Environnement 

Deux médiathèques de Strasbourg invitent aux échanges contre l’industrie semencière

Les médiathèques de Neudorf à Strasbourg et de Lingolsheim proposent une grainothèque depuis le mois de juin. Il s’agit d’un lieu où échanger des semences, non-issues de l’agriculture industrielle et souvent interdites à la vente. Un acte plus militant qu’il n’y paraît.

Un futur alternatif s’écrit peut-être dans les médiathèques de Strasbourg. Le 17 juin, 70 personnes sont venues inaugurer la « grainothèque » de la médiathèque de Neudorf à Strasbourg. À l’initiative du projet, Christine Schott présente ce qui se résume à une petite étagère en bois, installée en plein milieu des livres. La bibliothécaire se fond dans la thématique avec son t-shirt vert fleuri.

Contre les graines de l’industrie semencière

Le principe qui avait rarement été expérimenté à Strasbourg est le suivant : il s’agit de proposer un sachet avec une dizaine de graines que l’on a récoltées soi-même et/ou d’en reprendre un. Lors de notre passage, une petite dizaine de sachets disponibles, essentiellement des fleurs, mais Christine Schott pense que la rentrée devrait accélérer les échanges.

Ce service gratuit et ouvert à tous devrait à terme et « dans l’idéal » accueillir des graines cultivées, sans engrais ni pesticides, légales et surtout reproductibles.

Ce dernier point n’est pas des moindres puisque les graines industrielles, issues du commerce ou de fruits et légumes achetés en supermarché sont « hybrides F1 » : elles ne produisent pas des graines viables. Cette technique de l’industrie semencière permet de croiser les variétés pour en obtenir de nouvelles, mais aussi d’assurer la vente de nouvelles semences chaque année.

Dans les grainothèques au mois d’août : beaucoup de fleurs, peu de fruits et légumes. (Rue89 Strasbourg)

Du côté de la médiathèque de Lingolsheim, où on expérimente déjà le principe d’échange de livres, la grainothèque est faite « uniquement en récup ». Fabien Wild, bibliothécaire mais aussi apiculteur, y a peint une abeille : un insecte « très important » si ce n’est essentiel dans la reproduction des plantes. L’employé gère la grainothèque dont il a été décidé qu’elle serait installée à l’entrée, pour être visible de tous et attiser la curiosité. « On sait que l’idée intéresse, parce qu’on doit remettre de la documentation régulièrement, » remarque-t-il. Une soixantaine de sachets auraient déjà circulé.

De prime abord, il ne paraît pas évident de faire pousser des plantes en pleine ville. Le bibliothécaire assure qu’on peut planter sur son balcon ou même en intérieur. Les deux médiathèques ont la particularité d’être implantées dans des quartiers résidentiels, avec des pavillons comportant leur propres jardins. Citons aussi les jardins partagés qui fleurissent ici ou là dans Strasbourg.

C’est l’association Graines de Troc qui a initié le mouvement en France en 2013. Depuis, elle a accompagné la mise en place d’environ 500 grainothèques en France selon son directeur, Sébastien Wittevert. Le nom est même entré dans le dictionnaire Hachette en 2016.

« Les gens viennent de plus en plus mais empruntent de moins en moins »

Avec ces échanges botaniques, les médiathèques élargissent leur public. Après la culture littéraire, cinématographique ou musicale, l’art contemporain même à Neudorf, voilà qu’on peut y entreprendre une culture agricole. Comme l’explique Frédérique Gérard, directrice de la médiathèque de Lingolsheim, le comportement des usagers change :

« Environ un Français sur deux fréquente une bibliothèque dans l’année. C’est un chiffre en augmentation : les gens viennent de plus en plus. En revanche, ils empruntent de moins en moins. Ils viennent pour les animations, pour accéder à internet, pour travailler… »

Selon la directrice, c’est l’objectif des médiathèques que de suivre les évolutions et attentes des publics. En ce qui concerne les grainothèques, l’idée vient d’un groupe Facebook qui met en relation les bibliothécaires de France.

La médiathèque Ouest (Lingolsheim) s’adapte à l’évolution de la société en proposant des ateliers informatiques ou jeu vidéo. (Photo Quentin Tenaud / Rue89 Strasbourg)

Tous les bibliothécaires rencontrés évoquent la « bibliothèque troisième lieu« , qui s’insère entre le lieu de travail et le domicile. Selon Frédérique Gérard, il s’agit d’accentuer l’aspect « rencontre, convivialité et partage » des bibliothèques. Et dans un lieu de rencontre citadin en 2017, on parle forcément de développement durable.

