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Tuiles blanches, jeux d’échecs et ruines au FRAC Lorraine

Au 49 Nord 6 Est – dans les locaux du Fonds régional d’art contemporain (FRAC) de Metz – trois artistes aux pratiques distinctes sont exposés. Le travail sur paraffine de la strasbourgeoise Élise Grenois côtoie une collection de Takato Saito et des toiles de Hamishi Farah.

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Vue de la série Lot’s wife, 2025

Petroleum, paraffine et bois pour Élise Grenois

L’espace « Degrés Est » situé au rez-de-chaussée des locaux du Fonds régional d’art contemporain, appelé 49 Nord 6 Est à Metz, est dédié aux artistes actifs sur le territoire du Grand Est. Au bout d’un couloir étroit, le visiteur est accueilli par trois empilements de tuiles blanches, portés par des palettes en bois disposées à même le sol. Les structures tiennent grâce à la régularité de la forme des tuiles. Il s’agit de l’œuvre intitulée Petroleum (2025)

Détail des tuiles en paraffinePhoto : Mathilde Schissele / Rue89 Strasbourg

C’est un dispositif imaginé par Élise Grenois, artiste strasbourgeoise qui travaille sur le réemploi de techniques liées au moulage, couramment mobilisé lors de la reproduction d’un modèle. Le but du moulage est de créer une reproduction fidèle à la matrice. Ici pourtant, les erreurs ou accidents font partie du processus de création de l’artiste. C’est ce qui lui permet de rendre compte des multiples essais mais aussi et surtout des rencontres avec les artisans ayant partagé leur savoir-faire avec elle.

Avec Petroleum, la couleur blanche des tuiles provient de la paraffine, une matière sensible aux variations des températures et donc périssable. L’expérience de la matière est intime, sensible et permet de mieux comprendre ses propriétés et limites. Les tuiles, et leur présentation sur palette évoque l’image d’un chantier en suspens. Cela donne à voir un objet mouvant, voué à fondre et changer de forme – voire redevenir une matière première pour une autre œuvre.

Vue de l’installationPhoto : Mathilde Schissele / Rue89 Strasbourg

Loin des rythmes imposés par les chaînes de production de masse, chaque objet est confectionné à la main, l’un après l’autre. Pour son exposition au FRAC Lorraine, plus de 720 tuiles ont été réalisées, une quantité qui coïncide exactement avec le nombre de tuiles nécessaires pour recouvrir la toiture de l’espace Degrés Est.

Tout se joue de Takako Saito

En poursuivant le parcours d’exposition, à l’étage, le visiteur se retrouve face à une épicerie collaborative, puis à plusieurs échiquiers aux plateaux éclatés, et de longues échelles en bois, ou encore des chaises miniatures : l’univers de Takako Saito s’installe dans les recoins du premier étage. Pour l’artiste japonaise, qui a été proche des artistes du mouvement Fluxus dans les années 1960 l’art, sa pratique, la vie quotidienne et le jeu sont des choses indissociables.

Branches, végétaux, tissus, peinture : l’univers minutieusement conçu par l’artiste déborde sur nos espaces quotidiens sous forme de scènes miniatures, qui nous rappellent les univers de l’enfance. La sculpture Extra You and Me Shop 1:10 (1995) témoigne d’un travail d’orfèvre de l’artiste,en collaboration avec le public qui contribue à l’élaboration du magasin. Les livres, affiches, sacs, bouteilles et autres pièces transforment l’espace en cabinet de curiosités.

Derrière le magasin, des photos des vues de son atelier, entre logement et laboratoire de création, accompagné des échanges épistolaires entre l’artiste et les équipes du FRAC Lorraine, lors de l’élaboration de cette exposition et témoigne d’une collaboration qui a été brusquement interrompue par sa disparition deux semaines avant le vernissage.

Les autres œuvres exposées ici, Freedom (1993) et Do it yourself #6 (Portrait of Fluxus) (1993) sont ainsi ré-agencées chaque semaine par un médiateur et un groupe de visiteurs, puis capturées par une photographie instantanée afin de rendre compte des modifications effectuées au fil des semaines.

D’autres séries présentées sont achevées, comme Silent music : les graines ou les plumes récoltées par l’artiste sont rassemblées dans des boîtes. Les indications sur chaque boîte laissent imaginer une performance possible : présentées ainsi, elles sont des images-partitions, des reliquats de performances sonores passées.

Devant la douleur des autres par Hamishi Farah

Puis, c’est brusquement le vide et l’épure qui prédominent. Hamishi Farah fait d’abord réfléchir à l’espace d’exposition lui-même au travers du dispositif créé autour du vide dans la première salle consacrée à son œuvre. Dans la deuxième salle, un étage plus haut, six tableaux à distance égale le long d’un même pan de mur sont déployés. Les différentes textures proposent de faire voir des formations rocheuses, sous des angles multiples.

Vue de la série Lot’s wife, 2025Photo : Mathilde Schissele / Rue89 Strasbourg

Ces paysages, dans leur variété, remettent en question le principe de neutralité des représentations, particulièrement lorsqu’ils renvoient à des enjeux territoriaux actuels. Pour cela, le spectateur doit accepter de prendre le temps de regarder attentivement les éléments exposés : Hamishi Farah représente ici en réalité deux piliers de sel, l’un situé en Jordanie, l’autre en territoire israélien. Proches de la Mer Morte, les piliers sont également désignés comme représentations de la « femme de Loth », qui, dans le récit religieux, a été transformée en statue de sel pour avoir refusé de fuir sa ville en destruction, et donc punie pour avoir vu. L’appellation « femme de Loth » donne son titre à la série de l’artiste et renvoie par là à de multiples situations géographiques contemporaines, et particulièrement la destruction récente de la ville de Gaza.

L’artiste pose la question de l’art et de l’artiste comme témoins : les liens tissés par l’artiste entre références historiques, religieuses, populaires et contemporaines lui permettent de fonder un discours qui dépasse le médium de la peinture. Notre rapport à l’environnement, au paysage, n’est qu’un reflet de notre relation avec autrui. En pleine ère de surabondance et de surconsommation picturale, Hamishi Farah choisit de confronter le visiteur à sa capacité à déterminer qui est humain et qui ne l’est pas, ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas.


#culture

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