En juin, les parents d’élèves scolarisés à l’école de la Robertsau ont appris que l’un des animateurs périscolaires a été écarté pour « des faits particulièrement graves ». Âgé d’une trentaine d’années, il est soupçonné d’avoir montré des clichés pornographiques à des enfants et touché la poitrine de deux fillettes, selon les Dernières nouvelles d’Alsace.
Après des alertes similaires à Paris, un animateur accusé d’agressions sexuelles en 2024 a été relaxé par le tribunal le 16 juin, selon Le Monde. Les magistrats ont certes estimé que le comportement de l’animateur était inapproprié mais que « l’élément intentionnel tenant à la volonté d’attenter à l’intégrité physique de l’enfant dans une dimension sexuelle n’apparaissait pas constitué ». Ils ont considéré que l’animateur « aurait dû faire l’objet de rappels à l’ordre » et d’une « formation ».
Ces affaires ont résonné dans les cours et les couloirs des écoles strasbourgeoises où les conditions de recrutement, de formation et d’encadrement ne sont guère différentes qu’à Paris. Rue89 Strasbourg s’est entretenu avec une douzaine d’animateurs et animatrices périscolaires qui ont eu des témoignages concordants sur les dysfonctionnements dans l’accompagnement des enfants. « J’ai été recruté sur Instagram, une amie à moi avait dit en story qu’elle cherchait des gens et je me suis proposé », explique Thomas (tous les prénoms ont été modifiés), devenu animateur dans le périscolaire à Strasbourg en mars. « Moi on m’a dit que je commençais le lundi suivant alors que je n’ai pas le brevet d’animatrice », ajoute Violette, qui travaille dans le même service depuis 2024.
Des contrats instables
Violette et Thomas font partie des 800 animateurs vacataires embauchés par la Ville de Strasbourg pour renforcer les quelque 200 animateurs en poste qui s’occupent des écoliers et des écolières, avant ou après la classe et pendant la pause méridienne dans le cadre du service périscolaire. Les vacations sont des contrats privilégiés par la collectivité puisqu’elles autorisent des plages horaires courtes, souvent deux heures entre 12h et 14h, et disposent de conditions d’embauche et de débauche souples.
« Avec le contrat de vacataire, tu peux travailler quelques heures quand tu es disponible mais on peut changer ton affectation à tout moment », raconte Haki qui a travaillé un an et demi dans le périscolaire à Strasbourg. Il explique qu’il est passé d’animateur fixe dans une école à « animateur volant » du jour au lendemain, sans qu’il ne comprenne vraiment pourquoi. Emma, qui a passé deux ans et demi dans le périscolaire, ajoute « qu’il n’y a pas de communication ni d’explications sur les raisons de ces changements ».
Cette rotation infinie des vacataires perturbe l’équilibre des équipes. Louison a travaillé dans six écoles différentes entre 12h et 14h en 2026. « Je me suis proposée pour gagner un peu d’argent mais j’ai vécu des grands moments de solitude », dit-elle. « Quand tu arrives à midi, personne n’a le temps de t’expliquer quoi que ce soit… » En conséquence, les plus débrouillards trouvent leur place mais d’autres passent leur vacation à regarder les autres animateurs s’affairer.
