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La mystérieuse énigme des rythmes scolaires
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La mystérieuse énigme des rythmes scolaires

par Mr Boum.
Publié le 28 mars 2013.
Imprimé le 28 mai 2022 à 19:48
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Comment le retour de la semaine de 4 jours et demi en primaire qui faisait encore l’unanimité il y a peu est-elle devenue une pomme de discorde ? Quelle est cette énigme insoluble qui déchaîne les passions, fait trembler le gouvernement et met en danger l’avenir de la France ?

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Quel est l’état de l’Education Nationale qui justifie la réforme? Car c’est là sans aucun doute que l’enquête est le plus souvent bâclée, c’est là que le bât blesse, c’est là le point aveugle des forums de parents révoltés, des déclarations aux gazettes d’élus outragés, des protestations égoïstico-pédagogiques des enseignants mobilisés. En 2010, 13% des élèves en français et 10% en calcul ne possèdent pas les compétences de base à la sortie du primaire. En 2009, 23% des élèves n’atteignaient pas le niveau requis en fin de troisième. Ces résultats qui s’inscrivent de plus dans une spirale négative sont-ils liés aux rythmes scolaires ?

Même s’il est difficile de conclure de manière tranchée sur ce point, on peut néanmoins relever que le nombre de jours de classe par an en primaire est inférieur en France aux autres pays européens, que le temps passé en classe chaque jour y est supérieur et que les résultats aux tests de niveau de lecture en CM1 par exemple (test PIRLS) sont inférieurs à la moyenne européenne, sans parler de la sur-représentation des élèves français dans le quartile européen des élèves les plus faibles avec 32 % contre 25 %. (Source : education.gouv.fr). En d’autres termes, notre école primaire au rythme si particulier (beaucoup d’heures sur peu de jours) produit plus de cancres que les autres.

Ainsi, le gouvernement présente sa refondation de l’école comme une volonté de mettre fin à ce déclin éducatif, en s’appuyant sur les résultats de ces tests et sur des éléments issus de la chronobiologie (arguments développés par l’académie de médecine). La difficulté pour le profane est d’adopter une opinion réfléchie sur la question à la lumière de ces seuls éléments. Quel crédit peut-on accorder à cette discipline scientifique assez récente et à ces tests internationaux souvent critiqués ?

Les experts… du XVI°

Faut-il, comme le fit Gargantua enfant changer de rythme scolaire ? Lui qui sous la baguette de ses maîtres sophistes s’éveillait entre huit et neuf heures, « gambadait, sautillait, se vautrait sur la paillasse un bon moment », « déjeunait de belles tripes frites », « fientait, pissait, se raclait la gorge; rotait, pétait », avant de se rendre à l’Eglise, de réciter son chapelet, d’étudier une « méchante demi-heure » et de finir par passer à table pour un plantureux déjeuner, dut adopter un tout autre rythme sous la direction de l’humaniste Ponocrates qui le fit se lever « vers quatre heures du matin » et l’éduqua « selon une méthode telle qu’il ne perdait pas une heure de la journée ». Montaigne de son côté, ne veut pas « gâter » l’esprit de l’enfant « en le maintenant à la torture et au travail […] quatorze ou quinze heures par jour comme un portefaix » et avance que « toutes les heures seront également favorables ».

Qu’en diraient nos chrono-biologistes qui identifient chez les enfants un pic d’attention entre 11h et 12h et un autre entre 15h et 16h ? En supposant que ces données soient fiables, tâchons de mener l’enquête….

Touchez-pas à mon week-end !

La demi-journée de plus serait donc attribuée au mercredi matin. On se demande bien pourquoi cela déclenche tant de passions houleuses, car après tout, c’est autant de moins à dépenser pour les mairies (argent qui par conséquent pourrait être affecté aux heures libérées les autres jours) et moins de contraintes pour les parents (une demi-journée de moins à organiser pour faire garder les enfants).

Une question naïve consisterait à se demander pourquoi Vincent Peillon n’a-t-il tout simplement pas proposé le retour du samedi matin, comme le préconisent les médecins et comme cela existait dans des temps aussi immémoriaux que l’avant Sarkozy… plutôt que de jeter son dévolu sur le désormais si problématique mercredi matin ?

