Economie 

L’avenir incertain de l’ancien empire de la bière Schutzenberger

actualisé le 10/01/2017 à 10h58

Marie-Lorraine Muller unique descendante de la famille propriétaire de la brasserie Schutzenberger est décédée à l’automne. L’avenir de la bière relancée en 2013 après une liquidation judiciaire, ainsi que de ses deux sites emblématiques restant est entre les mains de ses demi-frères et sœurs, mais aussi d’actionnaires et de collaborateurs.

« Le Schutz on se rappelle surtout des chiottes ! » Le restaurant rue des grandes arcades à Strasbourg n’a pas laissé de souvenirs gastronomiques impérissables à plusieurs Strasbourgeois qui ont gravité autour de la brasserie Schutzenberger. Réaménagé par le célèbre architecte parisien Jean Nouvel, l’établissement qui a remplacé le Palais de la bière devait être l’emblème de la brasserie alsacienne lors de son ouverture en 1999. Avec comme symbole de l’avant-gardisme du lieu, la terrasse qui donne sur la place Kléber.

Ce restaurant est en désuétude depuis 2006. Il appartient en majorité à la brasserie schilickoise Schutzenberger. Son ancienne propriétaire, Marie-Lorraine Muller, est décédée brutalement à 49 ans le 25 octobre 2016 à la suite d’une longue maladie. La fille de l’ancienne dirigeante, Rina Muller, décédée en 2004, tenait à relancer la marque fondée en 1740. Elle n’avait pas de conjoint et ses seuls héritiers familiaux sont ses quatre demis-frères et sœurs.

Le Schutz, lieu emblématique mais abandonné

Trop sombre, trop bruyant, une cuisine moyenne, trop « parisien » pour la clientèle strasbourgeoise, plusieurs explications sont avancées pour expliquer l’échec du restaurant de 300 places et 900 mètre-carré. D’autres sources évoquent aussi des souvenirs moins reluisants, un trafic d’alcool fort monté par quelques serveurs, de l’argent qui ne finissait pas dans les comptes de l’entreprise, des clients qui pouvaient partir facilement sans payer, un procès avec des actionnaires parisiens… Détail architectural marquant pour certains, les portes des toilettes sont composées d’un miroir vers l’extérieur et transparent pour ceux à l’intérieur des cabines.

Archive intérieure du "pub Schutzenberger photoJean.com

Archive intérieure du « pub Schutzenberger (photo Jeannouvel.com)

Mais les déboires du restaurant n’ont pas été la principale raison de l’arrêt de l’entreprise Schutzenberger, placée en liquidation judiciaire en 2006. Le restaurant n’était que la « vitrine ». La faute incombe surtout à une usine vétuste, la brasserie de la Patrie au cœur de Schiltigheim, qui n’avait pas été entretenue.

Au total, 69 employés perdent leur travail. Mais cas rarissime si ce n’est unique en France, grâce à la vente de l’important patrimoine immobilier de la marque (jusqu’à une trentaine de restaurants), il reste de l’argent sur les comptes de l’entreprise après sa liquidation.

Le site de la brasserie Schutzenberger, rue de la Patrie à Schiltigheim (doc Google Maps)

Le site de la brasserie Schutzenberger, rue de la Patrie à Schiltigheim (doc Google Maps)

L’unique héritière décédée

Depuis la moitié des années 2000, Marie-Lorraine Muller était interdite de gestion pour 15 ans. Mais sa demi-soeur Elisabeth Monin-Muller qui habite au Luxembourg devient liquidatrice « à l’amiable » en 2011. Elle signe la plupart des actes que Marie-Lorraine souhaite.

En 2012, une nouvelle société, d’abord sous un nom de code Gardibergo, puis Schutzenberger SAS est fondée, détenue en majorité par la brasserie. Cette mini-structure n’a connu qu’une poignée d’employés. Elle a acquis le droit d’utiliser les « marques » des bières (Patriator, Jubilator, etc) moyennant paiement, ainsi que Schutzenberger bien sûr. En 2013, une bière Schutzenberger est de nouveau produite.

Le tirage est modeste, avec un positionnement haut de gamme (2€ la bouteille de 33 cl), un packaging soigné et d’importantes campagnes de publicité. La société est présidée par l’ancien sommelier du restaurant Crocodile, Gilbert Mestrallet. En 2014, le chiffre d’affaires est inférieur à un million d’euros. D’autres propriétés, comme le restaurant l’ami Schutz à la petite France, continuent d’être vendus pour équilibrer les comptes.

