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Edwy Plenel : « L’élection ne suffit pas à faire la démocratie »

Invité des Bibliothèques idéales à Strasbourg, vendredi 30 janvier, Edwy Plenel présente son essai à paraître : « La démocratie n’est pas l’élection ». Le cofondateur de Mediapart alerte sur les impasses d’une démocratie réduite au seul vote.

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Edwy Plenel, en 2017, à la Bourse du Travail à Paris.

Rue89 Strasbourg : Dans votre essai, à paraître au mois de mars, vous écrivez que l’élection seule ne suffit pas à faire la démocratie et que le vote peut même légitimer des pouvoirs anti-démocratiques. Pouvez-vous expliquer ce point central de votre livre ?

Edwy Plenel : Ce petit livre se place du point de vue de ce que j’appelle le camp de l’émancipation. L’idéal démocratique, c’est la conquête de l’égalité des droits : sociaux, écologiques, pour les minorités, pour les femmes. On peut décliner tout cela mais la promesse est la même : l’égalité des droits sans distinction d’origine, de sexe ou de genre. Or, à l’échelle du monde, quel que soit le contexte, c’est précisément cela qui est aujourd’hui en péril.

Avec Trump, Poutine, Orbán ou Netanyahou, on voit des forces politiques qui s’attaquent frontalement à cette idée d’égalité. Elles considèrent que certaines nations, certaines identités, auraient plus de droits que d’autres. Si l’on partage ce diagnostic – et la chronique trumpiste l’aggrave chaque jour –, il faut alors se demander comment y faire face.

Quand vient le moment de voter, on se dit souvent que ce sera le moyen de faire barrage à un danger. Nous l’avons vécu à plusieurs reprises en France. Mais le résultat est là : cela n’a pas fonctionné. La présidence d’Emmanuel Macron en est un exemple frappant. Élu deux fois contre l’extrême droite, il n’en a pas tenu compte. La répression des mouvements populaires, notamment, a servi de courte échelle à cette extrême droite. Aujourd’hui, comme lors des élections législatives de 2024, elle est aux portes du pouvoir.

J’ai écrit ce texte pour dire que, bien sûr, le bulletin de vote est nécessaire mais qu’il ne suffira pas. Quel que soit le résultat de l’élection présidentielle, il ne suffira pas à lui seul et peut même menacer ce que nous avons en commun comme combat démocratique depuis deux siècles.

« Cette primauté de l’élection ruine l’idéal démocratique, l’appauvrit et le corrompt. »

Extrait de l’essai « La démocratie n’est pas l’élection »

Vous montrez que la démocratie ne peut se réduire au choix de représentants, mais qu’elle repose sur un équilibre fragile de contre-pouvoirs. Quels sont, selon vous, ceux qui sont aujourd’hui les plus menacés ?

La démocratie est un système complexe. Elle repose sur des contre-pouvoirs essentiels. J’en vois au moins quatre. Le premier, c’est une justice indépendante. Elle est devenue une cible, y compris en France. De la part de Nicolas Sarkozy à droite, de Jean-Luc Mélenchon quand il est concerné par des enquêtes, et évidemment de Marine Le Pen et de l’extrême droite, on voit une contestation systématique de l’autorité judiciaire.

Le deuxième pilier, c’est la presse libre. Une presse qui dérange, qui bouscule, qui oblige à regarder ce que l’on n’a pas envie de voir, et qui surveille celles et ceux qui nous gouvernent. Mediapart a souvent été très seul à porter des affaires majeures depuis vingt ans, dont celle des financements libyens de Nicolas Sarkozy. Le monde politique, dans son ensemble, ne soutient pas la presse indépendante ; il la perçoit comme un danger, y compris à gauche. Nicolas Sarkozy comme Jean-Luc Mélenchon ont qualifié Mediapart de « torchon ».

Le troisième point, c’est le droit à la protestation. Depuis les quinquennats Sarkozy, Hollande et Macron, on assiste à une dérive répressive. Les Gilets jaunes, Sainte-Soline, ou ce que l’on observe aux États-Unis avec la police de l’immigration montrent qu’on a laissé s’installer une répression politique autour d’un droit fondamental : celui de manifester. Les élus n’ont pas pris la mesure de ce danger.

