Sous la terre, la Grande guerre, les petites mains et les os…
Société 

Sous la terre, la Grande guerre, les petites mains et les os…

actualisé le 28/11/2018 à 21h55

Les commémorations du centenaire de la Première guerre mondiale s’achèvent. Mais sur l’ancien front restent ensevelis des millions d’objets et munitions. Des habitants de l’ancienne ligne de front les recherchent. Pillards ? Profanateurs ? Eux se voient comme des gardiens du patrimoine. Rencontres.

Pas moyen d’être tranquille. Le centenaire de la Grande Guerre n’en finit pas et Didier, 43 ans (les prénoms ont été anonymisés), n’attend qu’une chose : que ça se termine. Marre de 14-18 ? Bien au contraire. Ce Verdunois sait tout sur le sujet. Ses pensées, ses journées, ses nuits, son intérieur en sont imprégnées. Mais il regarde avec ironie la valse des commémorations et les cohortes de touristes dans des musées qu’il juge aseptisés. Lui cherche les ornières, les arbres déracinés, les sapes et les abris aux entrées obstruées.

Il ne craint pas de quitter les sentiers, plonger ses mains dans la terre, agripper les objets rouillés. Dans ce corps à corps avec le champ de bataille, il vibre. Son cœur s’emballe soudain à la vue d’une touche de gris pointant du sol, d’une drôle d’écorce ne trompant que les badauds, d’un étrange bâton à la queue en tire-bouchon. Il sait le sol gorgé de ces lambeaux de cicatrice indélébile : éclats d’obus, grenades, boucles de ceinturon, porcelaine ou artisanat de tranchée.

Chaque casque fut celui d’un homme

Il sait que chaque casque fut celui d’un homme, et qu’un cimetière repose sous ses pieds. Chez lui ni fantasme ni dégoût, mais une obsession : vivre en intensité. Difficile ces temps-ci, avec des gendarmes plein les bois. Il lui tarde d’y retourner aussi souvent qu’à l’accoutumée. Didier est un fouilleur. Un, parmi les milliers de passionnés glanant, détecteur de métaux en main ou pas, ce que l’Histoire a légué dans les forêts, champs, chemins et bas-côtés.

Didier ne craint pas ces forêts aux sols chargés d'explosifs... (Photo Frédéric Mercenier)

Didier ne craint pas ces forêts aux sols chargés d’explosifs… (Photo Frédéric Mercenier)

Une toute petite partie – sans doute quelques centaines – se concentre, comme lui, sur l’héritage de la guerre 14-18. Ils sont boudés par le monde de la détection, honnis par les archéologues, pris de haut par les historiens, ignorés par les officiels. Bref, ils font quasiment l’unanimité contre eux. Ils seraient irrespectueux des morts, vénaux, inconscients du danger, peu intellectuels, détruiraient le patrimoine, défigureraient la forêt.

Rendez-vous chez Didier. En fin de matinée, le célibataire est à peine réveillé. Aux murs, au sol, sur la table de cuisine, sa collection est partout, noyant l’univers de gris, de rouille et de livres jaunis. Des centaines d’objets, dans une mise en scène maîtrisée. Difficile de poser un pied devant l’autre. L’atmosphère, pour lui enveloppante, est pour nous glaçante. Mais sa voix et sa sincérité le rendent attachant. Dans chacun des objets, il voit « le pire de l’homme » : quand ils sont torturés par la guerre. Mais aussi le meilleur : « l’industrie, le progrès ». Certains sont en effet d’une grande finesse. Comme cette série de verres gravés, sa vaisselle quotidienne. « J’aime cette fin du XIXe siècle, où les gens avaient l’espoir d’améliorer leur vie et concevaient des objets travaillés. » Il nous emmène au sous-sol, particulièrement fourni en cartons et amas. Là, il admet la nécessité de faire un peu le vide : « cela devient étouffant. »

Pas un mètre sans distinguer un éclat d’obus

Pour respirer, cap sur la forêt. Sur le chemin de cailloux, sa démonstration est implacable : pas un mètre sans distinguer, rien qu’à l’œil, un éclat d’obus, une cartouche, ou une bille de shrapnel. La guerre de position obligea les hommes à s’installer et à jeter massivement. La priorité, en pleins combats, n’était pas de faire place nette. Les munitions furent fabriquées industriellement, avec leur taux de perte. Dans ce déluge de feu, les obus étaient réduits en miettes. Dans la forêt de Verdun, 60 millions sont tombés, 15 millions n’auraient pas explosé. Malgré le déminage, une bonne partie, y compris chimiques, y serait encore. Chaque année, des fouilleurs trop confiants sont accidentés. Certains périssent même sur le champ de bataille.

