Culture 

Cinéma : la strasbourgeoise Béatrice Meier raconte la crise en Allemagne

actualisé le 16/01/2014 à 16h53

A côté de son activité de scénariste, Béatrice Meier travaille aussi en mi-temps à Arte (Photo FB / Rue89 Strasbourg)

Diplômée de l’Ecole de cinéma de Munich, Béatrice Meier travaille à mi-temps à Arte, à côté de son activité de scénariste  (Photo FB / Rue89 Strasbourg)

L’Allemagne, symbole de puissance et de réussite économique, a elle aussi ses faiblesses, comme l’illustre Abseitsfalle, un premier long-métrage en tant que scénariste de Béatrice Meier, allemande installée à Strasbourg. Un film engagé, racontant le combat des salariés touchés par un plan social. Une histoire directement inspirée de la situation de l’usine d’Opel et de Nokia à Bochum dans la Ruhr.


« J’aime raconter des histoires et le cinéma est arrivé un peu par hasard dans ma vie ». C’est en ces termes que Béatrice Meier, scénariste allemande installée à Strasbourg depuis 1995, qualifie son parcours. Elle a signé le scénario d’Abseitsfalle, actuellement sur les écrans allemands, sur la crise et ses effets dans la Ruhr.

Rue89 Strasbourg  – Pour ce film, à partir de quelle idée avez-vous construit votre scénario ? Que signifie le titre Abseitsfalle ?

Beatrice Meier : « Abseits signifie « hors-jeu » en français. C’est un mécanisme qui te pousse à être hors-jeu, un peu comme ce que l’on voit dans le milieu du football. A la base, je voulais raconter l’histoire d’une équipe de foot d’une usine allemande, boycottant le plan social géré par une femme du service du personnel. Cette dernière tombe ensuite amoureuse du chef de l’équipe de foot. C’était en 2006. Et puisque je viens de Bochum, je me suis rendu à l’usine d’Opel où j’ai commencé mes recherches. Une manœuvre très perfide était en cours : la maison-mère, General Motors, avait lancé une compétition interne (Wettbewerb) aux quatre usines d’Opel en Europe (ndlr : Angleterre, Belgique, Pologne et Allemagne). Avec ce message : le nouveau modèle de voiture, l’Opel Astra, va être produite en 2010. A vous de faire le nécessaire pour mettre vos usines au top, ce qui voulait dire en creux procéder à des restructurations, et alors vous gagnerez. Mais sur les quatre, une usine fermera. Dans ces moments là, tu ne peux tout simplement rien faire. Soit tu restructures, soit tu meurs et tu n’existes plus. Donc ce film, c’est bien l’histoire d’Opel mais caché derrière un autre décor ».

General Motors prévient : une usine sur les quatre devra fermer

Rue89S – Est-ce que la situation qu’a connue l’usine d’Opel à Bochum peut être mise en parallèle avec la politique de rigueur qu’a subi l’Allemagne en 2003 ?

B.M : « Soit tu restructures ton système social, comme l’avait fait l’Allemagne en 2003 avec l’Agenda 2010 du chancelier socialiste Schröder, soit tu es en faillite, à ce que disaient les politiques. Les Allemands ont été contraints beaucoup plus tôt qu’en France de faire des réformes. L’Allemagne subissait encore les effets de la réunification. L’Agenda 2010 a certes flexibilisé le marché du travail, mais le revers de la médaille, c’est le développement des mini-jobs qui expliquent en partie les bonnes statistiques de l’Allemagne. »

Une fiction proche de la réalité

Abseitsfalle a été co-produit par Arte et la SWR. Il a été tourné à Cologne et à Bochum dans la Ruhr, où l’histoire se déroule, ainsi qu’au sein de l’usine Bauknecht à Schorndorf, près de Stuttgart. Le budget s’élève à 1,2 million d’euros et le tournage a duré 29 jours. Parmi les figurants, se trouvaient d’anciens salariés de l’entreprise qui y travaillaient encore pour quelques semaines. L’histoire aurait inspiré les salariés d’Opel à organiser une coupe de football. Mais lors des restructurations, les équipes se seraient dissoutes. Une diffusion en France est prévue en septembre 2014.

Rue89S – La recette idéale, c’est quoi alors ?

B.M : « A vrai dire, je n’ai pas d’opinion. Je ne suis pas quelqu’un de très politique, cela me dépasse complètement, c’est trop grand. Il faudrait que le système entier change, c’est à dire plus d’évasion fiscale, qu’il n’y ait plus le règne du profit à tout prix. Mais je ne connais pas la recette et je crois même que l’Allemagne ne la connait pas non plus. Même si en ce moment, ils ont l’air d’aller mieux que les autres pays européens ».

Rue89S – Abseitsfalle est un film plutôt engagé pour un premier film. Dénoncer la globalisation et la crise en Allemagne, était-ce votre but ?

B.M : « Pour la réalisation du scénario, j’ai commencé mes recherches en 2006, donc bien avant la crise économique. Et ce qui est drôle et triste à la fois, c’est que les faits ont collé à l’histoire avec la crise et jusqu’au tournage. Peu avant le tournage, l’usine d’Opel à Bochum poussait ses salariés à partir volontairement (Transfergesellschaft) par tous les moyens. On avait affaire à un plan social très sophistiqué : chaque salarié était convoqué un à un, où on leur disait que s’il part librement de la boîte, il sera intégré pendant un an dans un plan de formation, qui devrait déboucher en théorie sur de nouvelles perspectives d’emplois. Par contre, il devra renoncer à sa protection contre les licenciements.

