Victime d’une agression raciste, Kerfalla Sissoko sera jugé pour « violences en réunion »
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Victime d’une agression raciste, Kerfalla Sissoko sera jugé pour « violences en réunion »

actualisé le 21/01/2020 à 12h17

Victime d’une agression raciste lors d’un match de football amateur entre Benfeld et Mackenheim en 2018, Kerfalla Sissoko est convoqué mardi 28 janvier devant le tribunal correctionnel de Colmar en tant qu’accusé. Une cagnotte a été lancée pour permettre à l’ancien joueur de foot de réunir les 1 000 euros nécessaires pour déposer une plainte pour « injures à caractère racial ».

« Je me sens délaissé », souffle Kerfalla Sissoko. Le dimanche 6 mai 2018, l’ancien joueur de l’AS Benfeld est tombé inconscient. Il a été frappé par des supporters et footballeurs de Mackenheim. Deux coéquipiers, également d’origine africaine, ont aussi été violentés lors de cette rencontre. Pourtant, Kerfalla Sissoko et Mounir Aouali ont été convoqués devant le tribunal correctionnel de Colmar le mardi 28 janvier. Comme deux joueurs de l’équipe adverse, ils sont accusés de « violences en réunion »suite à une plainte des joueurs de Mackenheim.

Kerfalla Sissoko ne comprend pas : « Je passe de victime à accusé alors que j’ai fourni les documents médicaux (attestant d’une fracture de la mâchoire et aux côtes, ndlr). »

De gauche à droite : Moudi Aouali et Kerfalla Sissoko, à la sortie de l’audience en appel de la Ligue de Foot du Grand Est en août 2018. (Photo Guillaume Krempp / Rue89 Strasbourg / cc)

« Plus personne n’a rien entendu »

L’enquête de la gendarmerie n’a pas retenu le caractère raciste de cette affaire, regrette l’avocate de Kerfalla Sissoko, Me Caroline Bolla : « Quand on lit le dossier pénal, plus personne n’a rien entendu, comme si les insultes racistes étaient une invention… » « Retourne dans ta brousse, » « sale nègre… » Ces propos infâmes ont été laissés de côté par la gendarmerie, qui n’a pas retenu cet aspect des témoignages des victimes.

L’ancien entraîneur de l’AS Benfeld Jean-Michel Dietrich regrette de ne pas être convoqué en tant que témoin le 28 janvier :

« Je leur répéterai bien qu’ils ont subi des propos racistes. Si ça avait été qu’une équipe qu’ils voulaient taper, pourquoi seulement les joueurs d’origine africaine ont été frappés ? »

Une consignation de 1 000 euros

Me Bolla a bien tenté de déposer plainte avec constitution de partie civile pour « injure à caractère raciale »… mais l’obstacle est alors financier. L’ancien joueur de foot n’a pas les moyens de payer la consignation de 1 000 euros demandée par le juge d’instruction :

« La fondation Thuram (qui a soutenu Kerfalla Sissoko au début de l’affaire, ndlr) ne peut pas financer ce genre de choses. Je suis un petit employé dans une entreprise. Je n’ai rien pour payer. »

À l’approche de son procès, des soutiens de Kerfalla Sissoko ont lancé deux cagnottes pour réunir les 1 000 euros exigés, une sur Leetchie et Lepotsolidaire. Selon son avocate, en l’état actuel du dossier judiciaire, l’ancien joueur de football risque « plusieurs mois de prison avec sursis. »

Déjà condamnés par la Ligue de foot amateur

Dans cette affaire, ce n’est pas la première fois que Kerfalla Sissoko et Mounir Aouali se retrouvent parmi les accusés. En août 2018, la délégation alsacienne de la Ligue de foot amateur du Grand Est a confirmé en appel la condamnation de deux joueurs de Benfeld et de deux joueurs de Mackenheim à 10 matches de suspension. Kerfalla Sissoko n’a plus jamais chaussé de crampons depuis.

Kerfalla Sissoko a eu la machoire brisé et a failli s'étouffer sur le terrain (doc remis)
Kerfalla Sissoko a eu la machoire brisé et a failli s’étouffer sur le terrain lors de la rencontre contre Mackenheim en mai 2018. (doc remis)

« Un manque de solidarité en Alsace »

Antonio Gomez, membre du collectif antiraciste strasbourgeois D’ailleurs nous sommes d’ici, a soutenu les joueurs de Benfeld dès les débuts de l’affaire. Il dénonce aujourd’hui « un problème dans la solidarité en Alsace. »

Pour Jean-Michel Dietrich, ancien entraîneur de Kerfalla Sissoko, la Ligue de football amateur et les institutions judiciaires sont responsables de cette « situation lamentable » :

« Il a fallu attendre près de deux ans pour ce procès. En fait, les institutions du football et de la justice ont joué la montre pour qu’il n’y ait plus d’écho médiatique à cette affaire… Pour Kerfalla Sissoko, c’est une blessure grave qui traîne. La justice le traite comme un moins que rien… »

Jean-Michel Dietrich, président de l’AS Benfeld et fervent soutien de ses joueurs suite au match contre Mackenheim en mai 2018. (Photo Guillaume Krempp / Rue89 Strasbourg / cc)

« Je me méfie toujours »

Mounir Aouali, deuxième accusé de l’AS Benfeld, a repris le football en revanche. Il a rejoint un autre club, celui de Kilstett. « Mais j’ai pas trop le moral, je me méfie toujours… », confie-t-il. Les insultes racistes sont réapparues dès son premier match en tant que joueur de l’AS Kilstett en Coupe de France…

Si Kerfalla Sissoko voit d’un bon œil la dénonciation des injures racistes dans le football professionnel, il regrette le silence sur cette problématique au niveau amateur :

« J’ai juste voulu ouvrir les yeux de tout le monde sur ce qui se passe dans le football. C’est bien de voir ce qui se passe dans le monde professionnel pour arrêter le racisme mais il faut aussi sensibiliser dans les petits clubs… »

L'AUTEUR
Guillaume Krempp
Guillaume Krempp
Journaliste, en recherche d'enquêtes et d'impacts

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