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À l’usine Knorr, le plus grand plan social d’Alsace : « Est-ce qu’ils vont entendre parler de nous chez Unilever ? »
Société 

À l’usine Knorr, le plus grand plan social d’Alsace : « Est-ce qu’ils vont entendre parler de nous chez Unilever ? »

par Jean-François Gérard.
Publié le 29 avril 2021.
Imprimé le 14 mai 2021 à 13:00
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Les salariés de Knorr ont manifesté mercredi matin contre la fermeture de l’usine de soupes à Duppigheim. Écœurés par Unilever, beaucoup de salariés sont résignés.

« Knorr doit rester en Alsace ». C’était le message affiché en tête de cortège, lors de la marche organisée dans Duppigheim contre la fermeture de l’usine de soupes en briques et déshydratées. Pour les organisations syndicales comme pour les élus du secteur venus en soutien, l’objectif est encore de faire changer d’avis Unilever. Ce géant mondial hollando-britannique de l’agro-alimentaire, des soins et de l’entretien (plus de 400 marques) est devenu propriétaire de Knorr en 2000. L’usine alsacienne existait depuis 1953 à Illkirch-Graffenstaden, avant d’être déménagée en 1983.

« Unilever a déjà changé d’avis sur d’autres sites. S’il y a une opportunité de les faire pour cette entreprise emblématique du territoire, il faut la saisir », relève Laurent Furst, ancien député (LR), maire de Molsheim et président de la communauté de communes.

Les cinq syndicats (CFTC / CFE-CGC / FO/ CGT / CFDT) ont appelé à cette marche très suivie par les personnels. (photo JFG / Rue89 Strasbourg)
Les cinq syndicats (CFTC / CFE-CGC / FO/ CGT / CFDT) ont appelé à cette marche très suivie par les personnels. (photo JFG / Rue89 Strasbourg / cc)

« Ils nous ont bien… »

Mais chez les salariés, on compte de nombreux résignés un mois après l’annonce de fermeture que peu avaient vue venir, en dépit d’un premier plan social en 2014. « C’était juste un service de 50 ou 60 personnes, ainsi que la Recherche et Développement. Depuis, la production vient d’Allemagne et nous faisons le conditionnement », se rappelle Philippe, 58 ans. Après ce « coup de massue », l’employé compte terminer sa carrière avec « un peu d’intérim » et les indemnités de départs. « Ils nous ont bien… ». Son collègue de 57 ans n’ose pas terminer pas sa phrase. « Unilever nous vante le bien-être au travail et ils font un coup pareil en pleine pandémie », ajoute-t-il dépité.

Sur le parking, habillé d’un t-shirt blanc « Unilever tue l’emploi », Philippe arrive à relativiser. Il « a ses annuités » et pense qu’il « vaut mieux être licencié ici que dans des petites entreprises comme Delpierre à Wisches », mais s’inquiète surtout pour ses collègues :

« Le problème c’est ceux qui ont 50 ans, avec parfois des pathologies car ce sont des métiers physiques. Pour eux, ce sera difficile de retrouver du boulot. »

Plusieurs centaines de personnes ont participé à la marche de mercredi (Photo JFG / Rue89 Strasbourg / cc)

Des reclassements ailleurs en France peu plébiscités

Dans le cortège, Badiane, 45 ans, acquiesce. « Que tu le veuilles ou pas, t’as des douleurs par ci par là avec le temps ». Ce conducteur de ligne, arrivé « comme peintre » il y a 21 ans, se dit « écœuré » et n’a « aucune envie d’être reclassé dans le groupe ». La direction a annoncé que 70 personnes pourraient être reprises dans les cinq autres usines françaises d’Unilever (Miko, Alsa, Dove, Signal, Amora, Maille, Sun), situées dans le quart nord-est du pays, entre l’Ain et l’Oise. « Même si on déménage, on a aucune garantie qu’Unilever garde ces usines-là », embraye son amie Annabelle, du même âge. Chez les syndicats aussi, on doute que 70 personnes acceptent de partir. La majorité des salariés ont plus de 45 ans, l’ancienneté moyenne serait de 22 ans. Après 30 ans de travail, tous à Knorr, Anabelle s’inquiète :

« Je ne sais même pas où est le Pôle Emploi, ça me fait peur. Surtout qu’on va y aller en plein dans la réforme de l’assurance chômage qui baisse nos droits. »

Annabelle s’inquiète de devoir se présenter à Pôle Emploi pour la première fois de sa vie. (photo JFG / Rue89 Strasbourg)

Badiane garde un souvenir du confinement :

« On nous avait dit de ne pas prendre de congés, de se mobiliser et qu’il y aurait des projets de nouvelles recettes ou de la publicité… On n’en verra pas la couleur ici. Tout ça pour une prime de 1 000 euros. On focalise sur les 261 emplois, mais souvent ils sont en couple ou ont une famille. Sans parler des sous-traitants ou de ceux en intérim… C’est plus de 1 000 personnes qui vont avoir des problèmes financiers ou psychologiques dans le secteur. »

Badiane retient ses mots pour critiquer Knorr / Unilever (photo JFG / Rue89 Strasbourg)

Constat partagé par le maire de Duppigheim, Julien Haegy :