Les salariés de l’usine ont majoritairement refusé, au début du moins. Ce qui était également très perfide, c’est que c’était la femme du service des ressources humaines de l’usine qui devait mettre en place ce plan et agir contre ses propres collègues. En même temps, tu crois vraiment à la cause quand on te dit « je sauve la boîte, mais il faut faire des sacrifices ». Tout cela, je l’ai condensé dans mon personnage principal. Karin réalise elle aussi qu’elle est juste un pion dans le jeu des grands. Elle tombe amoureuse ensuite de ce footballeur qui boycotte le plan social et qui réclame du travail … »

Une comédie sociale, un film « à la Ken Loach »

Rue89S – Justement, l’histoire d’amour, elle, est complètement fictive. Dans un contexte aussi difficile, vous laissez pourtant transparaître de l’espoir…

B.M : « Je l’espère en tout cas. Bien sûr, l’usine ferme à la fin, mais la vérité sur les effets de la mondialisation se dévoile. La maison mère est légèrement punie mais au moins, ses stratagèmes ont été dénoncés. L’histoire d’amour, c’est un peu Roméo et Juliette. Dans un monde comme celui-là, ce sont vraiment deux camps qui s’opposent. J’ai tenue à ajouter cette romance pour éviter que les gens ne voient à l’écran ce qu’ils vivent tous les jours. Et je ne voulais pas à tout prix raconter un drame. Pour moi, ce film est plutôt une comédie sociale. Quand j’ai entendu qu’à Opel Bochum, les salariés ont initié un comité d’entreprise européen (Europäische solidarität pact) avec d’autres usines, je me suis dit « bingo ». C’est ça le cœur de la comédie sociale. Tu n’as aucune chance, mais tu essayes quand même. C’est David contre Goliath ».

Le réalisateur Stefan Hering (à gauche) donne les directives aux pom-pom girls. Béatrice Meier n'a finalement été que quelques jours sur le tournage du film (Photo / Rue89 Strasbourg

Le réalisateur Stefan Hering (à gauche) donne les directives aux pom-pom girls. Béatrice Meier (à gauche, en rose) n’a finalement été que quelques jours sur le tournage du film (Photo Ester Reglin Film Produktionsgesellschaft mbH)

Rue89S – C’est vrai que ce film décrit une situation tragique, mais revêt quand même une puissance comique. Est-ce une sorte de tragi-comédie réaliste ?

B.M : « C’est un peu comme une comédie sociale à l’anglaise, le « New British Cinema » à la Ken Loach. Un peu comme le film avec les Full Monty Men qui ont perdu leur travail et qui font des strip-shows. La comédie sociale, c’est « tu vas très mal mais tu essayes quand même de sortir du pétrin ». C’est très tragique, mais d’autre part, observer quelqu’un, sans le trahir, qui ne réussi pas, a un potentiel comique énorme. Cette histoire ne pouvait être jouée que dans la Ruhr. C’est comme en Angleterre ou en Lorraine, d’anciennes régions riches où il y avait de l’industrie et du charbon. Il y subsiste une certaine mentalité chez ses gens, simples et bosseurs. Ils disent ce qu’il pensent, ne se laissent pas abattre et ont gardé un certain optimisme. Ils croient encore à l’espoir et à la solidarité. »

Rue89S – Pour le moment, le film n’est sorti qu’en Allemagne. Pensez-vous qu’il trouvera son public en France ?

B.M : « En général, les films allemands qui marchent bien en France sont ceux issus de l’Ecole Berlinoise, des films plus indépendants, « arthouse ». Abseitsfalle n’est justement pas un film « arthouse ». Pour être franche, il n’a pas eu un grand succès en Allemagne pour l’instant. Il y a pourtant de très bons acteurs et de bons seconds rôles, mais on aurait dû disposer d’un budget plus important (voir ci-contre). Et puis ce n’est pas un sujet qui attire les gens au cinéma. Je pense qu’il tournera davantage en format télévisé.

Rue89S – Quels sont vos futurs projets ?

B.M : « Je travaille sur un nouveau scénario, en collaboration avec les mêmes producteurs que ceux du film Abseitsfalle. En gros, cinq seniors se mettent ensemble en colocation, dont trois qui se connaissent déjà depuis longtemps. Dans leurs corps et dans leurs têtes, c’est une nouvelle partie de la vie qui commence. Et à la fin du premier acte, l’un d’entre eux est atteint d’une attaque cérébrale. Cas de conscience pour les autres : faut-il reprendre la victime en chaise roulante, à demi-paralysée ou bien enfin vivre sa vie ? A partir de ces personnages, on peut créer toute une image de la société. C’est cela qui m’intéresse ».

Bande-annonce d’Abseitsfalle

(édité par Pierre France)

Aller plus loin

Sur World Socialist Web Site : le socialisme et la lutte contre la fermeture de GM-Opel

Sur Film-Kutur.de : la fiche de présentation d’Abseitsfalle

L'AUTEUR
Franck Brucker
Etudiant en Master 1 à l'Ecole de journalisme de Grenoble (EJDG), je suis stagiaire à la rédaction de Rue89 Strasbourg pour un mois.
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