Le lieu était peut-être un peu sous-dimensionné. Dès 18h, bien avant l’horaire annoncé, une file compacte s’étire devant le Kaleidoscoop, tiers-lieu du quartier Port-du-Rhin à Strasbourg. Peut-être aussi parce que deux cheffes de files de La France insoumise ont été annoncées : les euro-députées Manon Aubry et Rima Hassan. Les gens patientent dans le froid, se reconnaissent, discutent politique à voix basse. À l’intérieur, la petite salle choisie pour accueillir ce premier meeting de campagne paraît vite étroite. Quelques affiches aux murs, des chaises d’écoliers alignées à la hâte, une scène minimale.
Très vite, elle est pleine. Trop pleine. Le temps s’étire. Dans les enceintes, Theodora passe en boucle. Le public tranche avec celui d’autres rendez-vous politiques récents, comme le meeting de Jean-Philippe Vetter : ici, les visages sont plus jeunes, les discussions plus animées. « Attendez, camarades », lance un organisateur à ceux qui veulent encore entrer.
Le dispositif, lui, est bien installé. Des caméras partout, des téléphones levés, des équipes qui filment les échanges, les regards, les accolades. Une deuxième salle est prévue en renfort si la jauge dépasse les 300 personnes. Elle le sera. Quand le rendez-vous démarre enfin, la salle se lève presque d’un seul mouvement. Le chant populaire « On est là » est repris en chœur. Les drapeaux de La France insoumise se dressent au-dessus des têtes. La soirée peut commencer.
Nécessité d’une « gauche radicale »
C’est Halima Meneceur, binôme de la tête de liste Florian Kobryn, qui ouvre la séquence. Le génocide à Gaza surgit dès les premières phrases. « Chez LFI, nous sommes fiers de l’avoir toujours dénoncé. Le monde d’aujourd’hui est hypocrite, ethno-centré. On continue d’exécuter froidement des Palestiniens. » Dans la salle, les applaudissements sont nourris. Ils résonnent d’ailleurs presque à chaque phrase.
Très vite, Halima Meneceur relie l’international au local. Elle alerte sur l’extrême droite à Strasbourg, citant la candidature de Virginie Joron, « qui pourrait obtenir des sièges au conseil municipal ». La réponse, selon elle, ne peut être que politique. « Il faut une gauche radicale, qui n’emploie pas un vocabulaire islamophobe. »
Ce vocabulaire, Halima Meneceur l’attribue directement à Anne-Pernelle Richardot, élue socialiste d’opposition à la Ville et à l’Eurométropole, dans le même groupe que Catherine Trautmann, candidate aux élections municipales. En toile de fond, la polémique née à Strasbourg après la diffusion d’une affiche montrant une femme voilée, Nacera. Anne-Pernelle Richardot avait dénoncé une « instrumentalisation du fait religieux », déclenchant de vives réactions et des accusations de stigmatisation.
La salle écoute, tendue. Puis la charge s’intensifie. Pour LFI, une partie de la gauche est « moralisatrice et raciste », aveugle à ses propres angles morts. « Je nomme le PS, le parti qui a trahi en étant au pouvoir et qui le sauve aujourd’hui. » À Strasbourg, poursuit-elle, cette gauche serait incarnée par Catherine Trautmann. « Elle alimente l’islamophobie. » La réaction est immédiate. Bronca générale. « Catherine Trautmann et Anne-Pernelle Richardot sont coincées dans les années 90. Elles sont cette gauche appréciée par les bourgeois qui ne réfléchit qu’à l’aune de ses intérêts. » Dans la salle, une voix s’élève : « Les Verts, c’est la même chose. » Halima Meneceur ne répond pas. Le silence dure une seconde.
« Elle s’acoquine avec la droite »
Emmanuel Fernandes, député LFI de la 2ᵉ circonscription de Strasbourg, enchaîne. Le ton est plus posé, mais la charge est méthodique. Il élargit l’attaque au niveau national. « Le PS disait que le centre pouvait gouverner s’il n’utilisait pas le 49.3. Et maintenant qu’il est utilisé, les Socialistes se félicitent des miettes. » Pendant de longues minutes, il déroule, point par point, ce qu’il considère comme une suite de renoncements.
