Sept éditions plus tard, Strasbourg mon amour exclut toujours autant les gays
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Sept éditions plus tard, Strasbourg mon amour exclut toujours autant les gays

actualisé le 09/02/2019 à 12h29

Pour sa 7e édition, la grand messe de célébration de l’amour à Strasbourg revient avec ses clichés romantiques classiques, sans laisser de place à une quelconque diversité échappant à la norme du couple formé par un homme et une femme. On a épluché le programme avec Sandra Boehringer, historienne à l’Université de Strasbourg et spécialiste des questions de genre et de sexualité.

« Chaque participant recevra un badge numéroté – rose pour les filles, bleu pour les garçons ». C’est la description du « Speed dating sur patins » de la patinoire de l’Iceberg, organisé dans le cadre de « Strasbourg mon amour » le soir de la Saint-Valentin. Ouf, les célibataires hétérosexuels (et à l’aise dans les normes de genre) savent où aller ce jour-là. Et les autres ?

Strasbourg mon amour, événement monté par les hôteliers et soutenu par l’office du tourisme et la Ville, c’est 10 jours de soirées, de concerts et d’activités commerciales ou culturelles autour de l’amoouuuuur. Tous les hôtels et les musées s’y mettent, mais aussi les bars et les cinémas : le prétexte du romantisme est parfait pour faire « boire des philtres d’amour » aux Hospices de Strasbourg, ouvrir les piscines la nuit pour des « baignades nocturnes enchantées », faire des séances photo dans les hôtels ou revisiter le Musée Vaudou « en duo les yeux fermés ». Sans compter les quelques dîners romantiques au Château du Pourtalès ou à la Brasserie du Tigre dans une ambiance « élégante et feutrée ». Plein de bonnes idées… jusqu’à ce qu’on s’imagine y aller et sentir qu’on y aurait pas forcément notre place.

« Homos » et « diversité », le jeu des invisibles

En cherchant un peu (beaucoup), on trouve un événement explicitement adressé aux personnes lesbiennes, gays ou bisexuelles (pas dans son titre, mais dans sa description) : pour la toute première fois, le collectif Festigays organise la soirée Wannabe my lover au Studio Saglio le samedi 9 février. On la trouve sur le site du festival, mais pas sur le programme en pdf disponible sur le site de la Ville de Strasbourg. Pour s’amuser, on a fait testé l’outil de recherche du site de Strasbourg Mon Amour avec « LGBT », « amoureuses », « homo », « queer »… La barre de recherche nous oppose un rouge désespérant.

Le mot « diversité » apparaît deux fois et nous apprend l’existence, tout de même, d’un show burlesque évoquant un « freak show » et des drag-queens, pour des « numéros engagés » (spectacle qui relève en fait d’un festival « complice », le Strasbourg Burlesque Festival). Seule l’exposition du Musée d’art moderne, « I Want to break free » opportunément récupérée par le festival, évoque l’artiste queer Freddie Mercury mais la description évoque pudiquement « une œuvre au contenu politique éminemment ancrée dans la société d’aujourd’hui. »

Le "Café des amours" vient d'être installé place Kléber. Il invite les amoureux au masculin neutre à "venir faire la fête dans un cadre magique". (Photo DL/Rue 89 Strasbourg/cc)

Le « Café des amours » vient d’être installé place Kléber. Il invite les amoureux au masculin neutre à « venir faire la fête dans un cadre magique »… (Photo DL / Rue89 Strasbourg / cc)

« Les amoureux », le choix des mots

Le reste du programme reste marqué par un hétérosexisme omniprésent, et surtout dans le langage, un marqueur essentiel de représentation, comme l’analyse Sandra Boehringer, historienne, agrégée de lettres, qui travaille sur les questions de genre et de sexualité :

« Pour commencer, on relève le choix grammatical du masculin neutre avec la formule « les amoureux ». Je ne dis pas qu’il faut forcément recourir à l’écriture inclusive, mais il s’agirait simplement de dire, par exemple, les amoureux et les amoureuses. Les études sociologiques l’ont montré : le non-dit profite à la norme majoritaire, le silence sur les autres formes de relations amoureuses peut être vécu par certains ou certaines comme psychologiquement violent. »

Beaucoup de descriptions du programme tentent de neutraliser au maximum, avec des termes comme « votre moitié », ou « soirée à deux ». L’hôtel Graffalgar propose par exemple de « venir en couple », se faire tirer le portrait. Mais Sandra Boehringer insiste sur la nécessité d’un discours explicitement inclusif, faute de quoi tout le monde ne se sent pas légitime à prendre part aux activités :

