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Lettre à Éric Zemmour
Maître Chat
Chroniques d'un avocat strasbourgeois presque ordinaire. Miaou.
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Lettre à Éric Zemmour

par Maître Chat.
Publié le 30 mai 2012.
Imprimé le 02 août 2021 à 14:43
2 708 visites. 6 commentaires.

Eric Zemmour lors de sa chronique sur RTL (capture d'écran)

Cher Monsieur Zemmour, vos propos sur Christiane Taubira ont provoqué une pluie d’indignation. Mais opposons ici la raison à l’indignation, et voyons si le Garde des Sceaux s’est rendue coupable d’angélisme comme vous le déclarez, ou si vous vous êtes trompé.

Cher Monsieur Zemmour,

Vous êtes un homme de grand talent et nul ne vous conteste ce fait. Les propos que vous avez tenus lors d’une de vos dernières tribunes sur l’antenne de RTL appellent cependant à des réflexions de ma part. Tout matou de gouttière que je suis.

Des réflexions que je ne souhaite ni stigmatisantes, ni victimisantes puisque telles semblent être les deux voies ô combien inutiles qu’ont choisi la plupart de ceux ou de celles qui se sont exprimés à votre sujet ces derniers jours. Stigmatisation presque ad Hitlerium pour vos détracteurs. Victimisation sans doute excessive pour vos partisans qui voient en la décision de RTL de, peut-être, vous écarter de l’antenne à la rentrée prochaine, une sombre machination politique visant à faire taire les voix discordantes de la pensée unique, forcément de gauche.

Vous voici ainsi donc devenu l’objet d’un processus que vous dénoncez pourtant à longueur de chroniques, la victimisation. Et votre décision récente de porter plainte contre L’Express pour rumeurs malveillantes procède peut-être de cette victimisation.

Quelle ironie tout de même, vous en conviendrez !

Je crois que l’indignation, passion pourtant sublimement humaine, ne saurait être une réponse aux propos que vous avez tenus. Parce que tout comme Nietzche, je pense que « nul ne ment autant qu’un homme indigné ».

A la passion, à l’indignation, à la victimisation, je préfère vous opposer la raison. Je vais donc m’attacher, modestement, et par le moyen que je connais le mieux, le droit, de « déconstruire » vos propos. Engager un débat rationnel. C’est la seule voie qui vaille à mon sens.

Je rappelle tout d’abord la teneur de vos propos :

« En quelques jours, Taubira a choisi ses victimes, ses bourreaux. Les femmes, les jeunes des banlieues, sont dans le bon camp à protéger, les hommes blancs dans le mauvais ».

Je n’en ai extrait que la substance et pour m’éviter un procès en subjectivité, je fournis ici le lien où le lecteur pourra entendre votre chronique dans son entier.

Les femmes, « victimes » à protéger et la loi sur le harcèlement sexuel

Le 4 mai dernier, le Conseil Constitutionnel a abrogé l’article 222-33 du code pénal qui disposait que «le fait de harceler autrui dans le but d’obtenir des faveurs de nature sexuelle est puni d’un an d’emprisonnement et de 15000 euros d’amende ».

Première remarque : cette version du texte dit d’incrimination était contenue dans le code pénal depuis 2002, c’est-à-dire bien avant la nomination de Christiane Taubira au ministère de la Justice et qui ne l’a, de plus, en aucune façon portée lors de ses différents mandats parlementaires. De telle sorte qu’il est à mon sens difficile d’associer en toute objectivité le Garde des Sceaux avec la législation en matière de harcèlement sexuel

Deuxième remarque : les Sages se sont prononcés sur la conformité de l’article 222-33 du Code pénal avec nos principes constitutionnels. Ils ont ainsi, sur le fondement du principe de légalité des délits et des peines, décidé que le texte d’incrimination du harcèlement sexuel n’était pas assez précis au regard des exigences portées par notre démocratie et ont logiquement abrogé cette incrimination qui ne figure plus à ce jour dans le code pénal.