La focale revient sur Strasbourg. « Le parti socialiste ne sert à rien à part trahir. Ici, c’est pareil avec Trautmann. Elle s’acoquine avec la droite. C’est l’opposante la plus virulente du conseil municipal. Sa pente préférentielle : c’est la droite. » La salle gronde. Puis scande : « Macron, démission ! » Phénomène d’association ? Thierry Sother, député socialiste de la 3ᵉ circonscription du Bas-Rhin, élu sur l’union des forces de gauche, est à son tour ciblé. Pour Emmanuel Fernandes, l’accord électoral de 2024 n’a pas été respecté. Les huées montent à nouveau.
À l’inverse, il prend soin de souligner un point d’appui. Il se félicite que Sandra Regol, députée écologiste de la 1ère circonscription du Bas-Rhin, cosigne avec lui la motion de censure. Un signal discret mais assumé : la citadelle insoumise a encore une porte entrouverte.
Florian Kobryn, la stratégie de la rupture
Quand Florian Kobryn monte à la tribune, il se fait déjà tard, après un discours très axé sur la politique nationale de Manon Aubry. Rima Hassan n’est toujours pas arrivée. Catherine Trautmann pour Florian Kobryn ? « Ses thématiques sont la sécurité, l’ordre et la propreté. » Il ironise sur la mise en scène de la candidate, convoquant l’histoire et le général de Gaulle, à qui elle se compare, selon lui. « Catherine Trautmann, on la réclamerait, on l’ovationnerait. Ce serait la femme providentielle au dessus des partis… Mais 42 ans au PS, ça ne s’efface pas si facilement, même si elle a gommé le logo de ses affiches de campagne », glisse-t-il, sous les rires et les applaudissements. « Le général de Gaulle, au moins, avait su tirer sa révérence. »
Le candidat élargit ensuite son propos. Il appelle à la vigilance face à toutes les expressions de l’extrême droite à Strasbourg. Il revient sur la polémique autour du voile de Nacera, la banderole du collectif Némésis, Virginie Joron qui utilise l’IA, « obsédée par le nettoyage des rues »… Il égratigne aussi Jean-Philippe Vetter (Les Républicains), « qui n’a toujours pas de programme ». Quant aux critiques contre la majorité municipale sortante, elles restent comparativement… très mesurées.
Union impossible, appel persistant
On l’attendait, qu’il en parle. Quid des relations avec les Écologistes ? En toute fin de discours, il pointe des désaccords : aux élections européennes, leur refus de s’unir a conduit à un score de 21% pour Manon Aubry contre 9% pour les Écologistes à Strasbourg. Il regrette aussi que, lors des négociations de juillet, Jeanne Barseghian se soit déclarée seule.
Mais l’appel du pied est explicite. « Le tournant populaire, aujourd’hui, c’est nous. Oui, nous avons des désaccords avec les écolos mais ils ne seront jamais aussi grands qu’en tenant en échec les partis fascistes et ses alliés. » Convaincu que la gauche arrivera en tête au premier tour, il appelle « toutes les forces de gauche à le rejoindre pour combattre la droite, l’extrême-droite et le centre ».
« Gang de vieux mâles » et promesses locales
Pourquoi est-il convaincu d’arriver en tête ? Car La France insoumise se présente aussi comme la seule force dotée d’un programme abouti. Début novembre, la section locale a dévoilé 400 mesures, parmi lesquelles l’encadrement des loyers, la gratuité des 30 premiers mètres cubes d’eau ou celle des transports pour les moins de 25 ans.
À la tribune, Florian Kobryn insiste sur la portée symbolique de Strasbourg. La ville doit, selon lui, « délivrer un message clair » face à un « gang de vieux mâles autoritaires qui tyrannisent la population », citant Vladimir Poutine, Donald Trump, Viktor Orban ou Benyamin Netanyahou. « Nous serons une ville libre, indépendante, cosmopolite, une capitale de la démocratie et des droits humains. »
Il réaffirme sa volonté de « taxer les riches », localement, en ciblant par exemple « les propriétaires de gros SUV, les croisiéristes qui se déversent à Strasbourg ». Ils compte faire payer l’accès au marché de Noël pour les non-Strasbourgeois, afin de financer des logements pour les enfants à la rue. « On ira chercher de l’argent là où il se trouve. » Une annonce conclut la séquence programmatique : la création d’un tiers-lieu queer à Strasbourg, « un lieu ressource pour les personnes LGBT ».
Rima Hassan arrive finalement avec près de trois heures de retard. Peu concernée par les enjeux strictement locaux, elle conclut la soirée en revenant sur la situation à Gaza, où le cessez-le-feu n’est guère respecté. Halima Meneceur avait ouvert le meeting sur ce sujet, il en constitue aussi la dernière image.
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