Politique 

L’Ososphère privé de la Coop : la véritable histoire

actualisé le 10/05/2016 à 14h57

Le scène du REV à la Coop, donnait une coloration particulière à l'Ososphère (Photo Dédale Sonore)

Le scène du REV à la Coop, donnait une coloration particulière à l’Ososphère (Photo Dédale Sonore)

Que s’est-il vraiment passé pour que l’Ososphère, qui se déroulait depuis trois ans à la Coop, soit subitement replié à la Laiterie cette année ? On vous raconte tous les détails, vraiment tous.

« Ososphère must be built », c’est le credo de l’association Quatre 4.0, organisatrice du festival. On serait tenté de rajouter « but where » ? Car après être parvenu à coloniser tout le quartier Laiterie, le festival des musiques électroniques a migré dans les entrepôts Seegmuller sur les docks Malraux en 2011 puis à la Coop, au Port du Rhin en 2012, 2013 et 2014.

Là, le festival semblait avoir trouvé sa place en installant deux énormes scènes, le SUB dans l’ancienne cave à vins de Coop Alsace et le REV, sous un immense chapiteau sur le parking extérieur. Redécoré du sol au plafond, en passant par les murs, le site peut accueillir jusqu’à 5 000 festivaliers (voir nos compte-rendus en direct des années précédentes ici et ici).

Stupeur générale en juillet

Jusqu’à cette année. Car début juillet, Quatre 4.0 et la Ville de Strasbourg ont provoqué une stupeur générale en annonçant qu’en raison d’une nouvelle politique de la sous-commission de sécurité du Bas-Rhin, les conditions n’étaient plus réunies pour maintenir Ososphère à la Coop. Les nuits électroniques de vendredi 25 et samedi 26 septembre sont repliées en catastrophe à la Laiterie, le festival est maintenu, mais il perd les 4/5e de son audience potentielle.

Pour les festivaliers comme pour les élus et les organisateurs, c’est l’incompréhension. Comment un festival qui se tenait régulièrement depuis trois ans a pu être pris en défaut de sécurité ? En fait, le dossier de l’Ososphère n’a pas été instruit par la sous-commission de sécurité (SCDS) puisqu’elle n’a jamais reçu le dossier de l’édition 2015 du festival.

C’est à cette instance, chapeautée par le préfet, que revient la délicate charge d’émettre un avis, favorable ou défavorable, à la tenue d’une manifestation publique, au regard des mesures de sécurité prévues. Le « secrétariat » de cette sous-commission est assurée par le SDIS (service départemental d’incendie et de secours). Une quinzaine de pompiers reçoivent les dossiers, instruisent et se déplacent pour vérifier les conditions de sécurité de chaque manifestation dans le Bas-Rhin.

À l’issue de son instruction, le préventionniste propose un avis à la sous-commission, qui peut le suivre ou non, lequel est ensuite transmis aux maires. Ces derniers peuvent autoriser ou non la manifestation, quelle que soit l’avis de la SCDS.

Deux courriers aux messages cachés

Or en avril, le service prévention du SDIS envoie à la Ville un courrier indiquant ses réserves sur la convention de tatouage Tattoo World, qui a choisi la Coop pour sa troisième édition. Tattoo World craint pour son autorisation, mais la manifestation se tient quand même, au prix d’importantes concessions à la sécurité (dont le maintien des portes ouvertes en permanence, malgré une température extérieure un brin fraîche).

Puis en mai, le SDIS envoie un nouveau courrier, à propos de deux manifestations prévues à la Coop à la fin du mois, en indiquant cette fois que la sous-commission de sécurité « n’a pas vocation à se prononcer sur l’utilisation de friches industrielles » et que pour envisager des manifestations dans ces locaux, il faut à la sous-commission « un dossier complet de classement de ces bâtiments en établissements recevant du public (ERP) ».

« En l’absence d’un dossier complet », conclut le courrier du SDIS, « la sous-commission ne peut examiner le projet ».

Problème : le classement d’un bâtiment comme la Coop en ERP suppose d’importants travaux, des études de solidité et de résistance au feu, ainsi que des moyens humains en prévention. La Ville comprend alors qu’il ne sert à rien de déposer un dossier à la SCDS pour l’Ososphère et alerte Quatre 4.0 pour que soit trouvée une solution de repli.