Ces employés sont chargés de prendre en charge les enfants, de s’assurer qu’ils sont propres, de les accompagner aux toilettes le cas échéant et, lors du repas, de leur permettre de manger tout en veillant aux protocoles individuels (allergies, intolérances, etc). « Quand je vois arriver des filles avec des ongles de trois centimètres, je me demande bien ce qu’elles pensent devoir faire avec les enfants », s’étonne Jeanine, retraitée devenue animatrice ponctuelle pour rester au contact des enfants. « Au final, certains vacataires ne servent à rien et sont plus une charge pour l’équipe permanente qu’autre chose. »
Un recrutement peu regardant
Car si les formations pour s’occuper d’enfants ne manquent pas, rares sont les vacataires à en disposer. Louison à le Brevet d’aptitude à la fonction d’animateur (BAFA), mais c’est loin d’être le cas de la majorité des animateurs vacataires. « C’est le recrutement le plus gros problème, déplore Jeanine. Certains débarquent sans même savoir parler français. Dans ces conditions, comment raconter une histoire aux enfants ? »
Et de fait, les tensions pour recruter les effectifs obligatoires sont telles que les services optent parfois pour des procédures de recrutement minimalistes. Céline Geissmann, adjointe (Parti socialiste) à la maire de Strasbourg, en charge de la réussite scolaire, détaille :
« Le contrat vacataire permet d’embaucher les gens rapidement, mais on veut aussi aider les animateurs à passer les diplômes. Ce n’est pas facile en raison de la précarité du métier : avec deux heures de travail par jour, on ne peut pas vivre convenablement. »
L’adjointe assure que tous les candidat·es passent devant un jury de recrutement, composé de responsables des services périscolaires et territoriaux de l’administration, qui valide les candidatures avant leur éventuelle embauche. Mais plusieurs vacataires interrogé·es racontent avoir été embauché·es sans entretien. Louison avoue avoir été surprise d’être reçue en même temps qu’une demi-douzaine d’autres candidates :
« On nous a expliqué les principes de base, nos affectations et c’était fini en quelques minutes. Après cette séquence déroutante, je n’avais plus envie de faire ces vacations. Mais j’y suis allée quand même car j’ai besoin d’argent. »
Des manques à la formation
À son arrivée dans une école, Violette raconte :
« Mes missions ne m’ont jamais été clairement expliquées. Je suis arrivée devant les enfants et je me suis débrouillée. Au début, j’ai observé les autres animateurs, je ne voulais pas prendre de place mais j’étais perdue et je me suis reposée sur mes collègues. »
En deux ans et demi, elle n’a jamais reçu de proposition pour se former au métier d’animatrice. Emma témoigne aussi avoir déjà du former seule des animateurs volants qui venaient d’arriver dans son école. « C’est comme si tu travaillais pour deux », souffle t-elle.
Violette est exaspérée de la relation qu’elle entretient avec le reste des animateurs de son école :
« Il n’y a pas une formation collective, tout le monde pense savoir mieux faire que son collègue. Comme on n’a pas de temps d’échanges, on n’arrive jamais à se mettre d’accord. Je ne sais même pas si les enfants nous perçoivent comme une équipe. »
Violette raconte avoir assisté à des scènes de « violences banalisées » comme « tirer l’oreille d’un élève » ou « crier pour faire peur ». Mais elle n’a pas averti son responsable car, plus jeune que ses collègues, elle « ne se sentait pas légitime ».
Interrogée sur ces points, Céline Geissmann répond que les animateurs vacataires doivent être formés lors de réunions d’équipe, deux heures par mois pour les animateurs du midi, et quatre heures par mois pour ceux travaillant aussi le soir. Elle ajoute que « des temps de sensibilisation sont organisés ponctuellement pour les vacataires sur les protocoles de lutte contre le harcèlement ». Interrogée sur l’écart entre la situation normale et celle décrite par les animateurs et animatrices interrogées, Céline Geissmann promet des changements :
« Nous produisons des règlements à suivre dans nos écoles mais il y a une telle fragmentation des acteurs périscolaires qu’il est très compliqué de suivre leur application. Il faut aussi respecter la liberté associative. Tout au long de l’année scolaire 2026 / 2027, nous allons expérimenter, avec les associations les plus importantes, des regroupements de contrats de travail, ce qui permettra que les personnes aient plus d’heures sur un même contrat, plutôt que de multiples contrats. En outre, nous allons lancer une école de formations en continu, sur les besoins primaires de l’enfant, les violences sexistes, le harcèlement, etc. »
Tension permanente sur les effectifs
Si tout va bien, Céline Geissmann espère que ces mesures seront opérationnelles pour la rentrée 2027. Elle appelle aussi de ses vœux une réforme de la filière « au niveau national » : « les formations et les diplômes actuels concernent surtout l’animation en centre de vacances. »
Les animatrices et animateurs qui ont témoigné font aussi état de vacations en effectifs réduits. Haki partage que « lorsqu’une classe est turbulente, à deux animateurs, c’est très difficile de gérer sur tout un repas. » Mais Céline Geissmann n’a pas été en mesure de préciser le taux de vacance moyen de l’encadrement périscolaire. Elle assure toutefois que le taux d’encadrement légal (un animateur pour 10 enfants jusqu’à six ans, pour 14 enfants au-delà) est systématiquement respecté, faute de quoi les services périscolaires ne sont pas maintenus.



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