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Alors comme ça je serais un correcteur du Bac « sadique » ?
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Alors comme ça je serais un correcteur du Bac « sadique » ?

par Mr Boum.
Publié le 8 juillet 2014.
Imprimé le 24 octobre 2021 à 21:15
7 498 visites. 7 commentaires.
Et si on mettait 20 à tout le monde ? (dr)

Et si on mettait 20 à tout le monde ? (dr)

Être prof en lycée, ce n’est pas seulement préparer ses élèves au baccalauréat, c’est aussi corriger les élèves des autres. Et comme il ne faudrait pas que les résultats du Bac tombent en dessous d’un certain seuil, pour que notre ministre puisse pérorer et que ces charmants bambins ne restent pas sur les bras du secondaire, un inspecteur de l’Académie de Strasbourg nous a bien fait comprendre comment nous devions noter les copies. Voici la lettre que j’aurais aimé lui envoyer…

BlogMonsieur l’Inspecteur,

À vous entendre lors de la réunion d’entente des correcteurs du baccalauréat, les professeurs sont des irresponsables dont la notation est aberrante, sévère et négative.

À l’inverse, il faudrait selon vous « valoriser les qualités d’une copie ». Mais l’évaluation ne saurait se focaliser exclusivement sur les qualités ou sur les défauts de son objet, elle doit tenir compte des deux pour aboutir à une appréciation globale traduite en une donnée chiffrée.

À juste titre, vous soulignez que les notes doivent être justifiées par une appréciation précise qui ne soit pas seulement « d’une ligne et demie ». Mais vous avez sans doute oublié quelle est la taille de l’encart dans lequel l’appréciation d’une copie du bac doit figurer : 2 cm sur 15. En Allemagne, dites-vous, les professeurs doivent développer une appréciation particulièrement longue, au cas où une réclamation ait lieu devant les tribunaux. Étrange perspective. Comme vous l’avez-vous-même reconnu, le nombre de copies à corriger par chaque professeur est en constante augmentation. «Rationalisation, sectorisation, plus d’élèves et moins de professeurs donc plus de copies », dites-vous. Mais les délais de correction restant les mêmes, comment peut-on espérer une correction précise et rigoureuse ?

Le fantasme de la notation négative à la française

Dans cette optique, vous avez mis l’accent sur la supposée « notation négative » à la française que vous avez associée de manière assez confuse aux mauvais résultats obtenus par notre pays aux études PISA. S’il semble avéré que les élèves français répondent moins à certains types de questions de ces tests par peur de mal faire, on ne saurait pour autant réduire leurs piètres résultats à cette seule dimension. Mais vous n’êtes pas l’auteur de ce trop facile raccourci, la voix de son maître anticipait seulement les propos du ministre Benoit Hamon dans le Parisien qui présagent d’un grand chambardement de plus dans notre vénérable institution.

Pour étayer votre théorie de la note dépréciative, vous citez un cas de contradiction entre la note obtenue par une copie témoin lors de la réunion d’entente et la note bien inférieure donnée au final par un correcteur. Vous signalez d’un ton scandalisé et moqueur que l’année dernière, même des enseignants ont porté réclamation en estimant que leurs élèves avaient été notés trop sévèrement. Mais de quelle ampleur est ce phénomène ? Est-il vraiment représentatif ? Si une brebis galeuse saque réellement les élèves, n’avez-vous aucun moyen de l’identifier et de l’écarter si nécessaire, plutôt que de jeter l’opprobre sur le grand troupeau ? Par ailleurs, si l’on doit se dépêcher de corriger toujours plus de copies, on est immanquablement amené à commettre des erreurs, ce que vous qualifiez alors « d’un manque de déontologie ». La notation n’a de toutes façons jamais été une science exacte et ne le sera jamais, même avec de l’entente et de l’harmonisation.

Ne pas avoir « d’exigences excessives »

Pour éviter cette prétendue sous-évaluation lors de la correction du Bac, il ne faudrait pas avoir selon vous « d’exigences excessives » en termes de méthode, une méthode soit dit en passant présente dans les programmes, les manuels et que nous enseignons tout au long de l’année. Ainsi, ce que nous exigeons des élèves dans l’année, il ne faudrait plus vraiment en tenir compte au moment du bac… C’est cette hypocrisie, cette schizophrénie qui me paraît excessive.

Cette obsession des notes trop basses est suspecte. Elle l’est, parce que comme le montrent les statistiques, les élèves obtiennent déjà des taux de réussite très élevés au Bac, ce qui prouve bien que la notation ne doit pas être si négative que cela. Elle l’est, parce qu’elle n’est pas complétée par une inquiétude sur les notes trop hautes. En effet, si un correcteur a la main lourde, il faudra qu’il revoie sa copie (en d’autres termes qu’il revoie les notes à la hausse) et une « remontée » intermédiaire des notes au cours de la période de correction est là pour prévenir ce genre de situation. Mais pourquoi n’envisagez-vous pas la situation inverse : un correcteur qui aurait une moyenne beaucoup plus haute que les autres ? Simplement parce que cela ne fera pas de vagues, ce qui montre que votre préoccupation n’est pas tant d’obtenir une évaluation cohérente et juste que des notes qui ne posent pas de problèmes.