Comme vous pourrez aisément le constater à la lecture de la décision du Conseil Constitutionnel, en aucun cas, il n’a été question de dire que « les mains aux fesses, les gauloiseries » étaient légales ou punissables, mais de demander simplement au législateur de revoir sa copie et de préciser ce qu’était « le fait de harceler ». La droite comme la gauche s’étaient accordées pour dire que la prochaine législature voterait un texte d’incrimination du harcèlement sexuel. Christiane Taubira n’est donc pas responsable de ce fait. Elle se contente ici de répondre à une volonté politique plus que majoritairement partagée.

Que vous pensiez que le délit de harcèlement sexuel soit contre « les hommes blancs » est donc tout à fait surprenant. Sans compter que ce propos renvoie de façon inévitable au sexe et à la couleur du Garde des Sceaux qui est une femme noire, comme chacun, même vous, aura pu le noter. Sans compter que cela renvoie à votre statut d’homme blanc, victime de la diabolisation de l’homme blanc. Si on suit votre raisonnement, c’est vous la victime.

Il est pourtant évident que, quel que soit le Garde des Sceaux qui eût été nommé postérieurement à l’élection présidentielle, noir, blanc, homme, femme, il aurait demandé à ce que le Parlement vote un nouveau texte. Il est donc tout à fait injustifié d’en rendre Christiane Taubira comptable et seule responsable. Le faire, c’est justement à mon sens, considérer que ce texte ne serait voté que parce que le Garde des Sceaux est une femme et noire.

Ce n’est pas le cas, ne vous en déplaise. Votre raisonnement est catégoriel alors que c’est cela que vous semblez dénoncer dans votre chronique. A mon sens, il n’y a pas «d’hommes blancs » ou de femmes, il n’y a que des citoyens, sujets de droit et le futur texte ne distinguera certainement pas entre harceleur ou harceleuse. Parce qu’il serait alors discriminant et que tel n’est pas l’esprit de notre République.

Les « jeunes de banlieue » et la suppression des tribunaux correctionnels pour mineurs

Les mesures judiciaires prises contre les mineurs sont contenues dans une ordonnance datant de 1945. Que cette ordonnance soit obsolète à bien des égards, je vous l’accorde volontiers. Je fréquente assez les tribunaux pour le savoir d’ailleurs.

Mis en place depuis le 1er janvier 2012, les tribunaux correctionnels pour mineurs visent à juger des mineurs de plus de 16 ans. Je rappelle qu’à cet âge, les mineurs ne peuvent plus bénéficier de ce que l’on nomme l’excuse de minorité de telle sorte que les peines encourues sont exactement les mêmes que celles des majeurs. La non application de l’excuse de minorité aux mineurs de plus de 16 ans existe depuis bien des années.

Il est néanmoins certains que le gouvernement précédent a entendu limiter ce qu’il considérait comme de l’angélisme voire du laxisme de la part des juges pour enfants, soupçonnés d’une trop grande mansuétude envers ces jeunes délinquants.

Il convient aussi de noter que ces tribunaux correctionnels pour mineurs sont composés de trois magistrats professionnels en lieu et place d’un magistrat professionnel et de deux assesseurs non magistrats professionnels mais spécialistes de l’enfance pour le Tribunal des Enfants. Ce n’est donc pas la loi applicable aux jeunes mineurs de plus de 16 ans qui fait la différence entre ces deux juridictions, mais la composition du tribunal correctionnel pour mineurs, le législateur ayant estimé que trois magistrats professionnels seraient moins cléments qu’un tribunal pour enfants composé d’un magistrat et deux personnes de la société dite civile. A ce jour, 65 jeunes de 16 à 18 ans ont déjà été jugés par des tribunaux correctionnels pour mineurs depuis la mise en place des tribunaux pour mineurs. Ce qui n’est pas énorme, vous en conviendrez.

Il convient également de préciser que les tribunaux correctionnels pour mineurs ou tribunaux pour enfants ne jugent que des délits. Concernant les crimes, c’est-à-dire les infractions les plus graves, c’est la cour d’assises des mineurs qui est compétente.

Ainsi lorsque vous dites que Christiane Taubira est, vis-à-vis de ces mineurs de plus de 16 ans, «douce et compatissante, compréhensive », comme « une maman pour ses enfants, ces pauvres enfants qui volent, trafiquent, torturent, menacent, rackettent, violentent, tuent aussi parfois », permettez-moi de vous dire que vous vous égarez encore une fois dans votre argumentation.