Brassée à Saint-Louis

D’abord brassée par La Licorne à Saverne, la boisson est ensuite produite par la brasserie Saint-Louis dans le Haut-Rhin. Eric Wissler, fondateur de la brasserie Saint-Louis, est désormais dans l’attente :

« On brasse avec leurs recettes en se basant sur un cahier des charges. On a bien lancé la bière de Noël 2016, mais on ne sait pas si ça va continuer. Les bières Schutzenberger représentent à peu près 10% de notre production. »

Pour Alain Pesez, responsable du magasin le Village de la bière rue des Frères à Strasbourg, la saga Schutz a été compliquée ces dernières années, après la grande époque de la fin du siècle :

« Les gammes relancées sont de bonnes bières pour les bars, mais pas assez pour de la dégustation haut de gamme. J’en ai quelques unes en stock, mais c’est une toute petite vente et je ne suis pas sûr de continuer. C’est dommage, c’était l’une des meilleures bières dans les années 1990. C’était toujours compliqué avec Marie-Lorraine Muller. Elle était souvent entourée de beaucoup de monde étranger au monde de la bière et qu’on ne voyait pas le reste du temps. Ses commerciaux n’étaient jamais là. »

Beaucoup de protagonistes pour la succession

La succession qui s’ouvre s’annonce compliquée. D’une part, des actionnaires allemands, la famille Baubkus, détenaient environ 40% des parts que Marie-Lorraine Muller tentait de racheter selon les derniers témoignages de son entourage. Mais les relations s’étaient tendues.

Lors de l’assemblée générale à la brasserie en 2011, qui a placé Elisabeth Monin-Muller à la tête de la brasserie, Matthias Baubkus avait voté contre et refusé de signer le procès verbal. D’autre part, Marie Lorraine Muller a quatre demi-frères et sœurs. Et dans tout cela, les actuels collaborateurs, qui n’ont pas souhaité répondre à nos sollicitations, envisageraient de racheter les marques pour poursuivre l’aventure.

De plus, comme il s’agit de droits de succession entre frères et sœurs (il n’y a plus de distinction entre demi-frère et sœur ou frère et sœur pour l’héritage), les droits de succession devraient porter sur environ 50% des sommes transmises. La valeur est compliquée à estimer. Il s’agit pour la plupart de bâtiments délabrés, qui n’ont pas d’acheteurs immédiats ni de locataires, mais qui ont une valeur importante grâce à leur taille et à leurs emplacements. Le « Schutz » nécessiterait plusieurs millions d’euros de travaux. À cela s’ajoute un important patrimoine personnel, dont une villa à Strasbourg, mais qui relève davantage de la sphère privée.

Marie-Lorraine Muller, qui s'est longtemps battue pour récupérer son patrimoine familial, veut relancer la bière Schutzenberger (Photo MM)

Marie-Lorraine Muller était parvenue à relancer une bière titrée Schutzenberger (Photo MM)

Un repreneur hériterait aussi des nombreux procès intentés par ou envers les sociétés et Marie-Lorraine Muller. Certains anciens collaborateurs n’ayant jamais été payés. Enfin, il faut quelqu’un qui ait l’ambition de porter cette marque, ce qui jusqu’ici n’avait pas été l’objectif de sa famille éloignée. Pour ne pas s’acquitter de droits de succession, il est possible d’en faire une donation à l’État.

Malgré l’émotion encore forte suite à la rapidité du décès, ces questions doivent être tranchées dans les prochaines semaines. Le site de l’ordre des notaires parle d’un délai de six mois en moyenne pour régler une succession.

La brasserie, au cœur de Schiltigheim

Au début des années 2010, le site de la brasserie déménagée au cœur de Schiltigheim en 1866 reprend vie. Des concerts et des expositions s’y tiennent. Marie-Lorraine Muller a toujours voulu mettre en avant ses proximités avec les artistes, musiciens et le monde de la nuit. Les événements se passent à l’extérieur tant que Raphaël Nisand (PS) est maire « pour raisons de sécurité », puis à l’intérieur depuis le mandat de Jean-Marie Kutner.

En 2011, le maire Raphaël Nisand avait fait une proposition de rachat aux liquidatrices de la brasserie « au prix estimé par les domaines de France ». Une annexe du centre médico-chirurgical obstétrique (CMCO) est par exemple imaginée.