Certains endroits près de Verdun n'ont jamais été remis en culture mais reboisés... (Photo Frédéric Mercenier)

Certains endroits près de Verdun n’ont jamais été remis en culture mais reboisés… (Photo Frédéric Mercenier)

Trop dangereux, certains secteurs, comme la zone rouge de Verdun, n’ont jamais été remis en culture, mais reboisés. Objectif : limiter sa fréquentation, même si cet espace n’est pas interdit aux promeneurs. Les déflagrations des obus ont profondément bouleversé les couches du sol et des millions d’objets, munitions et dépouilles de soldats furent recouverts et recouverts encore. Avec le travail des racines, des sangliers et vers de terre, de la pluie, de l’attraction terrestre ou des engins de chantier, ils resurgissent.

Au bord de la route, une très bonne surprise attend Didier. Les engins de débardage des agents forestiers lui ont mâché le travail. Ils ont retourné la lisière et le chemin s’enfonçant sous les arbres. La boue ralentit le pas, mais en quelques mètres, il distingue des sections de barbelés, éclats et têtes d’obus, une gourde encore brillante. Il jubile. Un vrai gosse :

« Tu cherches le trésor à tel endroit, car tu sais ce qu’il s’y est passé. C’est ça l’adrénaline du fouilleur. Voici une pelle, on en trouve plein. Chaque soldat avait la sienne. C’est pratique, inutile d’amener ses outils. »

« Un fusil allemand Mauser 1898. C’est Noël ! »

Un morceau de métal, à la verticale. Il fond dessus, tire délicatement, et s’écrie :

« Un fusil allemand Mauser 1898. C’est Noël ! »

Il le dissimule, pour l’emporter sur le retour. Il sait bien qu’il cumulera les interdits.

Un fusil Mauser, c'est Noël ! (Photo Frédéric Mercenier)

Un fusil Mauser, c’est Noël ! (Photo Frédéric Mercenier)

En France, en effet, cette fouille n’est pas légale. Le Code du Patrimoine interdit les recherches archéologiques sans autorisation administrative, avec ou sans détecteur de métaux, et même chez soi. Or le champ de bataille en entier est considéré comme un site archéologique. Même les découvertes fortuites doivent théoriquement être déclarées. Le Code Pénal réprime le pillage et la destruction ou dégradation de ces sites, avec des circonstances aggravées en cas de découverte de corps, ce qui peut être apparenté à de la violation de la sépulture. Et le transport et la conservation des produits explosifs ? Le Code de la Défense les subordonne à un agrément, des autorisations et contrôles. L’éventail des peines s’échelonne de 3 750€ d’amende à sept ans d’emprisonnement et 100 000€ d’amende.

Pas un mètre sans un objet qui affleure... (Photo Frédéric Mercenier)

Pas un mètre sans un objet qui affleure… (Photo Frédéric Mercenier)

Ni explosion ni macchabée sur l’itinéraire de Didier. Nous continuons à marcher. Longtemps. Nous contournons les trous d’obus, enjambons les barbelés, prenons garde où nous posons les pieds. Une magnifique tranchée remarquablement conservée nous attend droit devant. Didier sait qu’il y trouvera forcément quelque chose.
 Banco : une jolie tasse en porcelaine, « typique allemand du début du siècle. » Trois pelles, un obus français, une bouteille, une plaque de blindage… Une gamelle allemande porte des initiales, « A. K. ». Le paradis pour tout fouilleur, en quête d’objets de la vie quotidienne, témoins de ce que fut la réalité des soldats. Il élabore des hypothèses :

« Je pense que c’était une tranchée allemande, mais reprise ensuite par les Français. »

