Une vie de « balance » : la guerre d’Éric Wagner contre le trafic dans son immeuble
Société 

Une vie de « balance » : la guerre d’Éric Wagner contre le trafic dans son immeuble

actualisé le 14/09/2020 à 14h06

Depuis 2014, Éric Wagner a toujours manifesté son opposition au trafic de drogue à la cité Rotterdam. Menaces, insultes, agressions physiques… L’ancien policier raconte une vie rendue infernale par les dealers.

Éric Wagner ne se cache pas. Le grand gaillard de 53 ans est une « balance » assumée du trafic de drogue au pied de son immeuble. Habitant de la cité Rotterdam, il donne rendez-vous sur la terrasse du restaurant Au Pont d’Anvers, quartier des XV. Un demi de bière dans la main droite, il porte une casquette de marin, une polaire pourpre et une veste bleue sans manche. Avec un fort accent, cet Allemand naturalisé Français à sa retraite aime raconter sa vie passée de « flic undercover » (infiltré) dans le grand banditisme, au sein de la police allemande. Comme si cette époque révolue était plus tranquille : « Dans ma carrière, j’ai fait sauter plusieurs réseaux de prostitution… Mais je n’ai jamais eu autant de problèmes qu’avec les petits dealers en bas de chez moi. »

Éric Wagner, 53 ans, ancien policier, résident de la cité Rotterdam et dénonciateur public du trafic de drogues ayant cours dans son immeuble. (Photo Guillaume Krempp / Rue89 Strasbourg / cc)

« On ne veut pas voir de dealers dans cette maison ! »

Tout commence en 2014, lorsqu’Éric Wagner emménage dans un immeuble de la Cité Rotterdam. La première confrontation se déroule dans un bus. Un jeune dealer s’énerve contre le chauffeur, qui lui réclame son ticket. L’ancien policier prend le parti du conducteur. Les premières insultes fusent : « Sale Allemand », « gros porc », se souvient-il.

Très vite, Éric comprend que le deal est installé en bas de son immeuble. Observateur quotidien du trafic, il transmet des informations à un policier strasbourgeois sur l’organisation des dealers. Lorsque l’habitant découvre leur stratagème pour entrer dans son immeuble, il prévient CUS Habitat (devenu Ophéa) et fait réparer la porte.

La « poukave » ne se cache pas

À chaque fois, les jeunes vendeurs savent qui est la balance, « la poukave ». Car Éric leur manifeste régulièrement son opposition. Il demande aux jeunes dealers de quitter les lieux. Sur son téléphone, il garde des traces de ces altercations. Il montre une vidéo tournée en décembre 2016 :

« On ne veut pas voir de dealers dans cette maison, vous comprenez, et ni des consommateurs de stups ! Vous n’avez rien à faire ici.' »

La nuit, les va-et-vient dans son couloir lui semblent suspect : « Ça toquait régulièrement avec le même rythme à trois heures du matin. » Il comprend que certains voisins stockent de la drogue chez eux. Là encore, il dénonce et provoque plusieurs perquisitions.

Des voitures brûlées…

Cette opposition permanente au deal a valu des représailles croissantes à l’ancien policier, aujourd’hui invalide à 75% du fait d’une maladie de peau et d’une dépression. En 2016, Éric a vu son Audi A80 « tout juste sortie d’usine » détruite par les flammes. Deux ans plus tard, quelqu’un raye son Audi A100 et lui crève les pneus. Cette année, il a été victime d’une attaque à la voiture bélier :

« J’étais dans une camionnette avec un ami qui vient souvent. Elle est reconnaissable… Une voiture a accéléré jusqu’à notre niveau, deux fois, elle nous a foncé dedans jusqu’à ce qu’on se renverse. Il y en avait pour 6 000 euros de dégâts… »

La voiture brûlée, représaille la plus classique contre les « balances », supposées ou avérées. Image d’illustration. (Photo Guillaume Krempp / Rue89 Strasbourg / cc)

Des agressions physiques

Ces dernières années, Éric Wagner a subi plusieurs agressions physiques, dont une à la gazeuse. La dernière attaque date de juin 2020. Une caméra de vidéosurveillance a filmé un jeune homme frapper le quinquagénaire à trois reprises au niveau du visage. Un deuxième jeune a mis fin aux coups de son camarade, alcoolisé. Son agresseur a été condamné le 8 juin à neuf mois de prison ferme.

