Environnement 

Éclairage urbain : Illkirch s’éteint la nuit, Strasbourg n’ose pas

Pour baisser les dépenses d’éclairage public et réduire la pollution lumineuse, Illkirch-Graffenstaden a décidé de tenter la nuit noire dans ses rues. De son côté, Strasbourg ne franchit pas le pas, et préfère miser sur la technologie LED pour éclairer moins cher.

La ville d’Illkirch-Graffenstaden, au sud de Strasbourg, veut réduire son budget de consommation électrique annuel de 250 000€ à 210 000€. La solution choisie est radicale : « et si on éteignait tout ? » Enfin quasiment tout, puisque la ville expérimente depuis juillet et jusqu’à la fin de l’année une extinction de son éclairage public entre 1h30 et 4h30 du matin. Seuls les axes principaux (rue du 23 Novembre, route de Lyon, route Burkel, rue des Vignes, rue des Roseaux et avenue Messmer) sont gardés éclairés (voir ci-dessous).

Seuls quelques axes illuminent encore la ville d'Illkirch la nuit (Document remis/Mairie d'Illkirch-Graffenstaden)

Seuls quelques axes illuminent encore la ville d’Illkirch la nuit (Document remis / Ville d’Illkirch-Graffenstaden)

Mathématiquement, la consommation est effectivement en baisse, surtout que cela fait longtemps que la ville se targue d’être sur tous les fronts en matière d’économies d’énergie (voir encadré ci-contre). Et en cette période qui précède Noël, on assure aussi faire des efforts, d’après Marc Hoffsess, du service développement durable :

« On fait moins d’illuminations de Noël, et on est passé aux LED pour celles qui restent. »

Illkirch actionne tous les leviers

Illkirch-Graffenstaden, c’est 85 km de voirie éclairée et 4 700 points lumineux, mais plusieurs actions permettent déjà d’économiser des milliers d’euros chaque année :

  • L’adaptation des heures d’éclairages mise en place depuis la dotation des mâts d’horloges astronomiques aurait permis un gain de 320 jours d’éclairage, soit 190 000 kWh ou 19 000€ par an.
  • Parallèlement, l’abaissement des puissances des luminaires de 3 rues principales de 250 à 150 W ferait gagner près de 5 000€ par an à la ville.
  • L’extinction localisée déjà débutée sur certaines zones comme la zone artisanale sud et les parkings ont également démontré des économies de près de 10 000€.

La Ville mise sur des équipements LED sur la zone d’extension de la ligne de tram et sur tous les nouveaux parkings.

La « reconquête de la nuit »

L’avantage, quand on a décidé de faire des économies d’énergie, c’est qu’on peut aussi surfer sur les arguments écologistes, comme le rappelle Marc Hoffsess :

« La loi biodiversité de cet été prévoit la protection de l’environnement nocturne. Tous les spécialistes disent que le jour permanent a des répercussions importantes, perturbe la faune et la flore, et surtout, l’homme, qui subit stress et troubles du sommeil. Il y a une dimension santé à la nuit. On est vraiment dans une dynamique générale de réduction de la lumière et de reconquête de la nuit. »

Marie Boehm était chargée de mission plan climat à l’association du Pays de Bruche Mossig Piémont, et elle confirme :

« Il faut que les communes se posent la question de l’extinction la nuit car l’éclairage à un impact sur la biodiversité. Certains arbres qui sont illuminés toute la nuit par exemple gardent leurs feuilles tout l’hiver. Leur cycle biologique est perturbé. »

En plus, agir sur l’éclairage, c’est diminuer la pollution : Illkirch compte réduire ses rejets de CO2 de 44,1 tonnes par an.