Il n’y a pas un chat. Ni agent ONF, ni chasseur, ni démineur, ni promeneur. Didier sait le secteur peu fréquenté. Il s’assied. Il sort une bière. Il savoure le moment, son émotion est difficile à imaginer. Cette forêt tout juste entretenue, loin des itinéraires domestiqués, paradis des hêtres, charmes et pins sylvestres, est son havre de paix :

« Être dans la nature, c’est merveilleux. Je peux mourir demain, j’ai eu une belle vie. Passer autant de temps dans ces forêts m’a vraiment procuré un plaisir intense. C’est ici que je ressens le plus la spiritualité, comme dans une église. L’ambiance y est un peu gothique. »

« J’aurais voulu avoir 18 ans en 1914 »

Autre position du champ de bataille, autre rencontre. Sur le flanc des Vosges alsaciennes, Benoit, 39 ans, fréquente ces forêts de 14-18 comme un refuge, loin de la société de surconsommation. L’homme au contact doux et discret confie :

« Je me sens décalé, comme si je n’étais pas né à la bonne époque. J’aurais voulu avoir 18 ans en 1914, pour partager les souffrances de tous ces hommes. Peu importe dans quel camp. »

Alsacien, il aurait combattu sous le drapeau allemand, sans l’avoir choisi. Il intégra l’armée dans l’espoir de rejoindre le corps des démineurs, mais fit carrière comme armurier, avant de démissionner et de se reconvertir. Dans ces sous-bois, où la vie fut si dure, il se rapproche de ces hommes qu’il considère comme des frères, et console son sentiment de culpabilité.

Benoit a sa propre manière de parcourir les Vosges (Photo Frédéric Mercenier)

Benoit a sa propre manière de parcourir les Vosges (Photo Frédéric Mercenier)

Il nous raconte son histoire. Benoit a trois ans quand ses parents divorcent. Sa mère part. Il est placé chez ses grands-parents maternels. À cinq ans, il commence à suivre son oncle, adolescent, et ses copains, qui fouillent en forêt, « un loisir de jeunes sur notre secteur, ex-zone de combat. » Avec le recul, il analyse cet attrait :

« Cela comblait pour moi un manque affectif. J’avais de l’empathie pour les soldats, je ressentais cette douleur d’être séparé de sa mère. Je n’ai pas demandé à ce qu’elle parte. Ils n’avaient pas demandé à faire la guerre. Eux comme moi subissaient leur destin. Cela me soulageait un peu. »

Aujourd’hui, il souffre qu’on le traite de « pilleur de tombes », même s’il admet en donner l’apparence. Il faut le voir en treillis, scanner littéralement le sol avec son détecteur de métaux, noter avec son GPS les points intéressants, pour revenir, se faire une idée des 20 à 40 cm de la couche supérieure du sol, rien qu’au son dans son casque. Grave pour le fer ou l’acier, aigu pour le cuivre ou le laiton. Il faut l’entendre parler des zones propices, comme des coins à champignons.

« Il y a des viandards parmi les fouilleurs de 14-18 »

Mais il l’assure : même s’il collectionne, amasser ne l’intéresse pas. Encore moins vendre :

« Je ne l’ai jamais fait. C’est malsain. À chaque fois, je me demande qui les a portés, comment ils les ont perdus. Ils racontent une histoire. Je récupère pour éviter que cela se perde ou parte dans des marchés parallèles. »

Les témoignages des occupations et des combats sont partout... pour qui sait regarder (Photo Frédéric Mercenier)

Les témoignages des occupations et des combats sont partout… pour qui sait regarder (Photo Frédéric Mercenier)

Mais combien essaient de vendre ? Impossible à savoir, évidemment, même si leurs détracteurs les renvoient tous, indistinctement, dans la catégorie des pillards. Ebay, Le Bon Coin, Delcampe… certains vendeurs sur ces sites, sous pseudo, cumulent plusieurs centaines de ventes dans la rubrique 14-18, allant de quelques euros à quelques dizaines d’euros, rarement des centaines par pièce. « Nous constatons de plus en plus de ventes d’objets issus de pillages archéologiques », affirme Yann Brun, conseiller sûreté des archives et de l’archéologie au ministère de la Culture, qui englobe cependant dans ce constat toutes les époques, sans les détailler. En 2016, le centenaire de la Grande guerre aurait accru la demande.

