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« Je vais déménager, c’est terrible » : les rats nuisent toujours à la Meinau, malgré un plan d’action municipal
Environnement 

« Je vais déménager, c’est terrible » : les rats nuisent toujours à la Meinau, malgré un plan d’action municipal

par Thibault Vetter.
Publié le 12 mai 2022.
Imprimé le 01 juillet 2022 à 01:21
5 883 visites. 7 commentaires.

Intrusion dans les immeubles voire les appartements, dégradation des voitures, pullulement dans les poubelles… De nombreux habitants de la Meinau se plaignent des rats, devenus très nombreux dans le quartier. La municipalité avait annoncé un plan d’action fin avril 2021 mais un an plus tard, de nombreuses poubelles sont encore perméables aux rats et rien n’a vraiment changé pour les Meinauviens. Reportage.

« Moi je vais essayer de déménager à cause de ces problèmes de rats, j’habite à la Meinau depuis 30 ans, c’est terrible, de pire en pire. C’est dégradant de vivre dans un environnement comme ça », pose Yasmina. Elle désigne les buissons et les trous au bas des murs de son immeuble :

« Ils se faufilent par là, rentrent dans les caves et les cages d’escaliers. J’en ai jusque devant ma porte d’entrée. Heureusement ils ne rentrent pas chez moi, mais chez d’autres c’est le cas. »

La municipalité avait annoncé, le 29 avril 2021, un plan d’action d’envergure contre les nuisances liées aux rats. Plus d’un an après, pour une douzaine de Meinauviens interrogés, la situation ne s’est pas améliorée dans ce quartier du sud de Strasbourg. Trois d’entre eux évoquent spontanément l’immeuble au 4 rue d’Anjou, particulièrement touché, où un rat est notamment sorti des toilettes d’une dame à l’été 2021.

Article connecté

Cet article a directement été suggéré à la rédaction par les habitants du quartier de la Meinau, lors d’une rencontre avec la rédaction, dans le cadre de l’opération « Quartiers connectés« .

Une préoccupation de tous les quartiers populaires

Selon des militants de la France insoumise, qui ont rencontré « les habitants de 6 000 logements à l’occasion du porte-à-porte pour l’élection présidentielle », ce problème de rats a été très souvent abordé dans les quartiers populaires de Strasbourg.

Parmi les témoignages, une femme a raconté avoir retrouvé des crottes de rat dans le lit de son enfant au 55 rue Erasme. Place de Haldenbourg, une autre a indiqué qu’elle n’invite plus personne parce qu’elle a honte des rongeurs chez elle.

Pour Nicolas Chapelle, responsable technique de Radical Pest Control, une entreprise de dératisation, « tout le monde connait ce qui cause la surpopulation des rats et les solutions pour y remédier depuis longtemps » :

« Il faut impérativement empêcher la stagnation de ressources alimentaires accessibles pour les rongeurs. Devant de nombreux immeubles, de grandes quantités de déchets sont à leur portée, dans des îlots de poubelles non étanches, et pas loin de zones herbeuses non entretenues qui leur permettent de nicher tranquillement. Les poubelles enterrées sont une solution à généraliser car une moindre disponibilité de la ressource aboutirait forcément sur une régulation des rats. »

Certains espaces verts permettent aux rats de nicher facilement, près des poubelles. (Photo TV / Rue89 Strasbourg / cc)

Au sous-sol de son immeuble, Yasmina montre un tas de déchets « qui date de plusieurs années ». « Comment voulez-vous qu’il n’y ait pas de rats ? On paye des charges mais il n’y a aucun entretien des parties communes », assure-t-elle.

Le manque d’entretien de certaines parties communes des immeubles attire les rats à l’intérieur. (Photo TV / Rue89 Strasbourg / cc)

L’espèce présente en Ville n’est pas porteuse de la peste

Pas loin, Hakima attache la ceinture de son fils dans sa voiture. Ses essuie-glaces ne fonctionnent plus : « C’est les rats qui ont rongé les fils électriques sous le capot. On est beaucoup dans cette situation. » Yasmina craint aussi « les maladies qu’ils peuvent transmettre ».