« Le sentiment d’illégitimité ne peut se dépasser que lorsqu’il y a quelque chose d’énoncé, que s’il est dit que tout le monde est accueilli. C’est très important. L’implicite, le neutre, ne suffit pas lorsque des personnes ont vécu des parcours d’invisibilisation dans leur adolescence. Et quand une activité est illustrée par un seul exemple, un couple hétéro, tout ce neutre est absorbé par l’exemple qui donne la norme. »

Des talons, des maquillages et des bijoux pour plaire au « Prince »

Un manque de représentativité qui se retrouve dans les visuels et l’esthétique de l’événement. Le couple de l’affiche est beau, jeune et hétérosexuel, et satisfait les normes de genre (robe et chaussures à talons pour la jeune femme notamment). La vidéo de présentation fait un effort sur la diversité des couleurs de peau et des âges, mais pas sur les orientations sexuelles, alors qu’il aurait été « si simple de faire entrer dans la danse deux femmes et deux hommes, également ! » remarque Sandra Boehringer.

...mais dans les règles, nous disent le jeune homme au mocassin et la jeune femme aux talons hauts (Capture d'écran du programme de Strasbourg mon amour)

…mais dans les règles, nous disent le jeune homme aux mocassins et la jeune femme aux talons hauts (Capture d’écran du programme de Strasbourg mon amour)

Elle trouve dommage que les quelques photos du programme ne laissent pas entrevoir la possibilité de venir par exemple danser au « Café des amours » en couple d’hommes ou de femmes. Cela peut se faire, certes, mais alors, pour beaucoup, il faut prendre son courage à deux mains :

« De façon générale, il y a une esthétique qui renvoie à un type de public : les trentenaires-quarantenaires, hétérosexuels, minces et blancs. Il n’y a jamais, par la personne qui porte l’énonciation, les organisateurs, la Ville, etc., un discours qui assumerait qu’il y ait des histoires d’amour multiples, alors même que tout le monde sait que les couples et les familles sont variées, dans la France du XXIe siècle. »

Elle pointe les choix des événements, qui relaient une vision des hommes et des femmes conformes aux stéréotypes de genre : entre la dégustation « Un prince pour toutes les princesses », le « wine dating pour mettre en relation des hommes et les femmes autour d’un atelier d’œnologie » et les activités au magasin Le Printemps, il vaut mieux être une fille qui aime la mode, et un garçon qui aime les filles… au pluriel. Le grand magasin propose pendant toute une quinzaine « des ateliers mode pour trouver des idées cadeaux pour la Saint-Valentin, une découverte de l’univers privé de la joaillerie autour d’un petit déjeuner, des conseils et leçons de maquillage, et des cours de danse de Bachata. »

L’hôtel Mercure propose aussi ses shootings photo, « en solo, pour exalter votre féminité, ou en duo, pour magnifier votre amour. » Batorama, dans son activité « La Croisière s’amuse », propose bien de « choisir son bord », mais en parlant du côté passager ou équipage. Quelle occasion manquée.

Vous reprendrez bien un peu de 50 Nuances de Grey ?

Sandra Boehringer remarque avec humour l’utilisation massive du masculin neutre, à l’exception de ces quelques événements qui ne s’adressent qu’aux femmes, car portant sur le maquillage et la mode :

« Un programme écrit au masculin qui propose un moment « d’exalter sa féminité », c’est presque queer ! Mais non, c’est qu’évidemment, dans ce contexte, seules les filles doivent exalter leur féminité. Et ça veut dire quoi en fait ? Ici,il  n’y a rien qui ouvre vers un monde plus ouvert, qui non seulement ferait en sorte que tout le monde serait inclus mais aussi qui informe les lectrices et les lecteurs de la multiplicité de formes de l’amour. Les normes de genre, telles qu’elle apparaissent dans ce visuel, sont très traditionnelles : on ne montre aussi que des femmes habillées comme ce que devrait être une femme, et on ne semble pas comprendre que des hommes aussi puisse être féministes. »

Côté films, comment faire plus mainstream et stéréotypé que le marathon de la trilogie des 50 Nuances de Grey, ou plus facile que le blockbuster La La Land (tous deux diffusé au cinéma Vox pendant la quinzaine) ? Sandra Boehringer regrette à nouveau ces choix, alors qu’il « aurait été tellement simple de montrer la diversité des couples par une sélection plus variée. » Elle relève aussi la frilosité du programme, à l’image de cette description d’un concert à la Chapelle Rhénane : « un programme intense qui déploie l’universalité du sentiment amoureux dans une vision à la fois féministe et féminine ». » On a l’impression que lorsque le mot féministe est prononcé, il faut tout de suite rassurer le public avec le terme de féminité », ajoute la chercheuse.

