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Malgré la mairie écolo, « toujours pas d’amélioration » pour les conducteurs CTS
Economie 

Malgré la mairie écolo, « toujours pas d’amélioration » pour les conducteurs CTS

par Thibault Vetter.
Publié le 10 mai 2021.
Imprimé le 21 octobre 2021 à 09:42
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Lors de sa campagne pour les municipales, Jeanne Barseghian avait promis de s’engager pour les agents de la CTS. Près d’un an après son élection, les conditions de travail n’ont pas changé d’après l’Unsa. Le syndicat majoritaire estime que la compagnie des transports nécessite notamment plus de personnel, et donc plus de fonds octroyés par la collectivité, pour desserrer l’étau.

Fin janvier 2020, Rue89 Strasbourg révélait les chiffres d’une enquête alarmante sur l’état de santé des salariés de la Compagnie des transports strasbourgeois (CTS). 36% des conducteurs de tram y déclaraient s’être déjà endormis brièvement en conduisant. Le rapport commandé par le Comité d’hygiène et de sécurité de la CTS soulignait l’apparition d’une « dette chronique de sommeil chez des employés », et formulait des « inquiétudes quand à leur somnolence et leur état de santé mentale ». Les experts mettaient en cause les horaires décalées, les rythmes irréguliers et la flexibilité demandée aux agents.

Lors d’une interview pour Rue89 Strasbourg en mars 2020, dans le cadre de la campagne des élections municipales, Jeanne Barseghian (alors candidate EELV) s’engageait à améliorer les conditions de travail à la CTS. Un an après son élection comme maire de Strasbourg, « il n’y a toujours pas de changement sur le terrain » d’après Stéphane Daveluy, représentant du personnel de la CTS, pour le syndicat Unsa :

« Certes, on sent que le ton de la direction a changé suite à l’arrivée des écologistes. Il y a aussi, et c’est nouveau, une volonté de dialogue entre la municipalité et les syndicats. Mais aucune mesure concrète n’est sortie pour le moment. »

« Ce n’est pas notre rôle de nous insérer dans le dialogue social de la CTS »

L’Eurométropole est l’autorité organisatrice de la CTS. Elle finance la Compagnie des transports et fixe ses orientations. Alain Jund, vice-président de l’Eurométropole (EELV) en charge des Transports, réaffirme la volonté de la nouvelle équipe de prendre la problématique des conditions de travail en compte :

« Jeanne Barseghian m’a demandé de rencontrer les représentants syndicaux. Dès cet été, nous avons discuté. Je demande à l’administration de la CTS de prendre ce problème à bras le corps. Mais, sauf crise majeure, nous n’avons pas à interférer dans le dialogue social de l’entreprise, qui se déroule entre la direction et les partenaires sociaux. Ce n’est pas notre rôle. »

Joint par Rue89 Strasbourg, Gregor Bouville, sociologue spécialiste du management à l’Université Paris-Dauphine, analyse :

« Dans une société publique locale comme la CTS, l’imbrication de deux entités, la direction de l’entreprise et la collectivité, complexifie la problématique des conditions de travail. En théorie, la direction exécute les consignes des élus, et fixe l’organisation du travail en fonction des moyens et des projets de la mairie. Ce sont les élus qui débloquent l’argent. Une vraie volonté politique peut donc changer la donne. »

L’Eurométropole pourrait réduire la pression sur les agents

Par exemple, Alain Fontanel (LREM), ancien élu de la majorité et président de la CTS, avait mis en place, en 2017, un contrat de performance imposant 5 millions d’euros d’économies par an sur l’organisation de l’entreprise. D’après l’Unsa, l’accord pèse fortement sur les agents. Alain Jund avoue que ce contrat de performance n’a pas encore été remis à plat mais précise : « Si cela s’avère nécessaire, nous débloquerons des fonds. »

Selon Gregor Bouville, « les restrictions budgétaires jouent forcément un rôle sur la rentabilité et la flexibilité demandée aux salariés » :

« En augmentant le nombre de salariés, et donc la masse salariale, on peut réduire l’astreinte, la flexibilité et la nécessité de rentabilité des salariés. On lâche du mou en quelque sorte. Cela impliquerait par exemple que les conducteurs aient plus de temps de latence pendant leur service et qu’ils soient plus nombreux au dépôt, prêts à remplacer leurs collègues en cas de pépins. »

Des conducteurs choisissent de quitter l’entreprise à cause des conditions de travail. (Photo Rue89 Strasbourg / cc)

« Les services sont assurés au prix de notre flexibilité »

Pour Stéphane Daveluy, « les mauvaises conditions de travail sont en grande partie liées aux restrictions budgétaires qui impliquent un sous-effectif » :

Lorsqu’un conducteur commence à la CTS, il a un statut particulier, dit “quotidien”, pour une durée de 7 ans en moyenne. Concrètement, cela signifie qu’il est informé à 10h des horaires de son service du lendemain. Environ 32% des agents, soit plus de 300 personnes, sont dans cette situation. Il y a aussi aujourd’hui 9 conducteurs de remplacement sur tout le réseau, contre 25 il y a 10 ans. Du coup, régulièrement, des conducteurs ne peuvent pas se faire remplacer en cas de fatigue avancée ou de douleurs. Des embauches sont nécessaires pour pallier ces problèmes. »

Interrogée sur ce point par Rue89 Strasbourg, la direction esquive : « Aujourd’hui nous assurons l’ensemble des services promis, quel que soit le nombre d’absents. » « C’est au prix de la flexibilité des salariés », rétorque le délégué syndical de l’Unsa.