Le surmulot, ou rat brun, l’espèce présente à Strasbourg, n’est pas celle qui a été porteuse de la peste, le rat noir ou rat des champs. En revanche, elle peut transmettre, par contact avec l’urine, la leptospirose, une maladie bénigne dans la majorité des cas mais qui peut provoquer une insuffisance rénale et qui touche 600 personnes en France tous les ans en moyenne. Plus généralement, « tout contact trop important entre les humains et les animaux augmente le risque d’apparition de zoonose, et donc d’épidémie, comme on l’a vu avec le Covid », précise Véronique Philippot, ethnobiologiste à Strasbourg.

Les rats endommagent les fils électriques dans les moteurs des voitures. (Photo TV / Rue89 Strasbourg / cc)

Sandrine Glatron, urbaniste basée à Strasbourg et directrice d’un réseau de chercheurs sur l’environnement urbain, a travaillé sur la question des rongeurs en ville :

« Il n’est pas possible d’éradiquer complètement les rats. Il faut savoir qu’ils nous rendent même des services, par exemple en débouchant les égouts. Pour beaucoup, ils sont associés à quelque chose de sale et ne devraient pas exister en ville. Je pense qu’il faudrait plutôt intégrer qu’ils sont présents parmi nous, pour mieux agir s’ils deviennent trop nombreux, car c’est ça le vrai problème.

Par exemple, dératiser avec des produits chimiques pour les tuer, cela correspond à une philosophie d’éradication, mais c’est une solution qui ne fonctionne que quelques jours parce que d’autres rats les remplaceront. Il faut agir sur les causes pour limiter leur nombre de façon plus structurelle. »

La chercheuse remarque également que les nuisances liées aux rats apparaissent davantage dans les quartiers populaires. « Il s’agit d’un vrai marqueur social. Les gens habitent dans de grands ensembles, souvent en mauvais état, avec d’importantes quantités de déchets concentrées dans des îlots de poubelles accessibles. Cette disposition n’existe pas dans les autres quartiers d’habitation », dit-elle.

« Ma hantise, c’est d’en avoir dans un étalage »

À la Meinau, effectivement, tout le monde semble habitué à composer avec les rats. Aslan, qui tient une épicerie, a des portes bien étanches et pose des pièges tous les soirs pour être certain qu’ils n’entrent pas dans son stock. « Ma hantise, c’est d’en voir un jour dans un étalage. Imaginez la réputation ! », souffle-t-il. Véronique Philippot explique :

« Les rats sont très opportunistes. Ils se dirigent vers les sources de nourritures là où elles sont disponibles. Donc si des trous dans les immeubles donnent accès à des aliments, c’est une aubaine pour eux. En plus, ils ont très peu de prédateurs en ville, et peuvent donc prospérer. Cependant, c’est une espèce qui s’autorégule : si les ressources diminuent, les rats font des portées moins nombreuses. C’est aux humains de contrôler cela, avec la gestion des déchets. »

Aslan installe des pièges à l’entrée de son stock alimentaire. (Photo TV / Rue89 Strasbourg / cc)

« Les responsables doivent agir en coordination »

Benjamin Soulet (Labo citoyen), adjoint à la maire de Strasbourg en charge de l’équité territoriale, revient sur le plan de lutte contre la prolifération des rongeurs, censé « mobiliser de concert les services de la Ville et les bailleurs » :

« Toutes les zones de prolifération des rats sont étudiées par les responsables, qui doivent agir de façon coordonnée. Le service espaces verts repère et détruit les terriers, identifie les lieux où les rats peuvent nicher. Les bailleurs analysent les aménagements qu’ils peuvent mettre en place. Nous les invitons à enterrer les poubelles ou les enfermer dans des cabanons étanches. Ophéa a embauché six gardiens d’immeubles, ce qui porte leur nombre à 56 sur le parc de ce bailleur. Ils peuvent entretenir les bâtiments et contrôler les poubelles. Nous avons obtenu des résultats allée Reuss au Neuhof et rue Lavoisier à Cronenbourg. »

Mais rue Jean Hoepffner, Coralie, Vanessa et Marina font remarquer que de nombreuses poubelles placées devant les immeubles sont toujours accessibles aux rats. Souvent, sous les grilles qui empêchent l’accès aux bennes, des espaces de quelques centimètres laissent passer les rongeurs. Les clapets pour jeter les sacs de déchets sont ouverts. C’est aussi le cas rue Louis Loucheur, où les immeubles sont vieux et en mauvais état.

