« Management malveillant », burn-out… En pleine fusion, les salariés d’Opus 67 souffrent en silence
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« Management malveillant », burn-out… En pleine fusion, les salariés d’Opus 67 souffrent en silence

actualisé le 01/07/2020 à 19h56

Depuis près de deux ans, les salariés du bailleur social Opus 67 souffrent d’un « management malveillant », de sous-effectif et d’une perte de sens de leur métier. Sans être contestée, la fusion avec le bailleur social Sibar soulève de nouvelles inquiétudes pour des équipes épuisées.

Mercredi 1er juillet, les bailleurs sociaux Opus 67 et Sibar fusionnent. La loi ELAN impose aux organismes gérant moins de 12 000 logements de se regrouper avant le début de l’année 2021. Une nouvelle entité naîtra de cette fusion : Alsace Habitat, dont 85% des parts seront détenues par le Département du Bas-Rhin.

De nombreuses alertes depuis 2 ans

Mais l’opération se fait dans la douleur. Dans l’après-midi du 30 juin, les salariés d’Opus 67 ont enfin reçu leurs nouveaux contrats de travail… à signer sans discussion dès le lendemain 8h30. Depuis près de deux ans, les employés du bailleur social multiplient les alertes internes sur un management très directif, une surcharge de travail et une perte de sens de professions dédiées à la gestion de logements sociaux.

Fin mai 2020, Rue89 Strasbourg publiait un article sur le sentiment d’abandon des locataires elsauviens de la Sibar. Quelques jours plus tard, une enveloppe était glissée dans notre boîte aux lettres. Le document le plus volumineux est un diagnostic d’évaluation et de prévention des risques psychosociaux. Réalisé par le cabinet AD Conseil, le rapport d’étude révèle les nombreuses causes de la souffrance au travail des salariés d’Opus 67.

Des propos irrespectueux, des décisions imposées sans ménagement

Selon ce document publié en octobre 2019, les employés d’Opus 67 ne comprennent pas le management de la direction générale :

« Les salariés dans leur quasi-totalité regrettent un management remettant en question leurs compétences professionnelles et leur engagement au travail. Pour eux, ce management peut être brutal. Il passe par des propos jugés irrespectueux et par des décisions souvent imposées sans ménagement (par exemple : certains salariés lors de réunion ont été invités à quitter Opus 67 en cas de désaccord avec la décision prise par la direction générale. »

Un management sans délégation, un système de contrôle

Plusieurs salariés d’Opus 67 dénoncent le comportement de leur ancien directeur général, Nabil Bennacer. Ce dernier était en poste de 2017 à août 2019. Il est ensuite devenu directeur général… de la Sibar. Le rapport d’AD Conseil évoque un « management ne laissant la place à aucune forme de délégation. »

Pour beaucoup d’employés du bailleur social interrogés par le cabinet, « le rapport entre la direction générale et les salariés est aujourd’hui uniquement basé sur un système de contrôle, notamment sur la réalisation des objectifs chiffrés. » La souffrance du personnel vient notamment du fait que le « mécontentement peut-être violent lorsque les objectifs des salariés ne sont pas atteints. » D’où l’expression « management malveillant » utilisée par les auteurs du rapport.

Une baisse des effectifs, une surcharge de travail

En 2017, Opus 67 comptait encore 190 salariés, contre 150 aujourd’hui. Cet effectif réduit s’explique par des départs volontaires liés à la détérioration des conditions de travail et à des départs en retraite qui n’ont pas été remplacés.

Ainsi, le service gestion immobilière est particulièrement touché par le sous-effectif. Plus globalement, le cabinet AD Conseil estime que la charge mentale des salariés du siège représente un risque majeur pour leur santé. Ce danger étendu à la « quasi-totalité des services et fonctions (…) est notamment le fruit des changements opérés tant concernant la perspective de fusion avec la Sibar que par la nouvelle dynamique impulsée par la direction générale. »

Les conséquences sur la santé des travailleurs sont aussi nombreuses que diverses : l’analyse des risques psycho-sociaux évoque une « anxiété permanente chez certains salariés », un « sentiment d’isolement face aux difficultés », la « fatigue, l’épuisement moral et physique », un sentiment « d’injustice et un manque de reconnaissance », des « troubles du sommeil », la « favorisation des conduites addictives » ou encore « une volonté de départ. »

Le siège social d’Opus 67 à Strasbourg (Photo LC / Rue89 Strasbourg / cc)

Le cabinet AD Conseil estime aussi que les encadrants d’Opus 67 sont exposés à une « alerte élevée » face au risque de burn-out. Ces derniers estiment perdre beaucoup de temps dans les tâches de reporting qui révèlent un manque de confiance de leur direction. S’ensuit une surcharge de travail que certains acceptent en travaillant sur leur temps libre. D’autres se désengagent de leur rôle managérial, laissant des équipes en autogestion, désemparées.

