanctions disciplinaires.

Quand elle croise les agents de nettoyage le lendemain d’une fête, Lucie leur présente ses excuses. « Les pauvres nettoient tout et ça recommence le lendemain, nous on ramasse toujours nos trucs, » regrette-t-elle. Alors qu’en festival ou en rave, le respect du lieu est essentiel, ne serait-ce que pour pouvoir y retourner. « C’est la base de prendre soin des lieux dans lesquels on fait la fête, » estime Victor. Pour inciter à respecter la salubrité du lieu, l’université va « renforcer la signalétique et le dispositif de poubelles, » avec la présence d’ambassadeurs propreté et une campagne de sensibilisation à la rentrée.

Pour Léa Santerre, présidente de l’AFGES – Association fédérative générale des étudiants de Strasbourg, ces débordements sont inadmissibles. « Certains des fêtards ne sont même pas des utilisateurs du campus, » déplore-t-elle. Même si elle regrette que la solution ait été l’interdiction ferme de se rassembler.

En chemin vers le campus le 21 Juin, les étudiants sont des centaines à s’y rendre, suivis de loin par quelques camions de police. (photo Mathilde Cybulski / Rue89 Strasbourg)

« Une mesure de prévention », pour l’Université

« Il s’agit en effet d’une mesure de prévention des troubles à l’ordre public, non d’une interdiction de se balader ou de se retrouver sur les espaces en petit groupe, » précise l’université. Tout comme elle insiste sur le fait que l’interdiction ne sera en vigueur que jusqu’à la rentrée universitaire. Dans le texte de l’arrêté, il est pourtant mentionné que les mesures prises sont applicables jusqu’à nouvel ordre.

Dans le parking du Lebel, c’est une piste de danse improvisée, à l’abri de la pluie (photo Mathilde Cybulski / Rue89 Strasbourg)

Jérôme, 27 ans et ancien étudiant en sécurité, considère que l’interdiction est un dernier avertissement de l’université. Lorsqu’il discute avec les agents de sûreté, ceux-ci lui font part de leur dépit. « Ils n’ont plus les moyens de veiller à la sécurité, lorsqu’ils appellent la police, elle ne vient quasiment jamais, » explique-t-il.

Un désir collectif de médiation

Le problème, ce sont ces violences, nouvelles, qui perturbent le campus. « On est beaucoup à penser que l’interdiction est normale, poursuit Martine, on ne peut pas laisser les choses en l’état. » « Ils étaient obligés d’interdire, pour mettre un coup de pression aux étudiants, » complète Lucie. « Mais je suis déçue par les jeunes de Strasbourg », soupire-t-elle. Elle aimerait retrouver la bienveillance qu’elle constatait les années précédentes.

Nombreux sont celles et ceux qui appellent à faire la fête sans dégrader, et en gardant une ambiance bienveillante entre participants. (photo Mathilde Cybulski / Rue89 Strasbourg)

Le soir du 21 juin, quelques fêtards brisent une vitre et commencent à voler du matériel, d’autres leur demandent de le remettre à leur place. La faute au contexte ? « Avec la fermeture des quais, on est de plus en plus nombreux à aller sur le campus, » explique Lucie.

Son idée pour retrouver le lieu de rencontre qu’elle appréciait : renforcer la sécurité sur le campus mais à la manière d’un festival, dans la médiation plus que dans la répression. La présidence de l’université dit aussi vouloir explorer cette piste, avec la présence de médiateurs santé, mais uniquement lors des rassemblements organisés et autorisés.

À plusieurs endroits, de véritables consoles de mixage sont utilisées pour mettre de la musique. (photo Mathilde Cybulski / Rue89 Strasbourg)

Vers plus de vidéosurveillance

Parmi les mesures préventives voulues par la présidence de l’université, il y a aussi la vidéosurveillance. Si des caméras filment déjà le campus, le dispositif en place sera renforcé durant l’été. Selon la direction, il devrait permettre d’identifier les auteurs de délits ou de crimes, et s’accompagnera d’une réflexion sur l’éclairage des espaces. Toujours selon la présidence, ce dispositif est voulu par les étudiants pour lutter notamment contre les violences sexistes et sexuelles.

À l’AFGES, la présidente espère que l’installation de caméras est « un moyen pour trouver une solution, et non une solution en elle-même. » Selon elle, cela peut être une piste pour que les choses reviennent à la normale, et que les activités mises en places par l’association à la rentrée puissent avoir lieu. « On sait l’attachement de Michel Deneken à la présence physique des étudiants, pour pouvoir créer ce lien social qui faisait défaut » poursuit Léa Santerre.

Lorsque certains dansent, d’autre viennent pour profiter de l’ambiance festive et de la musique (photo Mathilde Cybulski / Rue89 Strasbourg)

Mais d’après Martine, la vidéosurveillance et la répression ne feront que déplacer le problème. « On ne sait pas qui est la minorité violente, » assène-t-elle. « Et ceux qui mettent une mauvaise ambiance ici, iront le faire ailleurs » poursuit-elle. Un sentiment confirmé par certaines études sur l’installation de caméras de surveillance, pointant que leur présence entraîne quasi-systématiquement un « déplacement de la délinquance. » Si un autre appel à se rassembler à été lancé sur les réseaux sociaux, le lieu a été changé le soir même, à cause d’une trop grande présence policière sur les lieux.

Article actualisé le 19/07/2021 à 11h10
L'AUTEUR
Camille Balzinger
Camille Balzinger

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