Manque de masques, risque de chômage et absence de prime : les agents d’entretien triment
Société 

Manque de masques, risque de chômage et absence de prime : les agents d’entretien triment

Certains agents d’entretien ont continué de travailler malgré le confinement. La pandémie n’a fait qu’accroître leur précarité, entre manque de masques, absence de prime, réduction des heures voire licenciement.

« Dans le nettoyage, il n’y a pas de respect pour les agents », souffle Eugene après avoir tiré sur sa clope. Mardi 7 avril, le salarié de l’entreprise Derichebourg Propreté profite d’une pause devant l’entrée d’une gare de Strasbourg quasi-vide. Vêtu d’un simple t-shirt, jean et basket, l’agent d’entretien ne s’étonne pas d’avoir travaillé presque deux semaines sans masque : « Je demande des nouvelles chaussures de sécurité depuis des mois… »

Début avril, Eugene s’énerve plutôt de l’absence de soutien de sa direction. Le salarié de Derichebourg Propreté et ses collègues avaient espéré une aide suite à l’appel du ministre de l’Economie à verser une prime aux salariés qui « ont eu le courage de venir travailler » malgré la pandémie. Mais son responsable de secteur a déjà réfuté toute possibilité de prime. En jetant sa cigarette, l’homme conclut : « Là-haut, ils nous prennent pour des mégots. »

Pour les masques comme pour les heures de travail, les derniers maillons de la chaîne de sous-traitance sont les plus impactés par la pandémie. (Photo GK / Rue89 Strasbourg / cc)

Deux semaines pour recevoir des masques

Un masque dépasse de la poche droite du veston Derichebourg Propreté d’Eugene. Depuis le 3 avril, les agents de nettoyage de la gare de Strasbourg sont dotés de cette précieuse protection. « Un par jour », précise un collègue syndicaliste. Ce dernier a dû multiplier les appels auprès du directeur pour obtenir les fameux masques. Sans doute que la visite de l’inspection du travail, deux semaines plus tôt, a favorisé la dotation…

Pour les salariés de Derichebourg Propreté, les mauvaises conditions de travail n’ont pas attendu la pandémie. Fin 2018, Rue89 Strasbourg révélait le management par la peur et le manque d’équipements dont souffraient les agents d’entretien de la gare de Strasbourg. Le coronavirus a simplement accentué la précarité des travailleurs du nettoyage.

« Je vais devoir licencier »

David (le prénom a été modifié) est salarié de Derichebourg Propreté. Il regrette aussi l’absence de soutien de la direction pour ses travailleurs en difficulté. « Plus de la moitié des salariés sont des mères de famille qui travaillent à temps partiel, explique-t-il, elles gagnent 400 euros par mois. Avec les fermetures de certains chantiers, elles ont perdu des heures. Elles auraient eu besoin de cette prime. » Bernard Schmitt, directeur de l’agence Derichebourg Propreté à Illkirch-Graffenstaden, n’a pas souhaité répondre à nos questions.

« Je ne pense pas qu’il y aura de prime », estime Henri (le prénom a été modifié), responsable d’exploitation Derichebourg Propreté dans une partie de la région Grand Est. Le chef de secteur compte par milliers les heures de chômage partiel. Il estime avoir perdu un tiers de son chiffre d’affaires pour le mois de mars. « Même après le confinement, les clients vous nous demander de baisser les prestations drastiquement. Je vais donc devoir baisser les heures de mes agents et en licencier », prévoit le directeur.

« Les sous-traitants, les moins bien traités »

Pour les masques comme pour les heures de travail, les derniers maillons de la chaîne de sous-traitance sont les plus impactés par la pandémie. Les agents d’entretien sans masque nettoient des entreprises dotées d’équipements de protection. « J’ai même un client qui refuse que mes agents utilisent son gel hydroalcoolique, alors qu’on vient désinfecter ses locaux », s’étrangle Henri tout en admettant : « C’est à nous de gérer la protection des salariés. » Le responsable espère recevoir une commande de plusieurs centaines de masques à la fin du mois. En attendant, plusieurs de ses agents travaillent sans…

À Strasbourg, le syndicat CGT des cheminots s’est aussi mobilisé sur l’équipement des agents du sous-traitant Onet, responsable du nettoyage des trains express régionaux (TER). Un droit d’alerte a ainsi été déposé le 22 mars pour les cheminots et pour les salariés d’Onet. « Depuis, la SNCF nous a répondu que le problème des masques était réglé », rapporte Louise Fève, élue du Comité Social et Economique (CSE) TER Grand Est. Mais elle reste critique vis-à-vis de l’attitude de la direction :

« Début avril, on a constaté que les agents de nettoyage des TER n’avaient toujours pas de masque. Le 7 avril, la direction a annoncé en réunion avoir 130 000 masques en réserve pour la reprise. Et deux jours après, elle déclarait que les masques ont été distribués. Il y a bien eu des dotations sur les chantiers pour les agents SNCF, mais rien pour les sous-traitants. On se heurte à de l’opacité, et dans ces cas-là, les sous-traitants sont les moins bien traités… »

La SNCF renvoie à la responsabilité du sous-traitant

Contactée, la direction régionale TER Grand Est affirme que la « SNCF se conforme aux consignes du gouvernement ». Elle confirme que « l’entreprise a étendu les mesures prévues en termes de dotations et d’utilisation des masques » à partir du 9 avril. Cette décision fait suite à l’évolution des règles nationales édictées par l’Etat quant au port du masque. Pour les salariés des sous-traitants, par contre, « l’équipement des masques relève entièrement de la responsabilité de ce groupe. » Le responsable de secteur d’Onet à Strasbourg n’a pas donné suite à nos demandes d’interview.

L'AUTEUR
Guillaume Krempp
Guillaume Krempp
Journaliste, en recherche d'enquêtes et d'impacts

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