La situation pourrait empirer à cause de l’évolution de l’offre

Les élus ont déjà décidé de débloquer des fonds pour la CTS, mais pas pour les salariés. D’après Alain Jund, la collectivité va investir 230 millions d’euros dans les cinq prochaines années pour élargir l’offre et étendre le réseau. Par exemple, sur les lignes L1, L6 et 40, des bus supplémentaires sont déjà affrétés les samedis, dimanches et jours fériés. Sept conducteurs ont été embauchés pour cela. Mais la CGT dénonce, dans un tract publié sur les réseaux sociaux, que « ces embauches ne sont pas suffisantes ».

Alain Jund estime qu’environ 350 agents supplémentaires seront recrutés à l’horizon 2025. Néanmoins, la direction affirme que les embauches sont prévues uniquement « pour les départs en retraite et les extensions », donc pas pour relâcher la pression sur les conducteurs. « Le gros risque, c’est que nos conditions de travail deviennent encore pires avec l’augmentation de l’activité, et que ce contexte d’évolution de l’offre voulue par la municipalité constitue une bonne excuse pour justifier que nos conditions de travail ne s’améliorent pas », s’inquiète Stéphane Daveluy :

« Depuis les bus supplémentaires, on demande encore plus de flexibilité aux conducteurs. On est passé de 45 à 50% de service dit « bus longs », pour l’hiver 2021 : ce sont des journées qui atteignent des amplitudes de 12 heures, avec des pauses de 3 à 4 heures entre les services, pendant lesquelles les conducteurs doivent tuer le temps. En tant qu’agents du service public, nous voulons répondre à la demande des Strasbourgeois, mais cela ne peut en aucun cas se faire sur notre dos. Les évolutions de la CTS doivent impérativement nous prendre en compte, pour l’instant ce n’est pas le cas. »

La direction tempère et annonce des négociations

L’Unsa pointe aussi du doigt le fait que certains conducteurs peuvent commencer à 4h du matin un jour, et finir un service à 1h du matin, deux ou trois jours plus tard. Outre les restrictions budgétaires, « il faut une réorganisation du travail », déclarait Éric Vautherot, délégué syndical Unsa, à l’automne 2020.

Emmanuel Auneau, actuel directeur de la CTS, assure à Rue89 Strasbourg sa volonté de « mettre en place des services plus réguliers avec la création de nouveaux services, pour que l’horloge biologique des conducteurs soit mieux respectée ». Fait notable : la direction annonce un calendrier de réunions avec les partenaires syndicaux pour aller vers une nouvelle organisation du travail qui sera signée en mars 2022, et effective à partir de septembre de la même année :

« Nous souhaitons limiter les durées de temps de travail, réduire l’amplitude de certains services et diminuer le nombre de personnes en service quotidien (les horaires de ces salariés leurs sont communiquées la veille de leur service, au jour le jour, ndlr), en élargissant le partage de cette contrainte à davantage de conducteurs. »

Stéphane Daveluy ne se satisfait pas de cette logique de partage de la contrainte : « Cela résume bien les échanges que nous avons avec la direction depuis des années. À l’Unsa, on ne veut plus discuter de comment partager une grave contrainte, on veut la diminuer. Et pour cela, il faut des moyens supplémentaires. »

« Si rien ne bouge, nous irons jusqu’à la grève »

Les représentants du personnel Unsa ont tout de même une raison d’espérer. Ils ont demandé des simulations à la direction pour estimer les besoins en personnel nécessaire pour parvenir à des conditions de travail plus favorables :

« La direction a accepté. Elle nous présentera ces chiffres à la prochaine réunion de négociation des conditions de travail, le 26 mai. Elle donne un signe d’ouverture à nos revendications. L’idée, c’est qu’on puisse estimer l’augmentation de masse salariale nécessaire, et que la collectivité nous donne les moyens d’exercer notre métier dans de bonnes conditions. Mais si on se rend compte que rien ne bouge, on ira jusqu’à la grève, c’est certain. Cela ne peut plus continuer ainsi. La réalité aujourd’hui, c’est des dépressions, des divorces, des maladies… Les témoignages que l’on recueille sont inquiétants. »

Les syndicats CGT, CFDT et Sud n’ont pas répondu à nos sollicitations.

Article actualisé le 10/05/2021 à 11h19
L'AUTEUR
Thibault Vetter
Thibault Vetter
enquête beaucoup sur l'hébergement d'urgence, la grande précarité, les pollutions et l'industrie.

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