Un voisin d’Éric partage le même combat. L’homme de 72 ans boit un café. Ancien rédacteur d’assurances, il estime avoir porté plainte « cinq ou six fois » pour des agressions physiques ou des insultes. « Aucune n’a abouti », regrette le retraité. Même mutisme du côté du bailleur social. Il a déjà écrit plusieurs longs courriers à la direction d’Ophéa, dénonçant à la fois les dysfonctionnements au sein de l’immeuble, mais aussi l’insalubrité et l’insécurité. Jean-Marie en devient fataliste : « S’il m’arrive quelque chose, tant pis pour moi. Mais je ne peux pas m’empêcher de dire la vérité. »

Ancien policier, Éric Wagner fustige la police

Après avoir montré sa carte de membre d’honneur de la police municipale strasbourgeoise, Éric Wagner fustige la police nationale. Le petit bureau de police au pied de son immeuble ne lui était guère utile : « Une fois, après une agression, j’entre pour porter plainte. “Faut appeler le 17”, qu’on m’a répondu… Ça m’a mis en furie. » L’antenne de police est vide depuis 2018.

Éric Wagner reprend un demi de bière. Il sort une petite boite, l’ouvre doucement et tapote dessus pour priser du tabac. Il reprend sa diatribe contre l’inefficacité policière : « Lorsque j’ai appelé pour un vol d’électricité (par un branchement sauvage au réseau de distribution, ndlr), un flic en uniforme a débarqué. Devant tout le monde, il a dit “Ah c’est vous M. Wagner !” » Identifié comme balance par tout son immeuble, il l’est aussi par les policiers : « Il vaut mieux que j’appelle en numéro masqué, sinon ils me répondent plus. »

Angoisse, stress et dépression

Pour le Strasbourgeois, hors de question de déménager. Éric vivrait cette décision comme une abdication. Il se sent ici chez lui et dans son bon droit. Pourtant, le bailleur social Ophéa tente actuellement d’expulser l’habitant pour troubles « à la jouissance paisible des lieux » et injures « notamment à caractère racial ». Le quinquagénaire admet « avoir déjà dérapé quand il se sent abandonné face aux dealers qui me rendent la vie impossible. »

Mais cette force de caractère cache une dépression et des angoisses souvent réactivées par le stress lié aux représailles : « Suite à ma dernière agression, j’ai cru que j’allais faire une crise cardiaque… » S’ensuit des périodes où il n’ose plus sortir seul. L’ancien policier regrette alors que ses amis craignent de lui rendre visite. « Ils ont aussi peur de perdre leur voiture », lance-t-il en riant.

Malgré les représailles et l’impact sur sa santé psychologique, Éric Wagner ne se laisse pas abattre. (Photo Guillaume Krempp / Rue89 Strasbourg / cc)

Certaines nuits, Éric panique. Il s’enfile quelques médicaments pour mieux dormir, comme le Lexomil, un tranquillisant, « avec un canon de bière quand je fais des cauchemars. » Depuis les agressions subies à la cité Rotterdam, le quinquagénaire a augmenté ses doses de Diazépam, un autre anxiolytique.

Au fil des années et du sentiment d’abandon par la police, Éric s’est transformé en « balance » équipée. Avec joie, il passe un doigt sur l’écran de sa montre et active un enregistreur : « Chaque fois qu’on m’embête, j’enregistre. » Mais son joujou préféré, ce sont des lunettes qui peuvent aussi servir de caméras. L’ancien policier sort toujours équipé d’une gazeuse. Il songe désormais à se procurer une arme. Car Éric sait que son agresseur sortira de prison l’année prochaine. Il craint son désir de vengeance. « Maintenant, je n’attends plus qu’il me frappe. » La solution de l’ancien policier ? « Un pistolet. »

L'AUTEUR
Guillaume Krempp
Guillaume Krempp
Journaliste, en recherche d'enquêtes et d'impacts

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