Dans certaines poubelles et buissons, les rats se déplacent et se font entendre. « Ils sortent surtout le soir et le matin », dit Vanessa : « Moi ça me fait peur, ils sont capables de passer entre les jambes des gens. » Rue Schulmeister, devant des bâtiments plus modernes, les cabanons rendent les poubelles étanches. « C’est là où ils construisent des nouveaux HLM, avec des loyers hyper chers, qu’ils font plus de choses. Mais chez moi, il n’y a rien, et je pense qu’on est bons pour attendre encore longtemps », commente Coralie.

Penser les dispositifs avec les habitants

Benjamin Soulet admet que les étanchéifications de poubelles se font au rythme des bailleurs. Or, ces derniers ont subi de lourdes restrictions budgétaires, amplifiées par le gouvernement d’Édouard Philippe. Salah Koussa, président d’Ophéa, confirme que l’installation de dispositifs contre les rats au niveau des poubelles « se fait en même temps que la rénovation » des bâtiments : « Sur notre parc, à l’horizon 2026, on compte passer partout aux poubelles enterrées et installer des soubassements en béton pour empêcher les rats d’entrer dans les immeubles. »

Jutta, d’origine allemande, est aussi Meinauvienne depuis plus de 30 ans. Elle veut sensibiliser ses voisins sur la gestion des poubelles : « Je vois des personnes qui posent leurs sacs n’importe où. Certains les jettent par la fenêtre. C’est aussi à cause de ces comportements que les rongeurs prospèrent. »

Jutta. (Photo TV / Rue89 Strasbourg / cc)

Véronique Philippot insiste sur le travail de médiation à mener auprès des habitants :

« Lorsque j’étais à l’Elsau ou à Hautepierre, j’ai observé des comportements favorisant la présence de rats : il peut arriver que des habitants donnent à manger aux rongeurs… J’ai trouvé de la brioche devant l’entrée d’un terrier une fois. Des rats nichent aussi dans des encombrants entreposés dehors. »

« Certains dispositifs ne sont pas adaptés aux habitants », remarque Sandrine Glatron. Elle plaide pour que les aménagements soient pensés avec eux, afin qu’ils soient fonctionnels :

« C’est souvent les enfants qui descendent les poubelles, mais l’ouverture de certaines bennes est trop haute pour eux. Ils laissent donc les sacs par terre, aux pieds des îlots… Pour éviter ce genre d’erreur de conception, il faut imaginer les aménagements en concertation avec les habitants. »

Un abri à poubelles où les déchets sont accessibles aux rats, à la Meinau. (Photo TV / Rue89 Strabourg / cc)

Yasmina analyse que beaucoup de bâtiments ont été laissés à l’abandon, et que leur réhabilitation ou la construction de nouveaux logements coutera cher et prendra du temps :

« La priorité contre les rats, c’est de rénover tous les emplacements à poubelles. Il ne faudrait pas attendre la rénovation des immeubles et du quartier pour changer ça ! »

« J’ai conscience que c’est difficile pour les locataires, mais on ne peut pas faire les choses en deux fois, le plan de rénovation se fait sur plusieurs années, mais à la fin, il y aura des résultats », garanti Salah Koussa, d’Ophéa. Étienne Wolf, le président d’Alsace Habitat, autre bailleur social, n’a pas répondu à notre sollicitation.

L'AUTEUR
Thibault Vetter
Thibault Vetter
enquête sur l'hébergement d'urgence, la grande précarité, les pollutions et l'industrie.

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