A Illkirch-Graffenstaden, la municipalité actionne tous les leviers pour faire des économies d'éclairage (Photo wikimedia commons/cc)

A Illkirch-Graffenstaden, la municipalité actionne tous les leviers pour faire des économies d’éclairage (Photo wikimedia commons/cc)

Un habitant : « c’est plus calme, ça fait du bien »

Pour l’instant, l’action de la municipalité est saluée par ses habitants. La Ville a lancé une consultation publique en septembre et les résultats ont été présentés fin octobre lors d’une réunion publique. Selon cette étude, 68% des participants sont favorables au principe d’extinction tel qu’il est mis en place aujourd’hui, principalement parce qu’ils approuvent la volonté de faire des économies d’énergie. 35% des personnes favorables proposent même d’étendre l’extinction géographiquement ou sur les horaires. Ils disent aussi ressentir des effets bénéfiques sur leur organisme.

Mathieu habite la ville depuis dix ans et ne pourrait être plus satisfait :

« On a enfin une action concrète pour baisser les consommations d’énergie. On dit toujours qu’il n’y a plus d’argent, alors voilà, il suffisait de couper l’éclairage quand on n’en a plus besoin. Et ce n’est pas plus mal pour l’environnement. Ça fait du bien, ça calme je trouve. »

Les femmes, premières victimes de l’obscurité

Alors on éteint les rues et tout le monde est content, le comptable de la Ville, les fleurs, les lapins, les résidents ? Oui et non, car comme toujours il y a des réticences : 32% des personnes consultées restent contre l’extinction, et invoquent en grande majorité un « sentiment d’insécurité ». Plusieurs fois, ils ont cité des cambriolages et une fois des rumeurs de meurtre…

Ils ont aussi des suggestions : certains souhaiteraient des exceptions à l’extinction, comme par exemple le cours de l’Illiade, la salle de spectacles, ou le long des pistes cyclables et des itinéraires très fréquentés par les piétons.

Tous les citoyens ne sont pas touchés de la même manière. Travaillant à Illkirch, Stéphanie a été étonnée qu’on parle d’espace public et de luminosité nocturne sans soulever les conséquences possibles pour les femmes :

« La question d’une femme seule la nuit devrait être posée quand on parle de dispositifs d’éclairage public. De nombreuses recherches le montrent, des femmes qui doivent aller d’un point A à un point B feront des détours pas possibles si le trajet direct n’est pas éclairé. »

Difficile d’articuler les objectifs de développement durable et de sécurité, en particulier de la population féminine, selon Stéphanie :

« ll faut bien sûr une action soutenable pour l’environnement. Mais quid des sujets qui l’habitent ? Il y a maintenant une recommandation européenne qui engage à intégrer une analyse genrée des politiques publiques. Ici, rien n’a été dit là-dessus. »

Pas d’impact sur la délinquance

Qu’importe, la Ville défend son expérimentation, à travers l’adjoint au développement durable Emmanuel Bachmann, qui botte en touche sur la question de la place particulière des femmes, et veut rassurer sur la sécurité en général :

« Ces horaires correspondent aux horaires de tram, ce qui permet aux gens qui arrivent à Illkirch de rentrer en sécurité. Il peut y avoir un sentiment d’insécurité, mais en réalité, si on regarde les chiffres de la délinquance, les incendies de voitures ou agressions surviennent le plus souvent avant minuit. Donc l’extinction de l’éclairage aux horaires choisis n’a pas d’impact là-dessus. »

Et lors de la réunion publique, un policier a montré que dans des expériences similaires d’autres villes françaises, la délinquance n’a pas augmenté. L’élu fait un bilan positif de l’expérimentation, qui remplit ses objectifs en permettant à Illkirch de baisser les factures tout en laissant respirer son environnement. En décembre, le conseil municipal a transformé l’expérimentation en politique permanente.

A Illkirch-Graffenstaden, on a choisi les heures d'extinction en fonction des horaires de tram (Photo wikimedia commons/cc)

A Illkirch-Graffenstaden, on a choisi les heures d’extinction en fonction des horaires de tram (Photo wikimedia commons/cc)

Plus timide, Strasbourg veut « éclairer juste »

À Strasbourg, avec 28 000 points lumineux et 230 bâtiments publics, la municipalité dit vouloir agir sur la qualité plutôt que la quantité. Malgré de nombreux parcs et zones calmes, pas question de nuit noire à Strasbourg qui veut seulement « éclairer juste » et atteindre une baisse de 25% de sa consommation électrique entre 2010 et 2020. Pour mettre cela en œuvre, la Ville rappelle qu’elle a signé la charte d’engagement volontaire de l’Association Nationale pour la Protection du Ciel et de l’Environnement Nocturne (ANPCEN).