« On estime l’impact de Knorr à 3 emplois induits par salarié. On a beaucoup d’interrogations sur Unilever, le groupe a gardé son projet de fermeture secret jusqu’au bout. La crainte c’est une vente à la découpe pour de la logistique, qui sont des activités à faible valeur ajoutée. »

Une affaire de famille

Aux fenêtres des pavillons de Duppigheim, plusieurs habitants adressent des mots de soutiens aux 300 manifestants. Knorr, c’est parfois une affaire de famille. Tania, qui s’occupe d’envoyer les barquettes sur les palettes, y travaille avec son mari. « Ma mère et mon oncle étaient aussi salariés », raconte-t-elle. Alors qu’elle ne « croit qu’à moitié », qu’Unilever cherche un repreneur, elle « craint de repartir de bas », dans une autre entreprise. À la logistique, Christelle avait perçu quelques signes avant-coureurs :

« Deux semaines plus tôt, on nous avait dit que notre service serait externalisé. Et lors du retour d’un ancien directeur il y a un an, qui avait un niveau de compétence élevé par rapport à l’usine, on s’est dit qu’il avait une mission ».

Selon la salariée de 47 ans, « il y a des avantages, notamment financiers avec des primes et des participations, à travailler dans des grands groupes, mais l’inconvénient c’est de n’être qu’un numéro ». Christelle va entamer une reconversion comme infirmière. Gilet orange de la CFDT sur le dos, quelques dames des services sociaux de l’hôpital d’Obernai sont d’ailleurs venues en soutien à cette mobilisation.

Tania (à g.) et Christelle (à d.) ont manifesté ensemble. Elles ont toutes deux plus de 20 ans d’ancienneté dans l’entreprise. (photo JFG / Rue89 Strasbourg)

« Mon sixième plan social depuis 1996 »

Si beaucoup de salariés ont beaucoup d’ancienneté, voire y ont travaillé toute leur vie, ce n’est pas le cas de Régis Lambert, 49 ans, qui s’occupe de l’ordonnancement des produits :

« Je suis arrivé en 2009, on était quatre à être reclassés ici après la fermeture de Fischer à Schiltigheim, où j’avais 15 ans d’ancienneté. C’était aussi un groupe hollandais, Heineken, qui avait pris le contrôle de l’usine. Depuis 1996, c’est mon sixième plan social : quatre à Fischer et le deuxième ici. Ce qui est sûr c’est que j’essayerai de ne pas de rester jusqu’au dernier jour. Quand tu fermes tout les dernières semaines, c’est horrible, ça a été un sacré traumatisme. Je ne me fais pas trop de souci pour moi, car mon travail est transposable à d’autres secteurs d’activité, mais ce n’est pas le cas de tout le monde. »

Régis Lambert est arrivé à Knorr après la fermeture de l’usine Fischer. (Photo JFG / Rue89 Strasbourg / cc)

Régis Lambert, qui se « voyait bien finir ici », s’interroge néanmoins sur la portée de l’action du jour :

« Ces grands groupes qui se donnent une image responsable n’aiment pas la mauvaise publicité, mais est-ce qu’aux Pays-Bas ils vont entendre parler de nous qui marchons ici ? »

Pour justifier la fermeture, Unilever a indiqué qu’en France, « le marché des soupes est en déclin structurel, entraînant une chute de 26% des volumes entre 2012 et 2019 ». « Ils arrêtent les chiffres en 2019, car 2020 a été une super année ! », s’agace Régis Lambert. Badiane conteste aussi cette présentation :

« Liebig cartonne et nous a pris nos parts de marchés. Les ventes de soupes de 1 litre ont explosé. Mais rien n’a été fait ici ces dernières années, alors qu’on savait faire plein de choses. Mais on nous demandait des économies en cours d’année, jusqu’à un million d’euros, pour les actionnaires ».

Dans le service de Régis Lambert, le personnel est passé de 20 à 8 personnes. Il raconte les revirements stratégiques, diificiles à comprendre :

« Au début j’étais approvisionneur, mais cette fonction a été délocalisée en Pologne. Puis comme ça ne marchait pas, ils l’ont rapatriée ici et il a fallu à nouveau former et embaucher des gens…. »

« On avait commencé à nous enterrer avec le GCO »

L’usine est longée par le GCO, en travaux, à droite sur la photo. (photo JFG / Rue89 Strasbourg)

Deux heures après le départ, le cortège est de retour à l’usine. Régis regarde les locaux de la zone d’activité qui tournent au ralenti. Puis en regardant les travaux de l’autoroute du Grand contournement ouest (GCO), qui longera l’usine, il conclut :

« Ils avaient déjà commencé à nous enterrer avec le GCO. Avant, on voyait les chevreuils de nos fenêtres. Puis on a eu un talus de terre, on ne voyait même plus les arbres de l’autre côté. »

L’autoroute devrait être mise en service début 2022, soit plus ou moins au moment où l’usine devrait fermer. Y aura-t-il encore une activité dans ces grands bâtiments ? « La localisation proche du GCO et le bassin d’emploi dynamique est une des forces du site », décrit Frank Becker qui suit le dossier pour l’Adira, l’agence économique des collectivités locales alsaciennes.

Article actualisé le 02/05/2021 à 12h47
L'AUTEUR
Jean-François Gérard
Jean-François Gérard
A rejoint la rédaction de Rue89 Strasbourg à l'été 2014. En charge notamment de la politique locale.

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