Qui est à l’origine de l’annulation ? Personne

Aujourd’hui, le SDIS et la Ville se renvoient la responsabilité de cette annulation. Pour la Ville, le SDIS a refusé, de fait, d’instruire le dossier. Mais le SDIS n’en a pas le droit, la SCDS doit se prononcer sur tous les dossiers qui lui sont soumis. Le SDIS indique donc qu’un dossier pour l’Ososphère aurait tout à fait été instruit s’il avait été déposé !

Le capitaine Rémy Percq, responsable de la sous-direction de prévention au SDIS, précise :

« On a reçu les agents de la Ville et on leur a expliqué que la Coop était un bâtiment désaffecté depuis plusieurs années, ce qui faisait apparaître des problèmes de sécurité et qu’il n’était pas souhaitable d’y organiser des événements toutes les semaines. Et que pour l’Ososphère, on se retrouvait tous les ans pour cette évaluation de sécurité et qu’on n’était plus vraiment dans le cadre d’une manifestation exceptionnelle. »

Les précédents Ososphère ont eu chaud

En clair, allez faire la fête ailleurs qu’à la Coop ou transformez la Coop en salle de spectacle. Comment expliquer dès lors que ce soient tenues les trois précédentes éditions d’Ososphère à la Coop ? Rémy Percq a une réponse étonnante :

« Peut-être que les éditions précédentes n’auraient pas dû se tenir. Quand on a instruit le dossier Tattoo World, on s’est aperçu qu’il y avait plusieurs risques qu’on avait peut-être sous-estimés pour les Ososphères. Nos conclusions pour les éditions précédentes n’étaient d’ailleurs pas sans réserves, on a répété des prescriptions années après années… Au bout d’un moment, ça ne passe plus. »

En filigrane, le capitaine Percq pointe les questions d’argent qui sous-tendent ces rapports entre le SDIS et les organisateurs de festivals : louer un bâtiment labellisé ERP est souvent ruineux, tandis que saisir ses services est gratuit. Autrement dit, les organisateurs d’événements seraient souvent tentés d’économiser sur la sécurité en faisant appel au SDIS plutôt qu’en louant une salle adaptée.

« La sécurité, un des budget les plus importants d’Ososphère »

Thierry Danet, responsable de l’Ososphère, réfute cette accusation :

« Le volet sécurité est l’un des budgets les plus importants de l’Ososphère. On rédige un dossier extrêmement détaillé à l’attention de la SCDS, cette mission est confiée à un prestataire spécialiste de ces questions : désenfumage, rampes d’accès, extinction du son, sirènes, signalétique… Rien ne manque. Un bureau de contrôle rédige le cahier des charges et vérifie que toutes les mesures de sécurité ont bien été appliquées. Et seulement après on fait venir la SCDS sur le site. »

Pour le capitaine Percq, il aurait été possible de sauver Ososphère à la Coop en déposant un dossier « complet ». Le SDIS l’acceptait jusqu’à la mi-août, une date limite atteignable grâce aux relais auprès des bureaux d’études de la Ville selon lui. Mais il faut croire que ces relais ne sont pas si efficaces que ça, puisque la Ville et Quatre 4.0 ne se sont pas lancés dans cette course.

À la préfecture du Bas-Rhin, on avoue qu’une « réflexion est en cours » sur les manifestations prévues dans des friches industrielles. Yves Bossuyt, directeur de la sécurité civile, précise :

« On a de plus de plus de sollicitations pour des événements publics dans des friches industrielles. Or ces bâtiments ne sont pas prévus pour ça. On ne ferme pas la porte à l’étude des dossiers mais on réfléchit à formaliser la procédure, peut-être en demandant plus de pièces, ou des études plus complètes. Et en tout état de cause, ces demandes doivent rester exceptionnelles. »

L’ancien siège de Coop Alsace a été acheté en mars 5,25 millions d’euros par la Société publique locale (SPL) Deux Rives, la société d’aménagement du quartier de la Ville de Strasbourg. La bâtiment a vocation à accueillir la nouvelle salle des musiques actuelles.

L'AUTEUR
Pierre France
Pierre France
Fondateur et directeur de la publication de Rue89 Strasbourg.
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