Les mille et une histoires merveilleuses des conteurs d’Alsace
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Les mille et une histoires merveilleuses des conteurs d’Alsace

Raconter des histoires, cela peut être un métier. On dénombre une trentaine de conteurs professionnels en Alsace. Rencontres en vidéos avec ceux qui ont fait de la transmission de l’imaginaire, leur gagne-pain quotidien.

Il était une fois, dans une contrée verdoyante et merveilleuse, l’Alsace, l’histoire de femmes et d’hommes qui avaient fait de la narration un métier.

Les conteurs professionnels — car c’est ainsi qu’on les nomme — gagnaient leur vie en relatant des récits anciens et des histoires enchanteresses. Certains mettaient en scène des classiques revisités, d’autres préféraient s’installer seul face au public, captivant leur auditoire à la seule intensité de leur voix.

Une trentaine en Alsace

Tous, pourtant, avaient quelque chose en commun : ils voulaient transmettre ces histoires hors de l’espace et du temps, interpellant notre conscience et notre manière d’être par la simplicité de la philosophie du conte.

Un peu crispé avant le début du spectacle, Lénaïc Eberlin vérifie ses ustensiles. (Photo: BB/Rue89 Strasbourg)

Un peu crispé avant le début du spectacle, Lénaïc Eberlin vérifie ses ustensiles. (Photo: BB/Rue89 Strasbourg)

En 2016, ce métier insoupçonné, que l’on pourrait croire en voie de disparition, connaît un certain succès en Alsace. Près de 30 conteurs professionnels sont regroupés, depuis 2007, dans l’association Oralsace. Comment ont-ils reçu « l’appel du conte » et fait du verbe un métier ?

Des parcours bigarrés

Pour beaucoup, le fait d’être devenu conteur est une forme de coup du destin. Pour reprendre le terme d’Innocent Yapi, c’est bien un « appel du conte » qui les embarque dans ce métier. Conteur en Alsace depuis 1997, il explique que le conte est venu à lui de façon fortuite :

« Quand j’étais étudiant en droit et comptabilité, je déclamais beaucoup de poèmes et participais à quelques pièces de théâtre. Un jour, on m’a proposé de lire des poèmes lors d’un événement à Woerth. La personne s’était vraiment trompé, puisqu’en fait, on cherchait un conteur. J’ai donc conté ! (…) Mais ça a été un long processus, c’est pour cela que je parle d’ “appel du conte“. »

Trois ans plus tard, tandis qu’il réalise quelques spectacles de-ci, de-là, on lui propose de venir conter dans une ferme-auberge près de Strasbourg. À partir de ce moment, Innocent Yapi se met à conter de manière plus professionnelle. Une conteuse devient sa « marraine » et lui permet de participer à des festivals hors de l’Alsace, tout en donnant des cours de conte.

« Un jour, on m’a dit : “Quand Dieu t’a donné un talent, ce n’est pas pour toi, mais pour les autres !” Alors j’ai dit d’accord ! (Rires) J’ai toujours aimé transmettre et partager. »

Des miroirs de la vie

Nicole Docin-Julien aussi considère qu’il y a quelque chose de l’ordre du destin dans ce qui l’a emmené à exercer ce métier. Autrefois conseillère en communication et relation humaine, elle est devenue conteuse après que plusieurs de ses clients, travaillant à la mairie de Strasbourg et au Conseil général, lui aient proposé d’intervenir dans des médiathèques :

« En exerçant mon métier, l’idée m’est venue de proposer certains contes en miroir à des étapes de vie, à des difficultés, des crises ou des remises en question. Et les personnes sur lesquelles j’intervenais trouvaient intéressante cette liaison entre psychologie et symboles. Cette métaphore du conte. Je me suis souvenu des contes que j’aimais beaucoup lire, petite fille, et ils me sont apparus comme des miroirs de notre propre vie psychique. »

C’est dans certains quartiers difficiles de la ville, auprès des jeunes, qu’elle s’essaie pour la première fois au métier de conteuse.

« C’était difficile ! Je ne savais pas du tout comment gérer les enfants. Les premiers temps, je rentrais chez moi et dormais directement durant trois heures. Je me suis dit qu’il fallait les cadrer et les captiver. Alors je me suis mise à en lire, à les conter. Et le miracle est arrivé. »

Le conte, un récit hors du temps

Oralsace n’est pas vraiment une association de conteurs travaillant ensemble régulièrement. C’est plus un réseau, où chacun est emmené à participer selon ses disponibilités et objectifs du moment. Chaque année, ils se réunissent pourtant à Sélestat, au centre culturel l’Evasion, et donnent un spectacle commun. Les conteurs participent également à différents festivals dans la région ou en organisent. Ainsi, en juin dernier, le festival Couleurs Conte organisé par Nicole Docin-Julien a fêté ses dix ans d’existence. Des conteurs de tous les répertoires s’y sont rendus : contes philosophiques, moraux, merveilleux… Le conte prend de multiples formes orales et scénographiques. Comme le souligne Innocent Yapi :