Enfin, le quatrième pilier, c’est l’auto-organisation des premiers concernés. On a oublié que l’assise démocratique repose sur la capacité de la société à s’organiser elle-même. Les syndicats, les associations, les collectifs sont des garanties démocratiques essentielles. Il y a un million d’élus du personnel et deux millions de syndicalistes dans ce pays : aucune force politique ne peut rivaliser avec cela. C’est là que se construit la digue.

Lorsque ces contre-pouvoirs s’affaiblissent, les dérives que vous décrivez, avec des élus qui s’affranchissent des règles démocratiques, apparaissent-elles à l’échelle locale ? À l’approche des élections municipales de mars 2026, voyez-vous les mêmes risques dans les communes ?

Oui. Et un exemple m’a profondément sidéré : celui de Saint-Étienne, avec Gaël Perdriau. Un maire issu d’une tradition populaire, plutôt apprécié, et même considéré comme plus ouvert que d’autres à droite sur certaines questions. Nos révélations ont mis au jour une histoire sidérante que j’aurai trouvé peu crédible dans une fiction : l’organisation d’un système de chantage sexuel contre un rival politique, au sein même de son camp.

Tout a été documenté, des protagonistes ont même témoigné dans Mediapart avant d’aller en prison. Et pourtant, la majorité municipale a accepté qu’il reste maire. Cela montre une culture de l’impunité liée à l’élection. En France, nous vivons dans une monarchie élective, avec un président hors d’atteinte, qui ne respecte pas le mandat qui lui est donné. Après la dissolution, alors que le Nouveau Front populaire arrive en tête, Emmanuel Macron refuse de tirer les conséquences du scrutin.

Cette culture de l’impunité, issue des dérives de la Ve République, a été aggravée par la conversion de la gauche à ce modèle sous François Mitterrand. Et elle ruisselle jusqu’au niveau local.

« Une fois passée la légitimation par les urnes, tout devient possible, même l’impensable. »

Extrait de l’essai « La démocratie n’est pas l’élection »

Quel rôle les communes peuvent-elles jouer face à ces dérives ?

L’enjeu municipal, c’est de faire des communes des lieux de construction du commun. Pas d’avoir un ou une maire toute-puissante mais des municipalités qui soient des lieux de résistance démocratique : où l’on crée du lien, des solidarités, de la sociabilité, de l’éducation populaire, de l’entraide.

Aujourd’hui, en local, les cultures partisanes collent avec des logiques de parti. Mas il est irresponsable de faire résonner les municipales avec la logique présidentielle. Les communes doivent être des espaces de dynamiques collectives, pas des annexes de stratégies partisanes obsédées par la conquête du pouvoir national.

Vous appelez à une démocratie « vivante et radicale ». Concrètement, qu’est-ce que cela signifie pour les citoyennes et citoyens ?

C’est dans la société que se construit le barrage contre les vents mauvais : le capitalisme du désastre, la catastrophe écologique, l’explosion des inégalités. Ma boussole, c’est cette phrase : agir en son lieu et penser avec le monde. C’est ce que nous avons fait avec Mediapart il y a vingt ans, quand nous avons anticipé les enjeux de l’indépendance du journalisme. Il n’y a pas de fatalité. On peut créer des outils, des collectifs, des espaces de confiance.

Le syndicalisme, les associations, les ONG, les mobilisations citoyennes sont des réponses concrètes. Quand on s’obsède uniquement sur la réponse électorale, on devient désespéré, amer, sectaire. Il faut retrouver le chemin des réponses collectives, celles qui créent du commun. Le Fonds pour une presse libre, dont Rue89 Strasbourg fait partie, en est un exemple : on construit du collectif, de la solidarité, une exemplarité qui donne envie de résister.

Même s’il y avait une surprise électorale en 2027 avec un candidat rassembleur à gauche contre l’extrême droite, la mobilisation de la société resterait indispensable. On ne résistera pas aux vents mauvais en confiant notre avenir à un ou une présidente et à sa majorité. Mon message n’est pas un appel au dédain du vote mais un appel à la mobilisation. Car la catastrophe est déjà là. Le livre est un appel à choisir le bon chemin de la riposte : ne pas avoir les yeux rivés sur 2027 mais organiser dès maintenant la mobilisation de la société.


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