Société 

Les locataires de Joseph Benamran sont au bord de la crise de nerf

actualisé le 13/03/2014 à 19h03

La façade rue de la Broque… (Photo NR / Rue89 Strasbourg)

A Strasbourg, ils sont plusieurs dizaines de locataires à vivre dans des logements insalubres et dangereux. Leur propriétaire, Joseph Benamran, semble prêt à tout pour ne pas faire de travaux. Côté locataires, la résistance s’organise.

L’ascenseur est en panne depuis six mois, les parties communes sont laissées à l’abandon, et pourtant, les charges augmentent. Les locataires du 14 avenue des Vosges sont excédés. Ils n’ont plus d’eau chaude depuis trois mois. L’interphone ne fonctionne pas, du coup la porte de l’immeuble est ouverte en permanence. Les boîtes aux lettres sont régulièrement éventrées et taguées, les caves sont devenues le repaire des SDF et des prostituées du coin. Au milieu des gravats et encombrants, un matelas sert pour les passes.

Les habitants multiplient les courriers et les appels à leur propriétaire, Joseph Benamran, pour qu’il engage les travaux nécessaires. Rien n’y fait. Au 4e, une colocation d’étudiants décide de changer de méthode. En mai 2010, ils étalent leur mécontentement sur des affiches placardées dans l’entrée, organisent des réunions dans leur appartement. Un groupe Facebook est créé pour l’occasion : «BENAMRAN SCI : locataires lésés ». Son succès est immédiat. Les membres affluent et les étudiants prennent petit à petit la mesure de l’empire Benamran à Strasbourg.

Il dresse une carte (non exhaustive) des immeubles dont les membres du groupe Facebook se plaignent :


Afficher Benamran SCI sur une carte plus grande

« Il m’a dit que j’étais son pire ennemi, qu’il voulait me tuer… »

L’homme possède des immeubles partout, quartier gare, Petite France, Contades…  Les locataires mènent l’enquête et répertorient une trentaine de SCI. En réalité, selon les dires de l’intéressé, il en détiendrait une cinquantaine. « Je l’ai croisé une fois, dans l’entrée, il arrachait nos affiches. Il m’a dit que j’étais son pire ennemi, qu’il voulait me tuer… m’arracher le bulbe rachidien ! Il m’a menacé, j’avais peur qu’il appelle un gorille », explique Yves, encore abasourdi.

Le jeune homme est à l’origine de la mobilisation sur internet, qui a fini par payer, en partie. « Grâce au groupe Facebook, on a obtenu des réparations. La cage d’escalier a été repeinte, les boîtes remises à neuf », détaille-t-il. Quant à l’ascenseur, il marche à nouveau « mais l’entreprise qui est intervenue nous a déconseillé de l’utiliser sauf pour des objets».  Le 14 avenue des Vosges, c’est aussi l’adresse choisie par Joseph Benamran pour installer ses bureaux. La vitrine se devait d’être présentable. Ailleurs, des locataires vivent dans  des conditions indécentes.

Une entrée d'immeuble (Photo NR / Rue89 Strasbourg)

Une entrée d’immeuble (Photo NR / Rue89 Strasbourg)

« Ce sont les mêmes qui font la plomberie, l’électricité et le chauffage »

Ainsi, au 1 rue de la Broque, il a fallu apprendre à se passer de chauffage durant la vague de grand froid. Et à se passer d’eau également. Elle a été coupée par intermittence pour éviter que les canalisations ne gèlent. Il est arrivé qu’il fasse 2°C dans l’appartement de David, au 5e étage. « Le gardien de l’immeuble a essayé de réparer, mais il n’y connaît rien », déplore Clément, son voisin. Et David d’ajouter : « Il bricolait la chaudière la cigarette au bec ! Il faudrait au moins que Benamran emploie des ouvriers qualifiés ».