Pierre Albrecht dirige le département éclairage public et explique comment la Ville s’y prend :

« Le maître-mot c’est l’écoconception, c’est-à-dire éclairer uniquement là où la lumière est nécessaire. Ensuite, il y a la maîtrise du temps d’allumage. Tous les bâtiments gérés par la Ville sont éteints à partir de minuit, à part la Cathédrale. Certains parcs aussi, comme celui de l’Orangerie, sont complètement éteints la nuit. On module aussi en fonction de l’heure, l’éclairage n’est pas à puissance constante entre 22h et 6h du matin. »

La cathédrale s'est parée d'un nouvel éclairage à l'automne 2016 (Photo DL/Rue 89 Strasbourg/cc)

La cathédrale s’est parée d’un nouvel éclairage à l’automne 2016 (Photo DL/Rue 89 Strasbourg/cc)

Les LED pour baisser la facture

Surtout, on mise concrètement sur un changement de technologie : passer aux LED (Diodes Electro Luminescentes) doit permettre un éclairage suffisant mais à moindre consommation comme l’explique Pierre Albrecht :

« Avant nous avions des ampoules à 100 watts (W), puis on est passé à du 60 W, et aujourd’hui, nos dispositifs LED sont à 30 W pour une même intensité lumineuse. »

Résultat, des factures en baisse :

« En 2010, on consommait 17 Giga Wattheures (GWh) par an, et en 2015, 13,5 GWh. On est sur une bonne lancée pour l’objectif de 25% d’économies. Sur les grands axes on fait entre 30 et 50% d’économies d’énergie. »

La Ville étend le concept au-delà des simples lampadaires. Ainsi, les illuminations du barrage Vauban sont à présent à 100% dotées de lampe LED, tout comme les Illuminations de Noël.

Réduire l'éclairage permet à la faune et à la flore de retrouver un cycle normal de vie (Photo François Reiniche / FlickR / cc)

Réduire l’éclairage permet à la faune et à la flore de retrouver un cycle normal de vie (Photo François Reiniche / FlickR / cc)

La techno LED encore mal maîtrisée

Certaines voix sceptiques alertent sur les faux gains en termes d’économies et d’écologie. Pour Guillaume, auto-entrepreneur qui travaille dans l’éclairage public depuis plus de dix ans, aucune amélioration n’est à prévoir sur tous ces points, et les dispositifs de la ville seront inefficaces :

« Remplacer tout un dispositif en LED ne permet pas de faire d’économies, au contraire. Il faut compter les coûts de fonctionnement, mais aussi l’investissement et la maintenance. Une ampoule LED peut arriver en fin de vie au bout de 5 ans, ce n’est pas si long. En plus, un dispositif LED à réparer, c’est 150€ pour la lampe et 150€ pour le module d’alimentation qui va avec. La plupart du temps ils sont encastrés l’un dans l’autre et si l’un casse, il faut tout changer. Il y a des garanties mais souvent pas très longues et qui ne recouvrent pas la main-d’œuvre. »

Marie Boehm soulève, elle, les inconnues du système LED :

« Des communes partent de plus en plus sur de la LED car c’est efficace techniquement mais on ne connaît pas encore les conséquences sur les animaux et l’humain. »

Pierre Albrecht garde un volontarisme optimiste, et rappelle que chaque projet de la Ville raisonne en coût global de fonctionnement et d’entretien :

« Le prix de la LED baisse de plus en plus, alors que ses performances ne vont faire qu’augmenter. De plus, les coûts d’investissement sont directement compensés car la LED permet de diminuer et de mieux répartir le nombre de points lumineux. Pour l’entretien, il faut certes une très bonne connaissance de la technologie LED, mais nos agents sont actuellement en train d’être formés pour gérer au mieux les réparations. Sur les points LED que nous avons déjà, les taux de pannes ne sont pas très importants. »

Un peu de greenwashing ?