Si l’élève n’a pas la moyenne, la faute à son prof

Vous avez cherché par ailleurs à culpabiliser les correcteurs. En effet, si les candidats obtiennent une moyenne de 9,5 à une épreuve cela voudrait dire, selon vous, que « seulement un élève sur deux a bénéficié de l’enseignement de son professeur ». Façon de dire que noter en-dessous de 10 revient à dénigrer le travail des collègues et donc le sien au passage. Etrange conception.

Étrange conception, d’une part, parce que vous semblez confondre moyenne et médiane. Imaginons les résultats de 5 candidats ayant obtenu les notes 2, 4, 6, 18 et 20. Dans ce cas leur moyenne serait de 10, mais seulement deux sur cinq auraient alors bénéficié d’un enseignement digne de ce nom et pas un sur deux, selon votre calcul (soit dit en passant un candidat avec 8 de moyenne peut encore obtenir le baccalauréat au repêchage).

Étrange conception d’autre part, parce qu’une telle articulation entre la moyenne chiffrée et le bénéfice supposé de l’enseignement paraît absurde. Faut-il obtenir une moyenne de 10 pour prétendre que l’enseignement a été bénéfique ? Un élève qui passerait dans l’année de 07 à 09 n’aurait-il alors rien retiré des cours ? À l’inverse, un élève étant arrivé dans une classe à examen avec un très bon niveau obtiendra de bons résultats au Bac, même si cette année-là son professeur n’est pas terrible. Que dire alors d’un élève qui obtiendrait moins au Bac que pendant l’année ? Enfin, il arrive parfois que bien des années après avoir eu un élève, celui-ci -qui pourtant ne faisait pas grand-chose à l’époque- vous dise combien votre cours a compté pour lui. On ne sait jamais quelle graine on plante lorsqu’on enseigne et ce serait avoir la vue bien courte que de ne pas regarder plus loin que le bout de son baccalauréat.

Non, je dois vous le dire, le miracle n’a pas toujours lieu

C’est également avoir une courte vue sur la scolarité. La responsabilité de l’enseignant d’une classe à examen existe mais ne peut être isolée de l’ensemble du parcours scolaire des élèves. Nous aimerions tous faire de l’or avec de la boue, mais les élèves aux bases très faibles arrivent au lycée et passent cahin-caha jusqu’en terminale où le miracle n’a pas toujours lieu. Certains élèves sont touchés par des situations sociales et familiales qui ne leur permettent pas de répondre aux exigences scolaires, d’où des situations d’absentéisme, de manque de travail, de démotivation qui conduisent à l’échec au bac, quand cette marche est atteinte. Et même lorsque le miracle a lieu, qu’en adviendra-t-il ? Le livre 80% au bac… et après ? de Stéphane Beaud est intéressant de ce point de vue. Tout cela pour dire que le curseur de la moyenne au bac pour un correcteur et son paquet de copie paraît bien dérisoire et n’a pas le sens que vous voulez bien lui donner.

Ne faut-il pas avoir d'exigences excessives sur Twitter par exemple ?

Ne faut-il pas avoir d’exigences excessives sur Twitter par exemple ?

Enfin, vous arguez du nombre croissant de contentieux pour nous encourager à demi-mot à noter de manière plus consensuelle. « On ne peut pas se permettre d’avoir autant de contentieux », dites-vous, laissant entendre que ces contestations sont dues à une mauvaise notation (comprendre : trop sévère). Encore faudrait-il remettre cette tendance en perspective. Dans une société toujours plus procédurière où les élèves –parfois soutenus par leurs parents- contestent l’autorité de l’enseignant au sens large, peut-on lui imputer et à lui seul la responsabilité des contestations de notes ? De plus, vous n’avez rien dit de ce que donnent ces contentieux. Les réclamations ont-elles eu une suite, étaient-elles légitimes, ou bien les notes ont-elles été confirmées ? Une fois de plus, ce n’est pas la justesse de la note qui vous préoccupe c’est le fait qu’elle prête le flanc à des complications ultérieures.

Evidemment, c’est au moment même où le bac n’a jamais été aussi accessible que ceux qui échouent s’estiment lésés, alors que c’est leur niveau et leur travail qu’ils devraient interroger. Devrions-nous aller dans leur sens ?

On ne sait plus si ce discours traduit la situation d’errance d’une institution qui a échoué dans son entreprise de démocratisation de l’enseignement ou une visée révolutionnaire larvée qui tend à faire triompher une nouvelle approche éducative : évaluation par compétences et disparition à terme du baccalauréat.

Ainsi, vous nous invitez, nous correcteurs indignes, inconséquents et sadiques à ne plus être que les figurants de la grande et creuse cérémonie du baccalauréat au même titre finalement que les candidats qui auront eu leur petit frisson à peu de frais. Sous couvert d’éviter des notations problématiques, sous couvert de stimuler plutôt que de décourager et sous couvert d’harmoniser les notes -ce qui est évidemment nécessaire-, on comprend finalement très bien où vous voulez en venir : il faut valoriser les qualités, il faut noter plus large, il faut que les élèves obtiennent le baccalauréat.

Veuillez agréer, etc.

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Article actualisé le 19/10/2015 à 17h15
L'AUTEUR
Mr Boum
Mr Boum
Enseignant à Strasbourg.

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