Les locataires d’un immeuble place de Haguenau ont remarqué que « ce sont les mêmes qui font la plomberie, l’électricité et le chauffage» . Quant, à Nathalie, une locataire place Sainte-Aurélie, elle soupçonne une vaste organisation de travail dissimulé. « Je photographie toutes les nouvelles têtes et j’envoie les clichés au propriétaire accompagnés d’une seule question : c’est qui ? » D’autres croient reconnaître certains ouvriers : « Il s’agit des locataires qui ont des retards de paiement. Pour compenser, le propriétaire les fait bricoler dans les autres appartements ».

Pas d’électricité dans toutes les pièces, des cartons pour s’isoler du froid

Devant l’inefficacité des réparations sur la chaudière, David a lancé une procédure en référé au tribunal et suspendu le règlement de son loyer (560€ pour un trois pièces). La décision est attendue d’ici quelques jours. Il arrive désormais que les radiateurs soient tièdes. Mais la température peine à remonter dans les appartements : l’air passe entre les lattes du plancher, par les fenêtres. Pour s’isoler du froid, Clément s’est construit au dessus de son lit une cabane en cartons et tissus. Du papier-bulles isole les fenêtres. Elles devaient être changées. Le matériel neuf a été entreposé dans le couloir, aucun ouvrier n’est venu mettre fin au calvaire des locataires.

L'installation électrique est-elle aux normes ? (Photo NR / Rue89 Strasbourg)

L’installation électrique est-elle aux normes ? (Photo NR / Rue89 Strasbourg)

Au 4e, en plus, ils n’ont pas l’électricité dans toutes les pièces. L’installation tout entière ressemble à une plaisanterie : des fils pendent du plafond troué de toute part. Et pour couronner le tout, ils se battent contre les souris depuis plus d’un an. Un locataire a même attrapé la leptospirose (la maladie du rongeur). Ils ont demandé de l’aide au service d’hygiène et de santé de la CUS en novembre. « Quand on leur a dit que notre propriétaire était Benamran. Ils ont ri et nous ont souhaité « bonne chance » », répète Aline. Les locataires attendent toujours une visite des services de la CUS.

« Benamran est arrivé… et depuis 10 ans, il n’y a eu aucun travaux. »

Pierres apparentes, balcon en fer forgé, l’immeuble dominant la place Saint-Aurélie ne manque pas de charme. L’interphone ne fonctionne pas. Classique. Il y a bien un digicode « mais tout le monde connaît le code, les prostituées, les SDF, les toxicos. Le quartier est mal fréquenté à cause de cet immeuble », explique Aurélie, au 3e. Pourtant, il n’en fut pas toujours ainsi. Nathalie, locataire au 2e depuis 17 ans, se souvient du temps où « des petites vieilles habitaient en bas, des familles dans les étages et la maisonnette dans la cour était louée par un couple ». Jusqu’au jour où leur propriétaire a vendu . A l’époque le collectif de locataires pense racheter. « Benamran est arrivé… et depuis 10 ans, il n’y a eu aucun travaux. »

(Photo NR / Rue89 Strasbourg)

(Photo NR / Rue89 Strasbourg)

« Il essaie d’avoir les gens à l’usure »

Nathalie bénéficie d’un bail 1948, autrement dit, son loyer est bloqué : elle paie 692€ charges comprises pour 92 m². « Le propriétaire m’a longtemps harcelée, à frapper à la porte tous les jours, me téléphoner. Puis il m’a fait des avances : « Si vous couchez avec moi vous ne paierez plus de loyer »». Elle en est à son troisième procès contre lui.

« Il essaie d’avoir les gens à l’usure. Il venait tous les jours voir des petits vieux vulnérables, avec une question : « Quand est-ce que vous partez ? » Il a poursuivi ma voisine pour retard de loyer. Les gens finissent par avoir peur et partent ». Ils sont remplacés en général par des étudiants et des jeunes travailleurs. « Y a qu’eux pour accepter ces conditions. Et puis ça l’arrange, ils ne restent pas longtemps, ils ont des garants et se plaignent peu », remarque un locataire. C’est justement cette « exploitation de la masse étudiante » qui dérange Yves, le fondateur du groupe Facebook. « Contrairement aux agences immobilières, Benamran n’est pas très regardant sur le dossier, même s’il n’est pas bon, on peut louer. C’est ainsi qu’il fait son blé avec les bas revenus et les jeunes. »