« C’est comme du lait ou de l’eau que tu verses dans un récipient : il prend sa forme. Mais en même temps, il y a quelque chose qui reste : le conteur doit avoir cette conscience de la puissance du mot, du verbe. Dans la manière dont on exprime le mot, on emmène le rythme, la force. Il doit montrer comment il est vivant. Et là on en fait quelque chose, on crée de la matière. (…) Ce qui fait peut-être le conte, c’est son aura d’ancienneté et son côté sacré. On ne peut pas le situer dans l’espace et le temps, c’est quelque chose de patiné qui interpelle directement notre conscience en ayant l’air de rien. »

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En plein spectacle de conte (photo BB / Rue89 Strasbourg)

Dans le discours des conteurs, on sent quelque chose de l’ordre de la transcendance dans l’histoire transmise à l’autre. Lénaïc Eberlin, de la compagnie Bardaf, a une vision peut-être plus contemporaine du conte : il utilise une scénographie plus poussée, fait appel à des auteurs et des metteurs en scène, joue avec les ustensiles et les objets.

« J’essaie d’utiliser le patrimoine traditionnel que portent les histoires, c’est-à-dire leur canevas, leur background, leur signification profonde, en les frottant à ma propre histoire. Que je rends fictionnelle, donc. Le conteur aujourd’hui, il est à l’écoute du monde et à l’écoute de lui-même et il faudrait qu’il ait du temps pour écouter les histoires des gens. »

Hansel & Bretzel

Lénaïc Eberlin et la compagnie Bardaf donnaient justement un spectacle au Vaisseau, du 12 au 31 juillet dernier. « Les yeux plus gros que le ventre, ou la véritable histoire de Hanzel et Bretzel » est un conte culinaire, un objet incongru et difficilement identifiable, entre le théâtre et le conte, mais tout en saveur, explosif, épicé et coloré.
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Sur le plateau, un personnage joue à l’apprenti alchimiste avec des ustensiles de cuisine et nous raconte sa propre histoire. Sa relation avec l’alimentation, le lien profond avec sa grand-mère. Et, en filigrane, l’histoire des frères Grimm commence à s’inscrire dans le récit. Sans s’en rendre compte, le spectateur est transporté vers cette histoire universelle grâce à la cuisine. Car avant d’embrasser le conte, Lénaïc Eberlin fut d’abord cuisinier.

« Gamin déjà, j’adorais mettre sans dessus-dessous la cuisine de mes parents. La cuisine m’a vite passionné, aussi parce que c’est un moyen de partage. Mais quand tu arrives dans la restauration, c’est assez hard. La cuisine me passionnait mais la restauration m’écœurait. (…) C’est la rencontre avec le milieu de l’éducation populaire, l’éducation nature et environnement, qui m’a redonné goût avec la cuisine, où j’ai retrouvé ce temps de partage. La transition s’est faite comme ça, par le métier d’animateur. En sortant du lycée, j’allais aussi à énormément de spectacle. Alors je me suis dit que j’allais en créer un avec une soupe. Et c’est venu. »

La fumée, ça fait toujours son effet (photo BB / Rue89 Strasbourg)

La fumée, ça fait toujours son effet (photo BB / Rue89 Strasbourg)

Festival à Muttersholtz du 26 au 28 août

Dans Hansel et Bretzel, le partage a une place centrale. Le public est emmené à participer à plusieurs reprises, tant pour donner son avis que pour se goinfrer de la maison en pain d’épice concoctée par le comédien. Le tout est rythmé par des jeux de lumières, de la musique, une voix off caverneuse et une mise en scène soignée. On est loin de la diction classique du conte, où le conteur ne fait appel qu’à ses capacités oratoires. Pourtant, la substance originale de ces récits est conservée : cette idée de transmettre un message à travers, un coin de vérité, à travers le conte.

« Pour moi, dans ce spectacle, la cuisine, c’est la capacité qu’on a à faire de nous-même. C’est le Do it yourself. On a un pouvoir de transformation, avec nos mains. Ça peut être un ébéniste avec sa planche, un gamin devant sa feuille de dessin. C’est l’envie de créer et de transformer. »

À la fin du mois, la compagnie Bardaf organise également un festival de conte : l’Avide Jardin, coorganisé avec l’association Azimut, qui se tiendra du 26 au 28 août à Muttersholtz. Des conteurs de Oralsace, comme Fred Duvaud, viendront déclamer des contes. Lénaïc Eberlin produira, pour sa part, un nouveau conte culinaire. Le teaser est disponible ici.

L'AUTEUR
Benjamin Bruel
Journaliste en fin de formation à Grenoble. Passé par Le Monde, AFP, Arrêt sur Images avant de gribouiller sur Rue89 Strasbourg.

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