Stras Défense, des rondes « sécuritaires, pas féministes » en collaboration avec la police
Société 

Stras Défense, des rondes « sécuritaires, pas féministes » en collaboration avec la police

Depuis cet été, un groupe de jeunes organise des rondes pour prévenir les agressions. Une initiative qui se présente comme citoyenne mais parmi ces Strasbourgeois, certains semblent en manque d’action et adopter une posture sécuritaire. Reportage lors de la deuxième virée nocturne.

Victor Faller, 22 ans, donne rendez-vous à 21h30 pour présenter « Stras Défense ». Sa deuxième ronde est prévue à 22h. Objectif « éviter le harcèlement de rue et de veiller à ce que toutes nuisances pouvant mettre en danger nos chers strasbourgeois soient autant que possible amoindries », selon la présentation de l’initiative sur le groupe Facebook.

À la terrasse de L’ami Schutz, le jeune diplômé en gestion explique comment lui est venu l’idée d’une telle initiative. Son discours est rodé :

« Je voyais sur Étudiants de Strasbourg (un groupe Facebook qui compte 70 000 membres) des témoignages de victimes d’agressions, filles ou garçons. Je me suis dit, ça commence à faire beaucoup, qu’est-ce qu’on pourrait faire ? Agir seul c’est délicat. Alors j’ai pensé à former des groupes et à aller sur le terrain. C’est pour agir nous-mêmes, en tant que citoyens. »

Victor Faller, fondateur de Stras Défense (photo MB / Rue89 Strasbourg)

Le 30 juillet, il fonde le groupe Facebook « Stras Défense » qui compte désormais autour de 860 membres. Une première réunion se tient dans la foulée, puis une première ronde nocturne le 7 août.

« L’objectif, c’est d’abord d’intimider »

Il est 22h, il fait nuit noire au square Louise Weiss. Cinq autres participants arrivent. D’allure sportive, ils ont entre 19 et 24 ans et sont étudiants ou tout juste diplômés. L’un d’entre eux porte un masque « pour ne pas être affiché ». Il donne son nom, « Martin », avec une intonation forcée et un regard appuyé vers Victor.

De son côté, Victor Faller déplore l’absence de filles :

« La dernière fois il y en avait deux. Ça permet éventuellement à une fille d’être rassurée quand elle en voit d’autres. »

Victor Faller, fondateur de Stras Défense

Avec l’aide de Martin, le seul participant à avoir été présent à la réunion comme la première ronde, Victor Faller donne les consignes pendant une vingtaine de minutes. « L’objectif c’est d’abord d’intimider et de calmer les agresseurs. Ensuite on prend en charge la victime et éventuellement on la raccompagne si elle n’est pas trop loin (de chez elle, ndlr). »

Le fondateur donne aussi un compte-rendu de son échange avec la police nationale, deux jours plus tôt, le 17 août. Ce sont les forces de l’ordre qui l’ont contacté. « Notre but n’est pas de les remplacer mais de les appuyer », répète-t-il à plusieurs occasions.

A gauche, Victor explique les règles à suivre lors d’une ronde, à droite Luc écoute attentivement. (photo MB / Rue89 Strasbourg)

Il ajoute d’autres consignes : « pas de couteaux, pas de bombes lacrymo non plus. » Un peu plus tard, il lâche : « C’est malheureux mais c’est comme ça ». Les participants approuvent.

La police leur a demandé de les appeler systématiquement, « même pour une insulte. » « Si quelqu’un crie une insulte et que la fille continue son chemin, on va quand même aller lui parler, pour qu’il ne se sente pas impuni », poursuit Victor Faller.

« On se sent tous un peu attaqués »

Le petit groupe se dirige enfin vers la gare. C’est là que ce sont déroulés la plupart des agressions partagées sur « Étudiants de Strasbourg ». Au bout de quelques minutes, le groupe se divise en deux « pour ne pas attirer l’attention ». Il est encore trop tôt pour la sortie des bars, les rues sont calmes.

C’est la première ronde pour quatre des six participants, dont Steven :

« On se sent un peu tous attaqués. Surtout que les femmes ne sont pas les seules agressées. Il y a aussi des garçons qui se font racketter. Si je peux aider à endiguer ce phénomène, j’ai envie d’offrir mon aide. »

Steven, membre de Stras Défense et participant à la ronde
Beaucoup de temps à errer sans rien faire en particulier (photo MB / Rue89 Strasbourg)

Derrière son masque, Martin raconte avoir déjà été confronté à des situations tendues :

« On permet l’arrestation des personnes qui posent problème. La première fois que je l’ai fait dans le cadre d’une initiative personnelle, un homme a mis un coup de poing à une fille, puis il a pris 4 mois. Je me suis dit que ça servait vraiment à quelque chose.« 

Martin, membre de Stras Défense et participant à la ronde

Un autre participant, Luc, est convaincu par l’aspect « apolitique » que revendique ce groupe :

« Le groupe, sa charte et la violence réduite au minimum, ça m’a paru clean. J’avais peur des dérives mais le témoignage de Victor après la première ronde m’a rassuré. »

Luc, membre de Stras Défense et participant à la ronde

Altercation devant la gare

Arrivés à la gare, les membres de Stras Défense repèrent une altercation. La situation est confuse. Un groupe de jeunes est en train d’invectiver un homme seul. Ils décident de lui venir en aide avant de comprendre que cet homme a frappé sa compagne et que l’autre groupe de jeunes est justement venu le stopper. L’homme violent et sa compagne quittent rapidement la scène et rentrent dans la gare. Voyant que la situation s’est calmée, le groupe de ronde s’éloigne. Ses membres surveillent tout de même de loin pendant que Martin reste en retrait pour appeler les forces de l’ordre.