(Photo NR / Rue89 Strasbourg)

(Photo NR / Rue89 Strasbourg)

Payer des avocats plutôt que d’engager des rénovations

Tous décrivent des rapports très houleux avec le propriétaire. « Il nous dit que si on n’est pas contents, on n’a qu’à partir, qu’il préfère payer grassement ses avocats plutôt que de faire des travaux », assure Aurélie. Mais Joseph Benamran martèle : « Dans 99% des cas, les logements sont superbes ». Interrogé par Rue89 Strasbourg sur l’état de ses immeubles et appartements, l’homme se lance nerveusement dans une grande tirade, accusant tour à tour la ville qui a réduit la fréquence du ramassage des poubelles et ses locataires, « des assistés » qui dégradent son patrimoine immobilier. Pourtant, selon un de ses proches : « Tous les immeubles sont comme ça, l’extérieur est bien, mais quand on rentre… ça fait peur. Il est radin pour tout ce qui est travaux. » Quitte à mettre les locataires en danger.

Des appartement non-déclarés ?

En 2006, Aurélie a fait réaliser par un expert un diagnostic du système électrique. Résultat : tout est branché sur un seul fusible, rien n’est aux normes. « L’expert nous a dit : au moindre accident, ça flambe », résume la locataire de la place Sainte-Aurélie. Il s’est aussi intéressé aux parties communes de l’immeuble qui « ne sont  pas en conformité électrique et en sécurité incendie », stipule le rapport que s’est procuré Rue89 Strasbourg. Le propriétaire est invité à remédier à cette situation dans les plus brefs délais. Six ans après, rien n’a été fait. Alors, Aurélie a arrêté de payer les augmentations de loyers et les charges. D’autant que le calcul est des plus obscurs.

(Photo NR / Rue89 Strasbourg)

(Photo NR / Rue89 Strasbourg)

« Des appartements ont été aménagés dans les combles et ne sont pas déclarés. Ils n’existent même pas sur le cadastre. Le propriétaire a arraché le compteur électrique des parties communes pour alimenter les appartements au-dessus ! », s’insurge Nathalie, la locataire du 2e. Julie confirme. Elle a vécu jusqu’à l’année dernière dans un de ces anciens greniers. « J’ai voulu ouvrir un compte à l’ES mais il n’y avait qu’un compteur pour les trois appartements dans les combles, je payais pour tout l’étage ! Quand j’ai demandé au propriétaire de les séparer, son épouse n’a pas cherché à comprendre et nous a fait un chèque. Après, j’envoyais toutes mes factures chez eux. »

« On est parti parce qu’on ne voulait pas crever »

Julie a déménagé suite à un dégât des eaux chez ses voisins du dessous, « il y avait un trou d’un mètre dans le plafond et 20 centimètres d’eau au sol. Personne n’est jamais venu constater les dégâts. On est parti parce qu’on ne voulait pas crever ». A ses voisins inondés, Abdoul et Lucie, le propriétaire « a dit qu’il n’avait pas d’assurance. Des personnes sont venues colmater, [ils ont] dû faire les finitions ». Ils déménagent cette semaine. Les dégâts des eaux sont fréquents dans les immeubles Benamran. « Le propriétaire ne mets pas de chape de béton sous les baignoires et douches», assure Aurélie dont le plafond goutte quand son voisin se lave. Et au 14 avenue des Vosges, la baignoire s’enfonce dans le plancher ramolli.

Ailleurs l’accident est arrivé. A deux reprises. Céline, locataire du 7 place de Haguenau, se souvient de son évacuation par la grande échelle, le 8 avril 2010. C’était le deuxième incendie de l’immeuble. « Des câbles courent sur la façade et finissent dans la cave où la tuyauterie fuit ! Suite à l’incendie, la cage d’escalier a été repeinte mais l’installation électrique est toujours la même», raconte Céline.

Joseph Benamaran, le propriétaire, assure du contraire : « Tout a été refait ». Vraiment ?

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L'AUTEUR
Noémie Rousseau
Noémie Rousseau
Journaliste indépendante (Société)
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