Raphaël Nisand garde un mauvais souvenir de ses discussions avec l’héritière. Il n’a jamais vu de business plan « qui tenait la route », malgré les nombreuses idées présentées :

« Elle aurait dû accepter notre offre vers 2010-2011 pour débloquer le site. 69 employés ont fait les frais d’erreurs de gestion et j’ai surtout une pensée pour eux. »

Un permis de construire en 2015

La brasserie était un sujet de désaccord avec son adjointe à l’urbanisme d’alors, l’écologiste Danielle Dambach, proche de Marie-Lorraine Muller. Le sujet s’était immiscé dans la campagne des élections municipales en 2014. L’héritière avait soutenu le candidat UDI Jean-Marie Kutner. Élu et sans autre projet pour ce site, il délivre en 2015 un permis de construire pour une petite production de bière sur place.

Non-attaqué, « il reste valable », souligne le maire, mais faut-il encore que quelqu’un souhaite porter le projet. Marie-Lorraine Muller voulait aussi lancer des activités de spa, bains à la bière ou un musée. Mais comme d’autres projets, il ne s’est pas concrétisé. La production de bière devait reprendre au printemps 2016, « dix ans après la liquidation », dixit Marie-Lorraine Muller. Or, cet automne, aucun travaux n’avait été entamé, faute de financement.

On retrouve aussi le logo Schutzenberger dans des enseignes parisiennes photo JFG / Rue89 Strasbourg)

On retrouve aussi le logo Schutzenberger dans des enseignes parisiennes photo JFG / Rue89 Strasbourg)

Que faire d’un tel ensemble, certes bien placé mais dont une partie des bâtiments est inscrite aux monuments historiques ? Le plan local d’urbanisme prévoit qu’une route traverse le site d’est en ouest, mais ce n’est pas imminent selon le maire Jean-Marie Kutner :

« C’est souvent la confusion avec le PLU, ce n’est pas parce qu’une route est inscrite qu’on va la faire de suite. Au niveau de ma mairie de Schiltigheim, nous n’avons l’intention d’exproprier personne, mais ça peut être une opportunité s’il y a une vente. On sera vigilant à ce que n’importe qui ne mette pas la main sur le site, mais cela risque de prendre plusieurs années à se régler. »

Toujours élue au conseil municipal mais désormais dans l’opposition, Danielle Dambach aimerait que le projet « sur lequel on ne peut plus trop en dire » de son amie soit réalisé :

« J’appréciais son projet. Jean-Marie Kutner a eu raison de délivrer un permis. J’aimerais que l’Eurométropole se porte acquéreur du terrain pour porter un projet qui poursuive son engagement, qui pourrait être en lien avec le quartier d’affaires du Wacken tout proche. En tout cas, il ne faudrait pas un nouveau projet immobilier comme partout à Schiltigheim. »

Sur la non-pertinence d’y construire des logements, Jean-Marie Kutner se dit d’accord avec elle.

Le restaurant

Autre lieu de grand intérêt donc, celui du restaurant au centre ville de Strasbourg, qui est une société à part, détenue par la brasserie mais aussi par des actionnaires parisiens et Marie-Lorraine Muller en personne. De nombreuses visites, notamment avec le prestigieux chef Jean-Georges Vongerichten, ont été organisées mais rien n’a jamais abouti, ce qui a eu le don d’user la patience de nombreux élus Strasbourgeois, qui se désespèrent de voir un emplacement si stratégique vide depuis plus de 10 ans.

Le Palais de la bière était loué par Schutzenberger, qui a ensuite voulu y installer son propre restaurant mondain, sans succès. Ici dans les années 1960 (auteur inconnu, via Alsace book)

Le Palais de la bière était loué par Schutzenberger, qui a ensuite voulu y installer son propre restaurant mondain, sans succès. Ici dans les années 1960 (auteur inconnu, via Alsace book)

Comme l’avait révélé l’Express, un compromis de vente avait été signé pour la somme de 11 millions d’euros avec le groupe espagnol Inditex, qui détient les marques Zara et devait y implanter un magasin Berschka, après d’important travaux  à l’intérieur. Au dernier moment, Marie-Lorraine Müller s’était rétractée, ne voulant pas se séparer du patrimoine légué par sa mère.

Le permis de construire délivré en 1999 prévoit d’ailleurs qu’en cas de vente, la terrasse soit démontée, mais rien en cas de non-activité. Jusqu’à cette année, il a été un point où des marginaux s’abritaient, jusqu’à que la municipalité appose des panneaux pour les repousser ailleurs cet automne.

Aller plus loin

Sur L’Express.fr : Sous le signe de la bière (en 2003)

Sur Rue89 Strasbourg : La bière Schutz renaît, la brasserie peut-être jamais (en 2013)

L'AUTEUR
Jean-François Gérard
Jean-François Gérard
A rejoint la rédaction de Rue89 Strasbourg à l'été 2014. En charge notamment de la politique locale.
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