David Cuisinier, du site internet et magazine Le Fouilleur, relativise :

« Il y a des viandards parmi les fouilleurs de 14-18, mais c’est très minime. Ces objets ont peu de valeur marchande. Ceux qui cherchent à se faire de l’argent privilégient les objets de la Deuxième Guerre mondiale ou de l’époque napoléonienne, où il y a moins de ferraille, et dont le marché est, en plus, international. »

À une bourse militaria à Verdun, Alain, un exposant, confie vendre de temps en temps, « surtout pour autofinancer ma collection. » Sa table est bien maigre, et le bénéfice du jour (un obus, une douille sculptée et de la vaisselle de soldats) ne dépasse guère les 80€. Bien plus fourni, le stand d’un autre exposant ressemble à s’y méprendre à celui d’un professionnel :

« Je vends ce que j’ai en double. Les touristes hollandais aiment bien ramener une gamelle. Je me fais maximum 50€ par brocante, juste de quoi améliorer le RSA. »

Il est tout de même sur les brocantes quasiment tous les week-ends. Quasiment aucun de ceux que nous avons rencontré ne dit vendre. Vrai ou faux ? Certains avouent surtout avoir peur du gendarme. Mais alors, que font-ils de tous ces objets ?

« Les objets sont mieux avec moi que dans la terre ou dans un musée »

Hervé, Alsacien de 23 ans, n’en garde que quelques-uns dans son appartement, tels des aide-mémoire :

« Ils sont mieux là que dans la terre ou dans un musée. Au moins, j’y pense, ils ont une nouvelle vie. Je les garderai toujours et les transmettrai à mes enfants, qui les passeront à d’autres. Cela permet de faire perdurer, au niveau individuel, la conscience et la connaissance de ce conflit. »

Didier continue d’enrichir sa collection, essentiellement avec les pièces « qui ont une âme ». Les objets moins intéressants à son goût, ou ceux qu’il a déjà, il les laisse sur place, sans les remettre en terre « pour que les gens qui se baladent en profitent et ne voient pas que des trous d’obus. Une gamelle, une pioche, c’est quand-même autre chose ! » En 2012, avec la bénédiction du maire de son village, Enzo a monté une exposition. Lucien, quant à lui, donne régulièrement à un petit musée de son secteur, dont les responsables sont toujours ravis d’enrichir leurs collections.

Un comble. Alors que la lutte contre les fouilleurs est orchestrée par le ministère de la Culture, la plupart des musées, présentent des objets issus de fouilles. Certains ont même été créés notamment par des passionnés, fouilleurs à leurs heures perdues ! Depuis 1967, le Mémorial de Verdun a ainsi vu s’enrichir ses collections de dons réguliers d’anonymes, venant de greniers mais aussi du champ de bataille.

Les munitions non explosées sont encore nombreuses sur les anciens champs de bataille. (Photo Frédéric Mercenier)

Les munitions non explosées sont encore nombreuses sur les anciens champs de bataille. (Photo Frédéric Mercenier)

Natacha Grosbois, responsable des collections, commente :

« Les gens déclaraient des découvertes fortuites, mais il est certain que dans le lot, il y avait des fouilleurs. L’époque a changé, et nous réclamons aujourd’hui toujours la provenance. »

Les archéologues se sont réveillés. Stéphanie Jacquemot, à la direction régionale des affaires culturelles du Grand Est, formule le mea culpa de toute une profession :

« Longtemps, on a perçu l’intérêt mémoriel des anciens champs de bataille, mais pas leur intérêt patrimonial. On se disait que ce n’était pas plus mal que ces mauvais souvenirs disparaissent, même si les ossements, eux, étaient confiés aux sépultures militaires. Trouver une tranchée de 14-18 sur leur site gallo-romain faisait râler les archéologues. Il faut attendre les années 1990 pour que commence une prise de conscience. Depuis, des fouilles professionnelles ont été menées sur certains sites. »

« Les fouilleurs détruisent tout, alors qu’il y a encore tant à apprendre »

La montée en puissance de cet intérêt archéologique est allée de pair avec une prise de conscience et une inquiétude grandissantes concernant les « fouilles sauvages », et des consignes nationales de fermeté. Didier voit bien l’étau se resserrer, les tribunaux prononcer des peines, et l’opinion se durcir :