Un dialogue compliqué avec la direction

Suite à la publication de cette étude, l’Inspection du travail a sommé le nouveau directeur général d’Opus 67, Guy Hamm, de mettre en oeuvre « des mesures concrètes et effectives visant à l’élimination des risques psychosociaux. » L’inspectrice du travail auteure de ce courrier daté du 26 novembre 2019 menace de mettre en demeure le bailleur social si aucun plan d’actions n’est pris. Elle rappelle que cette dégradation des conditions de travail pourrait constituer l’infraction de harcèlement moral.

Lettre de l’inspection du travail au directeur général d’OPUS 67 Guy Hamm, datée du 26 novembre 2019. (Doc remis)

Mais le dialogue entre les représentants du personnel et la direction d’Opus 67 semble compliqué depuis plusieurs années déjà. Dès décembre 2018, les instances représentatives du personnel s’inquiétaient de « témoignages de salariés faisant état de leur mal-être au travail, certains évoquant même une réelle souffrance, (…) une situation qui semble se dégrader de jour en jour. »

Un an plus tard, les mêmes représentants du personnel estimaient que « les alertes de la Direccte n’ont pas modifié le type de management de la direction générale d’Opus 67 mise en place à compter de 2017, il est fort à craindre qu’il perdure au sein de la future entité avec cette même direction générale. »

« Je vous laisse travailler entre vous »

Quelques semaines après la publication du rapport sur les risques psycho-sociaux, Nabil Bennacer claquait la porte du Comité social et économique d’Opus 67 : « Je viens pour répondre à vos questions en tant que société absorbante. Si mon avis ne vous intéresse pas, à ce moment-là, je vous laisse travailler entre vous. »

Au fur et à mesure que la fusion approchait, les représentants du personnel d’Opus 67 n’ont cessé d’exprimer leurs inquiétudes. Dans un courrier aux membres du conseil d’administration, daté du 16 janvier, ils regrettaient la réaction de la direction suite au rapport sur les risques psychosociaux : « Si des personnels éprouvent des difficultés, il faut qu’ils s’interrogent sur leur façon de travailler et se remettent en question. » À la CFTC, la CFDT ou à l’UNSA, les représentants syndicaux ont le sentiment que les directeurs n’ont pas tiré les leçons de l’étude d’AD Conseil.

Trois mois plus tard, ces mêmes représentants syndicaux écrivaient aux directeurs de la Sibar et d’Opus 67 pour dénoncer un projet d’accord sur l’adaptation des conditions sociales au sein de la future structure fusionnée Alsace Habitat : « La précipitation dans le déroulement des négociations nuit à la qualité et à la sérénité des échanges et une formalisation optimale du contenu de l’accord envisagé. » L’inquiétude est d’autant plus vive que les représentants du personnel d’Opus 67 perdront leur rôle d’élus dès mercredi 1er juillet.

Le 19 mai, dans une lettre adressée aux présidents des bailleurs sociaux, les représentants du personnel déploraient « que les impacts avérés de cette fusion sur les conditions de travail et la santé ne soient que trop partiellement pris en compte. »

Un suicide, pas de prise de conscience

Au cours de cette enquête, Rue89 Strasbourg a joint plusieurs employés d’Opus 67 mais la plupart craignent des représailles s’ils témoignent de leurs conditions de travail. Certains parlent d’une véritable « chasse aux sorcières » suite à la publication d’un article sur le site Hebdi en février. Après le suicide d’un des employés d’Opus 67, Hebdi réagissait :

« Nous avions été en contact avec de nombreux salariés des deux structures qui ont souhaité garder l’anonymat. Nous apprenons que l’une de ces personnes s’est suicidée il y a quelques jours. Un ancien militaire, marié et père d’un enfant. »

L’un des salariés interrogés regrette l’absence de prise de conscience de la direction suite à ce décès. Pour Robert (le prénom a été modifié), c’est même tout le contraire : « Lorsque Frédéric est décédé, les employés ont voulu faire une minute de silence devant le siège. Une heure avant la minute de silence, la direction a envoyé un mail pour demander aux gens de rester à leur bureau… »

Ni l’actuel directeur général d’Opus 67 Guy Hamm, ni l’ancien directeur général Nabil Bennacer n’ont donné suite à nos demandes d’interview.

L'AUTEUR
Guillaume Krempp
Guillaume Krempp
Journaliste, en recherche d'enquêtes et d'impacts

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