Mais, une fois n’est pas coutume, parents et enseignants ont le poil hérissé à la même idée : le retour du samedi matin à l’école. Sur ce point, les professeurs des écoles -pourtant peu favorables à Sarkozy-, n’avaient rien trouvé à redire en 2008. Bon, un vrai week-end, on n’allait quand même pas cracher dessus, et ce n’est pas aujourd’hui qu’on va faire machine arrière sur cet acquis !

Côté parents, alors même que la FCPE est favorable à la réforme, nombreux sont ceux qui arguent de la sacro-sainte famille pour préserver un week-end complet, soit pour permettre aux parents divorcés de voir leurs ouailles de manière satisfaisante, soit pour permettre aux familles unies d’avoir le temps de se rendre à la résidence secondaire en Normandie ou en week-end à Courchevel. Ce à quoi je réponds qu’ils n’avaient qu’à pas divorcer, ni avoir d’enfants, ni se marier et qu’ils peuvent toujours acquérir une meulière dans le Val-de-Marne ou passer leur week-end à Courbevoie.

Il est quand même étrange de s’opposer aux cours du samedi matin en primaire au nom de raisons familiales, alors qu’au collège et au lycée, cela ne pose aucun problème ! Mais il faut croire qu’au PS comme à l’UMP, on tient à pouvoir à partir en week-end de 2 jours avec des enfants de moins de 11 ans… Dans tous les cas, on ne voit pas vraiment ce qui rendrait absolument impensable ni même impossible l’ajout de cette demi-journée d’apprentissage profitable à nos petits analphabètes, que ce soit le mercredi ou le samedi matin.

La réforme m’a tuer

Ainsi, cette réforme des rythmes scolaires est en train de valider en partie ce qu’affirmait Antoine Prost dans son article paru dans le Monde « Un Munich pédagogique » en mai 2008, à savoir que « La suppression de deux heures de classe dans l’enseignement primaire et la semaine de quatre jours risquent […] d’être irréversibles. ». Déjà, la réforme est de fait le plus souvent reportée à la rentrée 2014, année sensible politiquement s’il en est, et les levées de bouclier actuelles n’augurent rien de bon pour l’avenir de la réforme phare de Peillon.

Passera-t-on à 4 jours et demi ? Si on réduit une taxe de 75% à 66% pour les revenus supérieurs à un million d’euros, alors un compromis à 4 jours un quart est peut-être à prévoir ? Chacun fera-t-il sa petite tambouille dans son coin, vidant encore un peu plus de son sens cette expression pourtant prometteuse d’ « Education nationale » ?

Il semble que oui à lire les articles 4 et 5 du décret : « Il ne s’agit pas d’imposer partout et à tous un modèle unique et rigide, mais de fixer un cadre national à l’intérieur duquel différentes déclinaisons locales seront possibles. Le décret relatif à l’aménagement du temps scolaire permet en effet de mettre en place une organisation de la semaine scolaire concertée et adaptée aux besoins et aux ressources des territoires (articles 4 et 5 du décret) ». Faites vos jeux

De plus, la réforme actuelle ne prévoit pas de retour aux 26 heures précédentes, elle n’envisage pas non plus de revoir les programmes que de nombreux enseignants trouvent trop encombrés, ne permettant pas l’acquisition des savoirs fondamentaux nécessaires à l’entrée au collège, elle n’ose pas poser la question des rythmes scolaires dans son ensemble en tenant compte de la fréquence et de la durée vacances, alors que c’est une donnée incontournable de la question des rythmes scolaires.

Le gouvernement n’a pas souhaité réduire la durée globale des journées d’école, d’où la nécessité d’allonger la pause méridienne, ce qui ennuie les enseignants et interroge les parents : si les journées sont aussi longues qu’avant, pourquoi réformer ? On note sur ce point une double hypocrisie.

Côté politique, l’idée de faire sortir les enfants plus tôt de l’école a peut-être paru trop sensible, comme si on allait livrer les enfants à eux-mêmes ou faire payer aux parents des heures de garde inadmissibles.

Côté parental on feint d’ignorer que si la journée reste aussi longue, c’est le temps d’enseignement qui est réduit chaque jour et qui est davantage étalé dans la semaine pour des raisons pédagogiques. Y-a-t-il lieu de s’offusquer d’un temps de garderie à l’école, alors même que ces garderies existent déjà partout en France ?! Si la journée de classe se terminait un peu plus tôt, cela ne ferait que rallonger d’autant le temps de garderie. Est-ce réellement un problème ?