« Les Français ne connaissent plus leur histoire. Au lieu de les laisser s’instruire par eux-mêmes, la Drac s’attribue le monopole des recherches. Ils parlent de nos trous, mais il faut voir les leur, ils détruisent tout sur leur passage. De toutes façons, que va-t-on détruire que l’on ne sait déjà ? Sur 14-18 on a des tas d’écrits. Nous ne faisons que sauver des objets. »

« Faux, faux, archifaux », plaide Stéphanie Jacquemot :

« Les pilleurs sortent les objets de leur contexte, détruisent tous les indices, alors qu’il y a encore tant à apprendre. Les constatations sur le terrain ne corroborent pas toujours les écrits, les cartes. Tel objet dans telle tranchée datant de telle année peut nous amener à nuancer l’histoire officielle. Oui, les archéologues détruisent les sites qu’ils fouillent, mais au fur et à mesure nous enregistrons les éléments : l’endroit précis des découvertes, dans quelle couche du sol. »

Les archéologues déplorent que ces objets soient retirés de leur contexte (Photo Frédéric Mercenier)

Les archéologues déplorent que ces objets soient retirés de leur contexte (Photo Frédéric Mercenier)

L’argument du sauvetage l’agace particulièrement :

« Le sol de la forêt conserve remarquablement les objets et vestiges, dans une terre humide, à température quasi constante, et en évitant l’érosion. Ils y sont quasiment comme il y a 100 ans, et ne bougeront plus qu’à la marge. C’est Pompéi ! C’est en les sortant de leur milieu, en les exposant à la lumière, l’oxygène, et un changement brutal de température, que l’on accélère leur dégradation. Ils sèchent, le métal s’oxyde, alors que nos services ont des méthodes pour conserver dans de bonnes conditions. »

Evidemment, Didier le libertaire serait bien en peine de répondre du taux d’hygrométrie ou de luminosité de son salon ou de sa cave. Qui sait, aussi, ce que deviendra sa collection, après lui ? Il a longtemps caressé le rêve d’ouvrir son musée, pour « préserver, conserver, et faire de l’éducation populaire. » Des années en couple, il avait projeté d’ouvrir un musée dans leur maison, avec sa collection :

« Ma copine travaillait, je pouvais vivre ma vie de marginal, passer tout mon temps dans les bois. Je me voyais emmener les touristes sur les champs de bataille. J’aurais gagné ma vie comme ça. »

La rupture, il y a quelques années, a sonné le glas de ce projets.

« On m’appelait le fouille-merdes »

Un peu plus au Nord de la Meuse, Jean-Paul de Vries, lui, a réussi. Il y a quinze ans, ce Franco-néerlandais de 46 ans a ouvert son musée dans sa grange, à Romagne-sous-Montfaucon. Les presque 20 000 objets proviennent selon lui essentiellement de 5 km à la ronde, le site d’un carrefour logistique de l’arrière-front allemand. L’an dernier, il a reçu 1 500 visiteurs, dont beaucoup de Néerlandais, y compris des scolaires, qui trouvent même chez lui une salle de restauration.

« Ces millions de soldats sont morts pour rien. Je refuse de l’accepter. J’ai l’impression de prolonger un peu leur existence, pour ne pas qu’ils soient oubliés. »

"Quand j'étais jeune, on m'appelait le fouille-merdes" (Photo Frédéric Mercenier)

« Quand j’étais jeune, on m’appelait le fouille-merdes » (Photo Frédéric Mercenier)

Lui qui attrapa le virus de ces recherches gamin, en vacances dans le coin avec ses parents, revient de loin :

« Dans le village on m’appelait le fouille-merde. Pendant 12 ans j’ai voulu travailler avec les institutions. J’ai demandé en vain des aides financières de l’Europe, du Département, etc. Aujourd’hui on me considère comme un expert. Il y a deux ans le contrôleur général des armées est venu vers moi pour en faire un musée national, mais il fallait que je me mette à genou pendant des années. J’ai dit non. Maintenant, je refuse toute aide publique. »

Dans les Vosges alsaciennes, Pascal, la cinquantaine, connaît ce type d’embûches. Pionnier sur sa zone, il crapahutait dans la montagne dès les années 1970, à partir de la maison de sa famille paternelle, pile entre les deux lignes de front :

