Société 

Le Maroc veut s’emparer de la grande mosquée de Strasbourg

actualisé le 16/06/2016 à 12h34

C’était réunion de crise ce week-end à la grande mosquée de Strasbourg à la veille de l’ouverture du Ramadan. Le président de l’association qui gère l’institution vient de démissionner, comme trois autres présidents avant lui depuis 2013. À l’origine de ce dernier retournement, une visite à Rabat début mai lors de laquelle le Maroc a menacé de cesser de financer la mosquée si elle ne suivait pas ses conditions. Rue89 Strasbourg a tenté de comprendre ce qu’il se passait.

L’ouverture de la grande mosquée de Strasbourg en 2012 avait le goût d’une promesse, celle d’un Islam de France en émergence. La mosquée qui réunirait toute la communauté musulmane par-delà les origines diverses des fidèles. La vitrine et l’animatrice d’un « Islam du juste milieu », financée à 25% par l’argent public alsacien (Ville, Département, Région)  grâce au droit local et à la volonté politique. Mais quatre ans plus tard, son bilan est amer. En pleine crise de l’image de l’Islam, l’institution est rongée par des conflits internes et sa voix reste donc inaudible. Quant à son indépendance, il n’en est plus question, le Maroc veut la récupérer dans son giron et c’est lui qui tient les cordons de la bourse.

La semaine dernière, Saïd Boulahtit, président de l’association de la grande mosquée de Strasbourg (GMS) a démissionné après seulement trois mois à cette fonction. Début mai, une partie du conseil d’administration de la grande mosquée s’est rendue à Rabat sur l’invitation d’Abdellah Boussouf. Le Marocain est le père historique de la grande mosquée de Strasbourg. C’est sous sa présidence que le projet s’est structuré.

Il a quitté Strasbourg en 2002, et est depuis 2007 secrétaire général du Conseil de la communauté marocaine à l’étranger, un organe consultatif du roi du Maroc, sorte de ministère de l’émigration marocaine. Très écouté à Rabat, c’est par l’intermédiaire d’Abdellah Boussouf que l’association de la grande mosquée de Strasbourg a obtenu le soutien du ministère marocain des affaires religieuses pour la construction de la mosquée, 4 millions sur les 12 qu’elle a coûté au total.

Ultimatum du Maroc

D’après des informations qui ont fuité sur cette visite, Abdellah Boussouf a posé un ultimatum aux administrateurs de la grande mosquée : soit ils acceptent de passer une convention avec le Maroc et de mettre en place un recteur et une équipe salariée fixe à la tête de la mosquée, payés grâce à des subventions marocaines, soit ils ne pourront à l’avenir plus compter sur le soutien financier du royaume chérifien. Une autre condition est posée : que la mosquée de la Robertsau soit rattachée juridiquement à la grande mosquée et passe donc elle aussi sous le contrôle de l’équipe marocaine. Au poste clé de recteur, Abdellah Boussouf exige l’ancien président de la GMS, Saïd Aalla.

Si l’exigence est cette fois limpide, les tentatives d’Abdellah Boussouf et de son entourage à Strasbourg pour placer la grande mosquée sous l’emprise directe du Maroc ne sont pas nouvelles. Avant de demander la gestion de l’institution, ils auraient d’abord fait pression sur les conseils d’administrations successifs pour que ceux-ci acceptent de céder les murs au Maroc. Mais après réflexion, ce scénario s’est révélé impossible car la mosquée, propriété d’une SCI, est construite sur un terrain appartenant à la Ville qui le loue par bail emphytéotique.

En clair, la Ville a prêté le terrain à la SCI jusqu’en 2049 en échange d’un loyer modique. Après cette date, elle deviendra propriétaire des bâtiments construits sur ce terrain, à moins que l’association de la mosquée ou la SCI lui rachètent le terrain. Impossible donc pour le Maroc de récupérer la jouissance des lieux sans que la transaction soit validée en conseil municipal. Un débat public auquel aucun des acteurs n’a souhaité se risquer.

La grande mosquée de Strasbourg (Photo Claude Truong-Ngoc / Wikipedia / cc)

La grande mosquée de Strasbourg (Photo Claude Truong-Ngoc / Wikipedia / cc)

Mettre la mosquée à l’abri

Le Maroc voudrait une convention de partenariat avec la grande mosquée sur le modèle de celui qu’il a passé avec la mosquée de Saint-Etienne, dont il est devenu propriétaire en 2012 et qui est le parfait contre-exemple d’un Islam de France.

Les défenseurs d’un rapprochement avec le Maroc mettent en avant l’argument qu’il faut mettre la mosquée à l’abri de l’instabilité de l’association. Depuis que l’équipe historique a perdu la gouvernance de l’association en octobre 2013 et que Saïd Aalla a dû quitter sa présidence, force est de constater qu’aucun de ses successeurs n’a réussi à s’imposer durablement. En 3 ans, trois présidents se sont succédés, qui ont tous fini par démissionner. Pendant ce temps, aucun projet de la mosquée n’a pu avancer. Le projet de centre culturel est à l’arrêt notamment.