De nombreux enseignants clament qu’il serait mauvais de brouiller l’image de l’école, en en faisant un lieu de loisirs, mais cette identité double existe déjà sans que cela ne dérange personne. En revanche, un tel raccourcissement de la journée d’école serait l’occasion d’élaborer un réel projet éducatif autour des activités proposées après la classe et qui ne soit pas simplement une garderie. L’académie de médecine préconise « une heure d’études dirigées en fin de classe l’après-midi » et précise que « Ces transformations devront avoir l’accord de la commune et d’autres instances comme le Conseil Général qui devront donner les moyens financiers nécessaires pour les réaliser. » La réforme gouvernementale parle de son côté de « projet éducatif territorial », ce qui reste à définir. En somme, une occasion de faire de la politique, de la vraie. Mais avec quel argent ?

Attention, un mort peut en cacher un autre!

Ce que le débat sur les rythmes scolaires n’aborde pas, c’est la question des différences en France, entre le niveau moyen des élèves et celui des élèves scolarisés dans des établissements relevant de dispositifs prioritaires. Les résultats de ces derniers aux différents tests de niveaux sont très inférieurs à la moyenne, ce qui dès le primaire pose la question de l’ascension sociale, déjà fortement compromise, tuée dans l’œuf. Une semaine de 4 jours laisse ces élèves issus de milieux défavorisés plus souvent livrés à eux-mêmes. C’est précisément à ces élèves qu’une semaine de 4 jours et demi serait le plus profitable. Mais ce ne sont pas ceux dont les parents protestent le plus, ou votent le plus…

Pendant ce temps-là, le gouvernement s’épargne un débat sur la progressive disparition du bac, sur les épreuves de langues vivantes du bac qui sont désormais laissées à la seule responsabilité des établissements, sur les salaires des enseignants, sur la question des « compétences », sur le collège unique, sur la pertinence des heures allouées aux établissements et que les différentes disciplines doivent se disputer, sur le niveau des lauréats des concours d’enseignement, sur les classes à 35 dans des lycées dont les élèves sont issus de classes sociales défavorisées, sur l’absence de remplaçants, sur le transfert de l’orientation de l’éducation nationale aux régions etc…etc…

Alors… qui va tuer la réforme des rythmes scolaires?

On peut sans doute compter sur beaucoup de monde pour participer à la tentative de meurtre :

• Le gouvernement lui-même, dont le volontarisme est proportionnel à sa côte de popularité,
• Les municipalités qui voient arriver d’un mauvais œil de nouvelles responsabilités sans financement suffisant,
• Les parents-électeurs qui protègent leurs enfants au nom de leur propre confort,
• Les professeurs des écoles qui vont faire appel à Sarkozy pour ne travailler que quatre jours,
• Les enfants qui ne rêvent que d’une chose : jouer en pyjama à la maison le mercredi et le samedi matin !

 

Pour aller plus loin

L’enfant et ses rythmes : pourquoi il faut changer l’école, Pr. François Testu et Pr. Roger Fontaine, Calmann-lévy, 2001. Même s’il souligne qu’à l’époque les données de la chronobiologie restent limitées, l’ouvrage a bien vieilli, et souligne à quel point la question des rythmes scolaires est une affaire d’adultes pas toujours soucieux de l’intérêt des enfants.

Parlons d’école en 30 questions, Georges Felouzis, La Documentation française, 2012. Une synthèse claire, précise et accessible pour cerner l’essentiel des questions d’éducation.

Le temps d’enseigner, Pierre Waaub, éditions Labor, 2006. Une approche originale qui aborde la question sociale par le biais des élèves « mangeurs de temps », ceux qui, du fait de leurs difficultés, demandent plus de temps.

Sur LeMonde.fr : Rythmes scolaires : en 2008, un passage quasi indolore à la semaine de quatre jours

Sur l’Académie de Médecine : Le rapport scientifique, avec les recommandations destinées aux décideurs et une annexe sur l’Histoire succincte du calendrier scolaire en France

Sur Rue89 : Une synthèse fouillée, fine et complète par Les défricheurs (PDF)

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Article actualisé le 20/02/2016 à 15h18
L'AUTEUR
Mr Boum
Mr Boum
Enseignant à Strasbourg.

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