« Il y a 40 ans, ici, à l’inverse de beaucoup d’autres champs de bataille comme Verdun, personne ne voulait parler de cette guerre. C’était encore trop douloureux. Toute une génération avait été saignée à blanc. Cela me posait un problème personnel en considération du sacrifice consenti par toute une génération, celle de mes grands-parents. Et puis des fouilleurs sont venus de partout et dispersaient les objets. Je voulais qu’ils restent dans leur lieu d’origine historique. »

Pascal devient une référence locale, mais lui qui aurait tant aimé faire de sa passion son métier, au service d’une institution, restera cantonné à ce rôle. Du gâchis :

« Les historiens sortent de l’université avec un gros savoir littéraire et scientifique. Mais ils ne connaissent pas vraiment le terrain, qui est si instructif. Il leur manque le lien avec la réalité. Mes livres sont faits de ce que j’ai patiemment récolté. »

Partager la mémoire, pas seulement l’histoire

À entendre tous ces fouilleurs, ils seraient quasiment les seuls à faire encore exister, très concrètement, cette mémoire, et pas seulement l’histoire.

Rien d’héréditaire. Dans la famille de Didier, personne ne pratiquait ce loisir. Ses trouvailles faisaient hurler sa mère ! Et les autres ? Autre région, mais même contexte, pour Enzo, en Picardie, jeune de 20 ans s’apprêtant à reprendre la ferme familiale. Son grand-père était obligé de nettoyer ses champs pour ne pas se mettre en danger ou abîmer ses machines. Ses parents ne s’y sont jamais intéressés. Sa collection a émergé des tas accumulés dans les coins, voués à la ferraille. Puis il fut sidéré de ressentir cette émotion indescriptible : « être le premier à toucher ces objets depuis 100 ans. » Faute d’amis de son âge partageant cet attrait, il s’est offert un cercle bien plus âgé. Des fouilles bon enfant, qu’ils partagent sur YouTube.

Lucien, étudiant de 18 ans, était encore moins préparé à cette expérience, quand ses parents ont déménagé il y a dix ans de la ville pour un bourg des contreforts meurthe-et-mosellans des Vosges. Son choc est double : la quantité des vestiges et le désintérêt local. Pourquoi les soldats ont-ils été envoyés là-haut ? Qu’ont-ils ressenti ?

« Avant, les guerres ne m’intéressaient pas. C’est devenu une obsession. Je veux comprendre. Surtout la première guerre mondiale, particulièrement inhumaine. »

Par ricochet, Lucien en vient au aux objets militaires. Le jeune homme, qui va jusqu’à accompagner les gendarmes sur le lieu de ses découvertes d’explosifs (70% de ce qu’il trouve), confie :

« C’était une guerre technique, avec une avancée énorme de l’équipement et de l’armement. Pour survivre dans leurs tranchées, les hommes devaient se débrouiller. ».

Malgré ses bonnes intentions, il est obligé d’assumer sa nouvelle étiquette :

« Je passe pour quelqu’un de bizarre, qui aime la guerre, ce qui est l’inverse de la réalité. Je n’ai juste pas les mêmes occupations que les jeunes de mon âge, qui préfèrent Facebook, traîner avec les scooters, fumer du cannabis ou aller en boîte de nuit, plutôt qu’être curieux et proches de la nature. »

« J’ai ramené ma première grenade à l’école à 4 ans »

La plupart des hommes que nous avons rencontrés se disent pacifistes, hostiles à la guerre, tout en évoluant dans un univers saturé d’objets de mort. Ne les allongeons pas tous sur un divan, mais penchons-nous sur l’histoire de Didier :

« J’ai ramené ma première grenade à l’école maternelle à l’âge de quatre ans. Je l’avais trouvée dans les champs. À l’adolescence, avec des copains, on s’achetait des uniformes allemands. Il n’y avait pas autant de journaux parlant d’histoire. On sautait sur le moindre Militaria magazine. »

À cet environnement quotidien dédramatisé s’ajoute une généalogie interdisant les postures idéologiques. Sa mère est la petite-fille d’un tirailleur algérien marié à une Alsacienne (donc Allemande à l’époque). « Elle se faisait traiter de bougnoule et de boche. » Il y a dix ans, il a aussi appris que son grand-père paternel est né de l’aventure de sa propre-mère avec un soldat allemand, durant l’occupation dans le Nord, pendant que le père légitime était en camp de prisonnier. « Je ne serais pas né sans les guerres. Ma passion pour l’histoire vient peut-être de là », analyse Didier, ancien objecteur de conscience « pour faire arrêter le cycle infernal. »