La dette qui lie la mosquée au Maroc

Mais à y regarder de plus près, les pressions du Maroc, ou au moins d’Abdellah Boussouf et de son entourage, pour reprendre la main sur l’institution ont largement contribué à l’instabilité qu’ils dénoncent. L’amertume des historiques d’avoir perdu la main au profit d’administrateurs plus jeunes nourrit depuis 2013 un véritable conflit de générations au sein de l’institution. Abdellah Boussouf n’a eu depuis de cesse de faire pression sur les jeunes pour faire revenir les historiques.

Et à ce jeu, il tient une carte maîtresse.  En 2013, les historiques ont laissé une dette de 2 millions d’euros aux nouveaux administrateurs. La somme correspond à la TVA des travaux de construction du bâtiment, que l’association n’avait pas prévu de devoir payer quand elle a budgétisé le chantier. Depuis, c’est cette obligation de rembourser cette dette qui rend la grande mosquée dépendante des subventions de fonctionnement du Maroc. Sans cette dette, les dons des fidèles pourraient couvrir le fonctionnement de l’institution.

Traître aux Strasbourgeois ou traître à son pays d’origine

Un proche de la mosquée résume la situation :

« Avec cette dette Abdellah Boussouf tient la grande mosquée en otage au lieu de traiter avec les présidents. Face à cela, chaque président est mis face à un choix impossible. Soit il accepte les conditions marocaines, ce qui revient à trahir la base des fidèles à Strasbourg et donc d’endosser le rôle du traître ici. Soit il dit non au Maroc, et alors il devient traître à son pays d’origine, avec toutes les conséquences que cela peut avoir. C’est cette pression intenable sur tous les présidents qui fait qu’ils démissionnent. »

L’ingérence du Maroc dans les affaires strasbourgeoises est loin de faire l’unanimité dans la communauté musulmane marocaine sur place. Pour ses détracteurs, elle sape l’émergence d’un Islam de France et elle risque de signer le divorce entre les musulmans locaux et la grande mosquée. Sous couvert d’anonymat, un responsable musulman dénonce une stratégie géopolitique du Maroc bien loin des enjeux religieux :

« Si le Maroc veut avoir le maximum de mosquées en France, c’est d’abord pour avoir un lobby qui défend sa domination sur le Sahara Occidental afin que la France ne lâche pas le Maroc sur ce dossier. »

Pour lui, impossible de faire avancer l’Islam de France dans ces conditions :

« Nous vivons ici dans un environnement différent du Maroc. Nous avons tout à inventer et on ne pourra pas réfléchir aux questions de société d’ici et nous y adapter si les Marocains nous dirigent. L’Islam du monde arabe est bloqué alors qu’ici on a la possibilité de relire les choses autrement. »

L’ingérence de l’Etat français en question

Au-delà de l’ingérence marocaine, c’est aussi l’ingérence de l’Etat français dans ce dossier qui inquiète les différents interlocuteurs que Rue89 Strasbourg a pu rencontrer. L’Etat français veut des interlocuteurs responsables et des intellectuels à la tête de la grande mosquée dans l’espoir que le lieu devienne un étendard de l’Islam local. Face à l’instabilité à la tête de l’institution, des éléments de la préfecture militent eux aussi pour le retour de l’ancienne équipe sous la tutelle du Maroc, rapportent plusieurs responsables. En pleine période de crise autour du terrorisme, l’Etat français favorise la mise sous tutelles des communautés musulmanes par le Maroc, l’Algérie et la Turquie.

À la municipalité, Olivier Bitz, adjoint au maire (PS), se dit « très attentif à la situation » qu’il se refuse à commenter en se retranchant derrière les impératifs de la laïcité :

« Le pouvoir public n’a pas à s’immiscer dans la gestion interne de la mosquée. La respecter, c’est la laisser piloter son destin. Je suis favorable à la construction d’un Islam de France et les musulmans ont vocation à prendre en main directement la gestion des lieux de culte situés en France. Nous n’intervenons ni en faveur d’une solution ni d’une autre et nous continuerons à travailler avec les instances régulièrement désignées par la grande mosquée, quelles qu’elles soient. Il est vrai que le Maroc est aussi un grand financeur qui est intervenu dès le départ du projet. »

Ni Saïd Boulathit, le président démissionnaire, ni Saïd Aalla, ni Abdellah Boussouf n’ont souhaité donner suite à nos demandes d’interviews. À l’heure de conclure cet article la Préfecture n’avait pas pu répondre à nos questions.

Que va-t-il se passer maintenant ? D’après nos sources, les administrateurs de la mosquée devraient se retrancher derrière une prochaine assemblée générale pour légitimer les décisions à prendre. Un responsable confie que dans l’actuel conseil d’administration, « tout le monde est pour un rapprochement avec le Maroc mais c’est un problème de méthode plus que de principe. » Qu’en penseront les musulmans strasbourgeois qui forment la base de l’association ? Les débats à venir risquent d’être animés dans la communauté musulmane locale, alors que débute tout juste le Ramadan.

 
L'AUTEUR
Claire Gandanger
Claire Gandanger
Journaliste indépendante Intérêts : société, économie de la culture, vie pratique
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