Un groupe de jeune est venu porter secours à une femme se faisant agresser par son compagnon. (photo MB / Rue89 Strasbourg)

Assis sur un muret en attendant l’arrivée de la police le groupe reste vigilant à d’autres agressions. Martin a notamment repéré deux jeunes hommes :

« Les deux jeunes qui étaient là-bas déjà par deux fois je les ai surpris en train de harceler les filles et j’ai eu d’autre témoignages de personnes qui les ont reconnus aussi. Ils sont là tous les soirs, je suppose que c’est des guetteurs. »

Victor Faller ne les connait pas, mais il a un avis

« Ils sont connus de la justice mais comme ils sont mineurs, ils sont remis en liberté assez facilement. »

La gare est l’endroit où une bonne partie des agressions de rue ont eu lieu selon les témoignages.

L’équipe repart en petits groupes. Mais ils ne s’éloignent pas trop, ils déambulent sur la place de la gare. Ils se rejoignent, puis se dirigent vers le musée d’art moderne. Là-bas, rien ne se passe. L’itinéraire du soir ne passe pas par la place Sainte-Aurélie, lieu de tensions et d’agressions depuis le déconfinement.

Retour place de la gare. Lorsqu’ils repèrent un groupe d’agents de police, les jeunes hommes croient être à l’origine du contrôle et accélèrent dans leur direction. Mais les policiers leur répondent qu’ils ne sont pas là suite à leur appel. C’était un simple contrôle d’identité. Stras Défense repart.

Il est aux alentours de minuit, le groupe décide d’aller faire une pause dans un bar où ils comptent surveiller la rue depuis la terrasse.

« On ne veut pas de connotations politiques »

Pendant les rondes, plutôt calmes, les participants discutent beaucoup. En allant vers le centre-ville, les jeunes hommes font davantage connaissance. Les conversations tournent beaucoup autours des agressions sexuelles et du harcèlement de rue envers les femmes.

Pourtant le groupe n’est pas féministe, Martin est très clair sur ce point :

« On ne se revendique pas féministes, c’est un groupe apolitique. On est là pour la question de sécurité. C’est ouvert aux féministes mais on ne veut vraiment pas de connotations politiques. »

Retrouvailles sur les terrasses.

« La sécurité est plus une problématique de droite »

En passant devant la terrasse de l’Académie de la Bière, ils retrouvent par hasard Nicolas. Ce jeune adulte était présent à la réunion d’organisation. D’abord sympathique envers le groupe, il souligne les efforts faits pour « dépasser les idéologies de chacun » afin de défendre un but commun, « protéger les gens qu’on aime ».

Mais très vite, il concède que le groupe penche « à droite » parce que « la sécurité est plus une problématique de droite » selon lui. Le groupe contiendrait des gens « un peu borderline, un peu trop à droite. »

Il cite le nom d’un des modérateurs de la page. Ce dernier serait un fondateur des « Gorilles », un groupe qui propose de raccompagner les personnes chez elles le soir et « un gars connu pour ses remarques d’extrême-droite voire négationnistes ».

Par mégarde, il indique que le participant « Martin » s’appellerait en fait « Lino ». La tension monte d’un coup. « Martin / Lino » est mécontent que Nicolas ait laissé échapper deux noms devant le dictaphone allumé. Il le prend à partie et menace de le frapper. Rapidement, Victor Faller se rapproche de son compère et tente de le raisonner, le tout sous le regard des clients et des autres participants. L’altercation terminée, le groupe se dirige vers le quai des Bateliers pour un dernier tour de ronde avant que chacun ne rentre chez soi.

Une défense peu convaincante

Sur le chemin l’ambiance est légèrement différente. « Martin / Lino » reste en arrière pour téléphoner tandis que les autres suivent Victor, un peu gênés. Confronté aux « révélations » de Nicolas, le fondateur prend ses distances :

« Les Gorilles c’est une bonne idée mais je ne connais pas leur fondateur plus que ça. Je ne sais même pas exactement ce que Nicolas lui reproche. »

Victor, fondateur de Stras Défense

Lors de notre entrevue avant la ronde, Victor Faller évoquait une éventuelle « collaboration » future entre Les Gorilles et Stras Défense.

Le centre-ville de Strasbourg la nuit, c’est calme.

Petit à petit l’atmosphère se détend à nouveau. La route jusqu’au quai des Bateliers est déserte. Vers Gallia le groupe emprunte les escaliers du pont Saint-Étienne pour descendre sur les berges. Renaud et « Martin / Lino » sont déjà sur le chemin du retour. Après un rapide tour, le groupe se sépare. Chacun rentre chez soi, il est aux alentours d’une heure et demie.

L'AUTEUR
Marie Bonnassie
Marie Bonnassie
Étudiante en sociologie, intéressée par la politique, la philo et l'histoire ancienne

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