« L’échange de graines est un acte militant »

L’échange de graines s’inscrit dans le cadre du développement « raisonnable » (plutôt que « durable », reprend Fabien Wild). On retrouve ainsi sur le site de Graines de Troc quelques principes, proches d’un manifeste politique :

« Défendre ce que nos ancêtres nous ont transmis, défendre la biodiversité cultivée contre ceux qui confisquent le vivant et l’uniformisent à outrance. »

« Les semences hybrides de l’industrie semencière constituent un véritable racket annuel des paysans et jardiniers. »

Fondateur de Graines de Troc, Sébastien Wittevert est convaincu de la nécessité de participer à l’entretien de la biodiversité, « contre les pratiques des entreprises semencières comme Monsanto ». C’est ainsi qu’il a quitté sa carrière d’informaticien dans la finance pour se consacrer à l’association. Il n’hésite pas à parler de l’échange de graines comme d’un acte militant.

Il est vrai que la commercialisation des semences est extrêmement réglementée. Deux institutions, le Comité technique permanent de la Sélection et le Groupe d’Etude et de contrôle des Variétés et des Semences (dont le ministère de l’agriculture fait partie), gèrent le « Catalogue officiel français des espèces et variétés potagères » depuis 1932. Toute variété doit y être inscrite pour être commercialisée.

Ce catalogue a initialement été pensé pour « améliorer la productivité », « la compétitivité des filières » et « assurer la sécurité alimentaire ». Autant dire que cela revenait à sélectionner un nombre assez restreint de semences et n’allait pas forcément dans le sens d’une biodiversité plus large. Plusieurs organisations ont tenté de résister à l’Etat et à l’Union européenne en vendant des graines de variétés anciennes ou originales, jusqu’à être condamnées par la justice.

A la médiathèque de Lingolsheim, l’inauguration de la grainothèque s’est faite dans le cadre d’un temps fort autour du développement durable et de la permaculture. Fabien Wild fait référence à un passé supposé plus en phase avec la nature : « il y a 100 ans, un trognon n’était pas jeté, c’était le futur substrat, c’était une valeur ! » Il voit dans l’échange de graines un moyen d’accéder à des semences qu’on ne trouve pas dans le commerce et un échappatoire au Catalogue et au « mouvement qui vise à privatiser le vivant. » Pour continuer dans cette dynamique, Frédérique Gérard et lui envisagent l’installation d’un bac à compost devant le bâtiment.

Risques de dépolitisation

Du côté de la médiathèque du Neudorf, la grainothèque est installée au milieu de la collection de livres « Vivre mieux ». Cette dernière est proposée aux publics depuis une dizaine d’années. On y trouve des livres sur l’habitation écologique, le développement durable mais aussi sur l’activité physique, le yoga, les médecines naturelles, ou la cuisine… Bref, toutes ces thématiques qui gravitent autour du « développement personnel ». Ce concept très en vogue depuis une vingtaine d’années vise plus à convaincre ses adeptes que leur réussite personnelle dépend d’eux-mêmes, qu’à promouvoir la vision globale d’une société écoresponsable.

Dans la médiathèque Neudorf, la grainothèque est installée au beau milieu des livres. Christine Schott en est à l’initiative. (Photo Quentin Tenaud / Rue89 Strasbourg)

Dépolitiserait-on les grainothèques en les diluant dans des thématiques génériques un peu « bobo » ? Sébastien Wittevert admet que ça peut être la conséquence de la « diversité des modes d’appréhension et d’utilisation de ce concept ». Mais quand bien même, certaines grainothèques se créent dans un esprit plus proche du Do it yourself, il est certain que cela permet de « gagner en autonomie et d’aller contre le système consumériste ».

Les médiathèques veulent rester inscrites dans les villes et dans leur temps. Auparavant, on venait y emprunter Candide. Maintenant, on y vient pour appliquer ses conseils : « Il faut cultiver notre jardin ». Écologique, de préférence.

L'AUTEUR
Quentin Tenaud
Obsédé politique, culture et société. Élevé au bon air des Alpes, citadin Strasbourgeois depuis 2013.
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