La fumée de ma cigarette tournoie un bref instant sous la lumière des lampadaires avant de se dissiper. Je tire sur mon mégot éteint sans y prendre garde. Dans ma tête, les images du crime défilent encore et encore. Sans que je parvienne à comprendre comment la fête a pu ainsi mourir. Mon imper est resté au vestiaire. Mais je ne peux me résoudre à laisser ce crime irrésolu. C’est en short et en collants que je commence mon enquête, un Smith & Wesson à manche de nacre glissé dans une de mes Doc’s.
« T’es toute seule ? »
Il y a trois heures encore, tout allait bien. Je dansais devant les enceintes, sourire aux lèvres. Femme-algue extatique, ondulant au rythme de la foule et des basses. Et puis il y a eu ce grand type qui m’a bousculé une première fois en se frayant un chemin vers le mur de son. Sa bande de potes bourrés sur les talons. Vingt gars pas bien futés et autant de coups de coude dans l’épaule ou de beuglements couvrant la musique. Un quinquagénaire s’est mis à me tourner autour, sans se décourager devant mon visage fermé. Puis un énième mec qui m’a proposé un verre cinq ou six fois malgré mes « non-merci » puis mes silences.
J’ai fini par sortir en griller une. « T’es toute seule ? » m’a demandé un autre fumeur avant que je n’aie le temps d’allumer ma clope. Impossible d’en placer une pendant trente minutes. Il était particulièrement nécessaire que je saisisse toutes les subtilités des mutations de la gauche française ces soixante dernières années. Lorsque j’ai enfin pu m’extirper de ce tunnel, la fête ne respirait plus. Elle gisait à mes pieds, contre les portes de la salle bondée. Un groupe de meufs s’est approché de moi pour poser une main sur mon épaule. Nos regards se sont croisés et nous avons hoché la tête d’un air entendu. Cette fois-ci, ils n’allaient pas s’en tirer comme ça.
Disons-le : la fête assassinée ne fait pas beaucoup de bruit lorsqu’elle concerne les femmes et toutes les personnes minorisées. Si l’omerta règne, c’est que le crime fait rarement l’objet d’une déposition. Tout au plus une discussion autour d’une bière le soir même. Quelques remarques amères en petit comité. Les témoins sont nombreuses, mais rarement crues. Dans le monde de la fête, ce sont les hommes de main du patriarcat qui font la loi.
« Être sur ses gardes : un réflexe »
« La plupart du temps, quand je sors, je sais qu’il va y avoir un moment ou quelqu’un ne va pas respecter ma limite spatiale, physique ou verbale », détaille Adèle, étudiante de 24 ans sortant aussi bien en boite que dans les bars. « C’est très rare de ne pas avoir de souci, même un petit : un mec qui met sa main sur ta hanche pour commander un verre, qui te parle mal… » La jeune femme égraine le nom d’une quinzaine d’établissements strasbourgeois au fil de ses anecdotes. Différents lieux, même mode opératoire. « Ce qui résume le plus mon expérience dans cette ville, c’est à quel point les gars se sentent autorisés à te toucher, te parler et t’appeler par des surnoms qu’ils trouvent mignons. » Ces « nénettes », « poulette », « chérie » qu’on entend encore quand on sort…
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Dans « Qui a tué la fête ? », nos journalistes enquêtent sur la disparition de la fête et traquent des suspects parfois inattendus.
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