L'omniprésence de ce type de visuel donne une norme implicite qui marque les personnes se sentant déjà invisibilisées, indique Sandra Boehringer (Photo patrice_muc8/Flickr/cc)

L’omniprésence de ce type de visuel et le silence sur les autres formes de relations amoureuses peut être vécu par certaines et certains comme psychologiquement violent, indique Sandra Boehringer (Photo patrice_muc8 / Flickr / cc)

L’Antiquité omniprésente et 100% hétéro, il fallait le faire

Alors que de nombreuses activités empruntent un imaginaire à l’Antiquité (les expositions Cupidon Métamorphose ou Eros X Agapé, des événements évoquant Bacchus ou Hélène de Troie), l’historienne regrette que cette référence soit amputée de sa diversité des relations amoureuses et sexuelles :

« L’Antiquité, c’est le réservoir des amours de tous ordres ! C’est un sujet qui permet de sortir des classifications, qui intervient avant les dénominations de « normal » et « pas normal » du XIXe siècle. Quand on lit Ovide ou d’autres écrits grecs ou latins, on ne sait souvent pas quel est le sexe de la personne aimée. Le festival veut évoquer cette période, eh bien l’Antiquité, c’est aussi Zeus qui enlève Ganymède par amour, les tourments amoureux de la belle Iphis pour son amie Ianthé, les étreintes d’Artémis et de la jeune Kallistô, ou encore Apollon et le bel Hyacinthe. Qu’on ne vienne plus dire qu’il est difficile de donner à voir d’autres représentations parce qu’on manque de références : elles existent, et à toutes les époques ».

Strasbourg mon amour mise sur un romantisme très classique pour attirer les touristes (Photo DL/Rue 89 Strasbourg/cc)

Strasbourg mon amour mise sur un romantisme très classique pour attirer les touristes (Photo DL / Rue89 Strasbourg / cc)

Un programme écrit par les hommes ?

Ce sont toutes les activités culturelles qui sont marquées par une norme hétérosexuelle traditionnelle, que ce soit dans les visites guidées autour des couples célèbres (Goethe et Frédéric Brion, Victor Hugo et Juliette Drouet…) ou la visite commentée de l’Aubette, comme le soulève Sandra Boehringer :

« Cela commence par « Hans Jean Arp rencontre Sophie Taeuber en 1915 ». Pourquoi ce ne serait pas « Sophie Taeuber rencontre Jean Arp », ou « Tous deux se rencontrent » ? Cette formulation révèle que le point de vue n’est pas neutre et qu’ici il est plus facile de se projeter dans ces énoncés lorsqu’on est un homme. »

L’historienne revient souvent sur l’importance du point de vue, de l’autorité de celui qui énonce, et de la nécessité de se remettre en question. Un point de vue qui est souvent « celui de l’homme blanc cinquantenaire » :

« Si on ne change pas les discours, on ne risque pas de changer les choses. On peut faire certes du marketing mais si tout cela est soutenu par la municipalité, c’est le moment aussi d’appliquer une politique publique de lutte contre les discriminations et de favoriser un monde mixte, varié, ouvert et joyeux. »

« Réinventer la fête des amoureux », vraiment ?

Sandra Boehringer déplore que l’événement soit si peu adapté à ses contemporains, à la jeunesse d’aujourd’hui, si diverse et attachée à des valeurs et des lieux plus alternatifs :

« À la lecture de ce texte, toute personne qui ne vit pas dans la norme traditionnelle d’une forme d’hétérosexualité peut se sentir exclue. Ainsi, ce ne sont pas que les homos qui sont exclus de ce discours, mais de nombreuses personnes aux modes de vie différents d’une vie de couple… »

La chercheuse se dit étonnée par l’esprit de cet événement, alors que par ailleurs la Ville de Strasbourg s’engage beaucoup, de son point de vue, sur les questions sociales, sur l’égalité de genre etc. :

« Pour un événement soutenu par la Ville, c’est vraiment dommage. On se croirait dans un espace-temps coincé dans les années 80, qui voudrait être  “cool” et qui échoue. Si on veut faire une “capitale de l’amour”, il faut aussi permettre aux personnes qui vivent d’autres formes d’amour de savoir qu’elles font aussi partie de la communauté strasbourgeoise. Il faut permettre à toutes et à tous, aussi, de connaître la richesse, l’inventivité et l’énergie de toutes et de tous, en couple ou pas. Il faudrait faire de la Saint-Valentin une fête de l’amour pour toutes et tous. »

Un constat qui s’accommode mal du sous-titre de cette édition : « Strasbourg réinvente la fête des amoureux ». Peut-être l’année prochaine ?

L'AUTEUR
Déborah Liss
Pigiste, Strasbourgeoise, avec une passion pour l'écriture et les voyages. Intérêt pour les questions de société, l'Europe et le franco-allemand. Passée par l'IEP, L'Alsace, ARTE, et autres expériences enrichissantes!

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