Tout de même, Guillaume pense que l’engagement écologique et économique de la Ville de Strasbourg serait une illusion. Il en veut pour preuve les 100 encastrés au sol en ampoules LED qu’on trouve place du Château, concept auquel l’ANPCEN est opposée en raison de son efficacité limitée et sa courte durée de vie mais pour lesquels Strasbourg a reçu le « Prix Lumière durable ». Pure accointance pour Guillaume :

« C’est Philipps qui remet ce prix, et il est le principal fournisseur de LED. L’entreprise récompense juste ceux qui ont le plus utilisé ses produits. Strasbourg n’a que faire de la charte de l’ANPCEN. Elle met en place ces dispositifs absurdes et contradictoires avec son engagement. »

Tous les soirs, la Ville éclaire la Place du Château avec des encastrés au sol (Photo DL/Rue 89 Strasbourg/cc)

Tous les soirs, la Ville éclaire la Place du Château avec des encastrés au sol (Photo DL/Rue 89 Strasbourg/cc)

Si on supprimait simplement des lampadaires?

Pour faire de réelles économies, pourquoi ne pas mettre fin à l’éclairage superflu ? Guillaume pointe la nouvelle mise en lumière de la Cathédrale, mise en avant par la Ville, qu’il trouve disproportionnée avec ses 600 points LED. Ces mises en lumière de la cathédrale et de la place du Château, ajoutées à celle des berges de l’Ill constituent une enveloppe budgétaire de 5 millions d’euros.

Pierre Albrecht précise qu’à partir de minuit, seul le clocher de la cathédrale reste éclairé et que tous les autres édifices sont éteints.

600 points LED pour éclairer Notre-Dame, c'est trop pour certains. (Photo DL/Rue 89 Strasbourg/cc)

600 points LED pour éclairer Notre-Dame, c’est trop pour certains. (Photo DL/Rue 89 Strasbourg/cc)

Des points incongrus : vous ne verrez plus jamais Strasbourg comme avant

Mais malgré l’engagement affiché de la Ville, un petit tour dans Strasbourg (voir galerie ci-dessous) et on se rend rapidement compte que la disposition de l’éclairage est parfois absurde.

Une fois qu’on y fait attention, impossible de ne plus voir des surplus de lumière. Par exemple, place de la République, une vingtaine de double lampadaires entourent la place, tous les 10 mètres environ. Le petit parc en lui-même est également éclairé par plusieurs lampadaires. Devant la préfecture, quatre grandes lampes encastrés au sol illuminent l’entrée de dessous.

Sur le campus, des points lumineux utilisent jusqu’à 5 ampoules, et les lampadaires sont parfois placés à moins d’un mètre l’un de l’autre. Plage Gutenberg, les points lumineux se comptent par grappes de 5, tous les 10 mètres. Place du Château, de nouveaux lampadaires accumulent les ampoules à forte intensité.

Mais qu’on se rassure, Pierre Albrecht affirme que c’est aussi la volonté de la ville de diminuer les points d’éclairage :

« Il y a eu une tendance globale nationale d’augmenter le nombre de points lumineux. Maintenant, à Strasbourg, on revient vers un objectif de maintien voire de réduction des coûts d’exploitation, et une baisse du nombre de luminaires, ce qu’on peut faire grâce aux LED. On est engagé dans cette démarche depuis 2005. »

Bon, disons qu’il y a encore une marge de progression alors.

L'AUTEUR
Déborah Liss
Pigiste, Strasbourgeoise, avec une passion pour l'écriture et les voyages. Intérêt pour les questions de société, l'Europe et le franco-allemand. Passée par l'IEP, L'Alsace, ARTE, et autres expériences enrichissantes!
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