Le cycle de la défiance, entre fouilleurs et leurs détracteurs, s’arrêtera-t-il un jour ? Soucieux de stopper les fouilles sauvages, Mickaël Landolt, de la DRAC Grand Est, est prêt à tendre une main :

« Les fouilles archéologiques ne sont pas réservées aux professionnels. Elles nécessitent juste l’autorisation du préfet. Quiconque peut en faire la demande. Mais il faut problématiser des recherches, indiquer l’objectif scientifique, la méthode… Les dossiers que nous recevons ne sont que très peu fournis et nous n’accordons donc que très peu d’autorisations. »

Ils pourraient aussi rejoindre des chantiers officiels mais ils sont ponctuels, alors que la passion de beaucoup de fouilleurs est littéralement chronophage.

Une réglementation plus souple pour les fouilleurs ?

Les fouilleurs ne rêvent que d’une chose : une réglementation plus souple, à la manière du Treasure Act, à la britannique. En attendant, certains préfèrent limiter leur pratique aux aspects les moins répréhensibles. Hervé n’utilise jamais de détecteur et ne creuse pas. Enzo fouille quasi exclusivement dans les bois dont sa famille est propriétaire. Alain laisse son téléphone portable à la maison quand il part en prospection, de peur d’être géolocalisé.

En fouilles dans les Vosges avec Benoit (vidéo Frédéric Mercenier).

Ce petit jeu du chat et de la souris ne satisfait pas Bernard Klein, le directeur du centre Albert Schweitzer, à Niederbronn-les- Bains. Il arrive que des fouilleurs s’adressent anonymement à cette structure dépendant du Volksbund, l’organisme allemand gérant les sépultures de soldats allemands, pour une découverte de corps à déclarer. Fin 2016, il a voulu dépasser les clivages. Il a fait se rencontrer quatre fouilleurs et deux représentants des services d’archéologie régionale. Une première, audacieuse, à l’atmosphère tendue, mais qui n’a eu aucune suite :

« Ce n’est pas simple, d’autant que chez nous viennent aussi les fouilleurs allemands, qui accentuent encore davantage la problématique, car ils se fichent du cadre juridique français. Mais il faut que les gens se parlent. Il est dans notre intérêt que les fouilleurs se manifestent, surtout quand ils trouvent des corps, afin que l’on puisse leur donner une sépulture. »

La plupart des fouilleurs ont trouvé au moins un corps

La plupart des fouilleurs très actifs ont en effet déjà trouvé au moins un corps. Rien que les champs de bataille proches de Verdun dénombreraient encore 80 000 portés disparus. L’an dernier, des agents de l’ONF ont découvert au bord du chemin des boites et des sacs plastiques remplis d’ossements, avec quelques objets et une demi plaque d’identification. Des fouilleurs ont-ils été pris de remord ? Ont-ils réalisé ce qu’ils encouraient ? Trop tard pour prévenir les autorités, afin que des gendarmes, le médecin légiste voir des archéologues puissent effectuer des constatations in situ.

Dans les faits, beaucoup laissent tout sur place et ne se manifestent pas, de peur d’être démasqués. Certains prennent les objets et laissent les ossements, ne réalisant pas toujours qu’ils réduisent à néant les chances d’identification du soldat.

Un de nos interlocuteurs raconte avoir trouvé un jour, à 5 cm de la surface du sol, des ossements mais pas de plaque d’identification. Il aimerait contribuer à offrir une sépulture décente à ce soldat. Envoyer une lettre anonyme aux autorités ? Aller l’enterrer lui-même ? Il a finalement laissés les ossements sur place.

Didier, lui, a déjà été échaudé :

« J’ai trouvé deux corps. Je voulais qu’ils aient une place dans un cimetière en Allemagne ou en France. J’ai passé l’info à des copains, qui ont transmis. Mais ils ont fini dans des fosses communes. Ils auraient été aussi bien en forêt. »

L'AUTEUR
Élise Descamps
Journaliste indépendante.

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