Tout d’abord, Christiane Taubira  ne fait qu’appliquer un programme présidentiel décidé bien avant sa nomination à laquelle, d’ailleurs, elle ne s’attendait pas. A ma connaissance, ce n’est pas Christiane Taubira qui a travaillé sur le volet Justice du Parti Socialiste mais André Vallini, à l’époque largement pressenti pour être le prochain Garde des Sceaux. Ce dernier aurait ainsi fait la même déclaration que Christiane Taubira s’agissant la suppression de ces tribunaux correctionnels. Comme un « papa, doux et compatissant, compréhensif » ?

Que vous ne soyez pas d’accord avec cette suppression, cela est votre droit le plus strict bien évidement. Mais ce qui me dérange fondamentalement dans votre argumentation, c’est que justement il n’y en a pas. Que viennent faire les termes « maman douce et compatissante, compréhensive » dans vos propos ? Encore une fois, vous renvoyez Christiane Taubira à son état de femme, sans argumenter sur le fond. Vous auriez pu dénoncer sa récitation du catéchisme socialiste, son manque de compétences juridiques, que sais-je encore mais la réduire à une « maman douce et compatissante », enlève du sens à vos propos devenus alors simplement provocants. Sans que cette provocation serve ou étaie ces mêmes propos. Trop facile Monsieur Zemmour !

Être mère et noire ne rend pas plus clément

Ensuite, lorsqu’un mineur torture, braque, viole ou tue, ce n’est ni le tribunal correctionnel pour mineurs ni le tribunal pour enfants qui est compétent mais la cour d’assises des mineurs parce que ces faits sont des crimes et non des délits au regard de la classification tripartite des infractions pénales. De telle sorte que quand bien même les tribunaux correctionnels pour mineurs disparaitraient, ces mineurs de plus de 16 ans sont de toutes façons amenés à comparaitre devant une Cour d’assisses. Sans excuse de minorité applicable. Or, Chrisitiane Taubira n’a pas annoncé la suppression de cette juridiction.

Elle n’a fait, je le répète, qu’annoncer ce que le programme du Parti socialiste prévoyait. La rendre encore une fois de plus responsable de cette suppression parce qu’elle est une femme – donc pour vous une maman – n’est pas pertinent puisque c’est la volonté d’un homme, quatre fois père, le Président de la République.

Il ne s’agit évidement pas de dire ici que Christiane Taubira n’est responsable de rien et peut se réfugier derrière la volonté présidentielle. Loin de là. Le temps de l’engagement de sa responsabilité politique en tant que Garde des Sceaux viendra. Nul doute. Mais aujourd’hui en faire le bouc émissaire de votre désaccord sur la politique pénale du nouveau gouvernement n’est absolument pas rationnel. Vous tuez le messager, ce qui ne présente au regard des enjeux de la politique pénale française pas grand intérêt.

Je crois qu’au fond ce que vous reprochez à Christiane Taubira, mais je me trompe peut-être, c’est sa force symbolique. Pas ce qu’elle est réellement ou ce qu’elle dit. Mais, à déclamer ainsi avec passion, vous en faites une victime pour vos détracteurs et vous faites de vous une victime de cette victime pour vos partisans.

« A grands pouvoirs, grandes responsabilités » peut-on entendre dans le film « Spiderman ». Vous avez le pouvoir de parler à des millions de gens et que vous puissiez vous exprimez librement est un bien. Précieux. Encore plus si je ne suis pas d’accord avec vous. J’aime la contradiction. Elle nourrit le débat démocratique et fait avancer la réflexion.

Mais, un homme de votre intelligence et de votre culture ne peut tomber dans la caricature au risque de se décrédibiliser et de ne devenir qu’un trublion de la provocation inutile et de l’indignation stérile. Ou une victime. Vous méritez mieux que cela. Et la liberté d’expression également.

Bien cordialement,

Maître Chat

Pour aller plus loin

Sur Rue89 : Zemmour viré ? RTL s’aligne sur l’air du temps

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Article actualisé le 02/06/2012 à 23h06
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Avocat strasbourgeois, j'ai quelques coups de pattes à donner sur la justice et l'univers judiciaire. Miaou.

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